Comme un vent de liberté

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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Automne 2020
Le mail vient de tomber.
Il fait doux, un bel après-midi de printemps à se prélasser sous les caresses d’un soleil tout neuf. Le zéphyr, cadeau des dieux, annonce la fête du cœur et des sens. Les filles, insouciantes des cendres encore tièdes de l’hiver, ont sorti robe fleurie et sandalettes lacées sur leurs jambes pâles. Les garçons ne sont pas en reste, qui ouvrent le col de leur chemise, un pull jeté sur l’épaule. Des petits gestes pour dire la gourmandise devant la vitrine de la vie.
J’aimerais être comme eux, légère et frivole. Mais le message m’assène un coup de poignard au ventre, une fulgurance dans tout le corps et je me mets à frissonner, de longs éclairs de glace fendent mes chairs, je tremble, pliée en deux à régurgiter mon en-cas mêlé de bile. Du fiel plutôt, j’en veux au monde entier qui nous abandonne. Je claque des dents et quand je relève la tête, à peine si je reconnais dans mon reflet cette autre, blême et amaigrie par le souci qui ronge, la peur qui tétanise. J’attendais ce mail, pas si tôt, pas si froid, on n’attend jamais vraiment la mort.
J’habite avec ma grand-mère, Mina, ma seule famille. Une bicoque dépourvue de charme pour qui ne connaît pas son histoire. Une maison crépie comme en dessinent les enfants, carrée avec une porte au milieu et quatre fenêtres symétriques. Pas même un jardinet pour l’égayer. Juste un appentis dans une cour où se mêlent un tas d’objets hétéroclites, bassines piquetées de rouille, ficelles en charpie et autres paniers d’osier aussi inutiles qu’attachants puisque tous ceux qu’on a aimés les ont tenus, touchés, enveloppés de leur tendresse.
Cette bâtisse est la nôtre, celle qui a vu naître Mina, au milieu de ces pierres elle a coulé des jours heureux auprès d’un mari débonnaire, aujourd’hui endormi dans le cimetière de la ville basse. À la mort accidentelle de mes parents, je n’avais que quelques mois et une seule dent, c’est dire le cadeau que ma grand-mère dut recueillir, ce qu’elle fit sans l’ombre d’une hésitation.
À partir de ce jour, Mina et moi avons pris l’habitude de nos habitudes, elle remplissait tous les rôles, père, mère et fratrie, compagne de jeu, indéfectible gardienne de son trésor.
Un couple étrange qui n’en finissait pas d’étonner les voisins curieux de notre complicité, jaloux peut-être de tant d’amour. Ils disaient « c’est la petite qui est raisonnable, la vieille est un peu toquée ». En effet, Mina est différente, parée de larges tuniques criardes et cheveux de feu, sourcils épilés, repeints selon ses envies, un fard de comédienne, pour elle l’existence est un théâtre où chacun joue le rôle qu’il peut. Elle sait être le bouffon qui amuse sa reine, se transformer en un clin d’œil de Guignol à Blanche-Neige, mimer le cri des bêtes, et faire le clown, le blanc ou l’Auguste, en fonction de ses humeurs.
À côté de l’artiste, j’apparaissais terne et grise, les stigmates de l’orpheline collaient à ma peau. Je souriais pour lui plaire, mais au fond de moi la tristesse l’emportait, je séchais mes pleurs tandis qu’elle préparait un nouveau numéro derrière le paravent, je riais aux larmes pour faire illusion et mes applaudissements, pour un instant, chassaient le malheur.
Je poussais dans le terreau de son affection, elle veillait à sa façon à mon éducation, « apprends en t’amusant, amuse-toi en cultivant ton jardin secret ». Et dès que je toussotais, elle me prescrivait d’autorité un doigt de quinquina et la douceur de ma couette qu’elle réchauffait d’une bouillotte hors d’âge, une gourde métallique enveloppée de feutrine.
Si, du dehors, la maison ne paie pas de mine, chaque recoin intérieur est signé de sa patte. C’est dans ces quatre pièces qu’elle m’enseignait la vie. Les rideaux sentent encore la cannelle de ses pâtisseries ratées, les murs sont tapissés de mes peintures, les étagères saturées de mes plâtres, le sol strié des griffes du chat trouvé errant sur la chaussée, surnommé Beethoven, il n’avait qu’une oreille. On écoutait de la musique, sa préférence allait vers l’accordéon – le seul instrument qui donne envie de danser –, et elle entamait un paso-doble avec mon ours en peluche. Dans la foulée, elle fredonnait un air d’opéra et l’indocile Carmen irradiait la scène.
Aujourd’hui Mina s’est assagie, le poids des ans la contraint, mais elle peut être fière. Je me suis construite comme l’arapède, accrochée à ce rocher d’amour, solide et vaillant, résistant aux vents de mes tourments, aux marées de mes larmes. Elle savait m’arracher un sourire les soirs d’orage, apaiser mes chagrins, gros ou petits, alors on comptait les étoiles et je gagnais toujours.
Le mail vient de tomber.
Nous sommes expulsées, l’esplanade de sable qui mène à notre château va devenir l’avenue des sycomores, même si aucun arbre ne poussera jamais le long des trottoirs de bitume. Ils vont raser notre univers, sans vergogne, et pour nous éviter de devenir des va-nu-pieds, ils ont pensé à tout, une maison de retraite pour ma grand-mère, cette fée aux mille talents qui ne possède pas celui de croupir dans un mouroir. Et un studio pour moi, hors la ville, dans un quartier de béton éclairé de néon. Ils veulent grignoter le temps qui nous reste, les mois, les semaines peut-être, à son âge les jours passent si vite, elle ne pourra plus jamais danser le tango au milieu de mes poupées.
Demain, le compte à rebours va commencer. Il reste huit jours avant l’implosion, notre havre partira en fumée dans l’indifférence d’un promoteur au cœur sec, les voisins détourneront le regard, qui pourtant ont eu tant à redire. À médire.
J’aperçois l’expression de Mina que je connais bien, la fossette de malice au coin de ses lèvres et l’esquisse d’un fou rire, quand son menton tremblote avant que n’ondule tout le corps, au comble de l’hilarité.
Mina sait toujours me surprendre. Avec ses maigres économies, elle a acheté une caravane qu’elle a badigeonnée d’indigo, elle m’invite à en ouvrir la porte dorée. Rien ne manque dans notre nouveau royaume, mes sculptures d’enfant, ses costumes bariolés et fards de geisha, elle a pensé au pick-up sur lequel s’envoleront les trilles de l’accordéoniste. Jusqu’au vieux Beethoven qui dort sur son coussin.
Ce soir, avenue des sycomores, il souffle comme un vent de liberté.
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