Comme un poisson dans l'eau

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Depuis de nombreuses années l'écriture inspire des fantasmes en moi et aujourd'hui je tente de les réaliser en écrivant toutes sortes d'histoires. Ces histoires quelles soient autobiographique ... [+]

C'est calme les toilettes. Quoique ceux-ci le sont sûrement moins qu'ailleurs. Ça vient de l'atelier tout ce bruit. Les « péteuses » comme ils les appellent. Des trucs qui servent à visser et dévisser d'autres trucs tout en faisant un bruit du diable. Et tout ça toute la journée, quand c'est pas les moteurs qui vrombissent ou les mécaniciens qui se crient dessus pour se passer une info alors que le destinataire se trouve à l'autre bout de l'atelier, et qu'en plus il utilise une de ces fameuses « péteuse. »
J'ai l'impression de chier en plein milieu de l'atelier. Le bruit me gonfle. Au moins, là ou je suis j'arrive à réfléchir. Sauf quand le téléphone sonne, comme maintenant. Et alors la, ce moment précis qui me tend particulièrement et qui me donne envie de me gifler. Ce moment la c'est lorsque de ma bouche retentit cette phrase d'agrément qui permet au client qui m'appelle d'avoir la certitude que le service qu'il tente de joindre est bien le miens. « Magasin Feurs VI bonjour ! ».
Je vous jure, cette phrase la, j'ai envie de l'avoir en face de moi, de lui faire bouffer ses dents, lui péter les jambes et l'enterrer vivante dans un coin paumer juste pour avoir le plaisir de venir pisser sur sa tombe.
« Ferme ta gueule ! Ferme ta gueule et dégage de là ! Torche-toi le derche, change toi et envois chier tous ces cons! » . C'est sur que je les enverrais tous chier...

Ouais, sauf peut être François et Hervé. Le premier c'est mon chef, je l'aime bien et je dis pas ça pour fayotter ! Il est pas chiant et on peut se permettre de faire quelques trucs de notre côté pendant notre temps de travail, il comprend vu nos horaires. Et puis environs une ou deux fois par an il nous paye une pizza. Sympa le chef.
Pour l'autre c'est différent. C'est le genre de type qui a roulé sa bosse et qui maintenant tente de persuader qu'il a raison, toujours raison. Il ne sait pas aligner une phrase de huit mots sans faire six fautes. Il a commencé à travailler jeune j'imagine. « L'orthographe c'est la science des cons ! » Qu'il me dit. Mouais, ça me dérange pas, et puis ça fait remonter mon estime quand je corrige un de ces mails avant qu'il l'envoi à un connard de fournisseur. Ah ! Il lui manque un doigt aussi, petite précision cela dit, c'est l'auriculaire, il y a pire on est d'accord ? Bon et puis comme tout bon ouvriers, il se plaint souvent de son salaire. M'est avis que son doigt en moins lui rapporte quand même une petite indemnisation, c'est toujours ça.

Tiens j'ai finis, mais je vais quand même repousser un peu le moment histoire de réfléchir encore un peu et peut être trouver une solution à ce merdier. Sans mauvais jeu de mots.Je suis là, le téléphone à la main, assis sur cette cuvette qui me répugne quand je pense aux gros dégueulasse qui posent leurs culs tout pareil que moi sur ce morceau de plastique blanc devenu jaune à certains endroits. Dégueulasse.

Un coup de tonnerre retentit suivit du grincement caractéristique qu'émettent les battants de la porte et je me rend compte que c'est Maurice qui vient d'ouvrir comme un cinglé fuyant un asile, comme d'habitude. Le bourrin de service. Il siffle, comme d'habitude. C'est toujours mieux que l'entendre brailler comme un sourd... C'est un bon gars. Toujours souriant. Il trouve une solution à tout, sauf à mon problème. Il est dans son élément. Comme un poisson dans l'eau. Moi ce serait plutôt le style poisson rouge qu'on gagne à la fête foraine, qu'on fourre dans un sac et qu'on refourgue à une petite de six ans pour qu'elle s'amuse à me torturer. Mais mon aquarium à moi fait la taille d'un monde entier et malgré ça je me sens à l'étroit. Je tourne en rond ne sachant quoi faire et comment m'en échapper.

J'observe un peu l'endroit où je me trouve. Les carreaux de faïence sont rouge, comme la marque que je représente. Jusque dans les toilettes les salauds. La marque est française mais s'est fait racheter par les suédois il y a quelques années. Eux ce sont les bleus. Mon travail consiste à satisfaire l'atelier ainsi que les clients en leurs trouvant des solutions sur l'approvisionnement de pièces détachés et quelques autres services comme des livraisons, des devis etc... Boulot de merde.
Le matin en me levant, quand je pense à l'endroit ou je vais devoir passer les dix prochaines heures j'ai envie de poser mon bras sous le sabot d'un cheval et attendre qu'il me l'écrase. Et puis je me ravise. Ça doit faire mal et de toute façon j'ai pas de cheval sous la main... Tant pis, on y va, encore une fois, en se disant que demain ce sera peut être différent. Mon cul. En parlant de lui, je dois y retourner. Je m'essuie le derche avec cet espèce de papier immonde. Vous savez celui qui est blanc, tout fin et qui permet de voir à travers comme une radio si on le place à la lumière ? Je m'essuie. Une fois. Deux fois. La tache marron disparaît au fur et à mesure. Aller une troisième et je fais ça de l'autre main pour être sur. Je remonte mon froc et je l'entend là dehors. Il siffle, encore. « Fou moi le camp d'ici et étouffe toi avec une éponge ! »
Comme je peux pas vraiment lui dire ça, je lui fais juste un énorme doigt d'honneur que je soutient pendant dix secondes jusqu'au moment ou les pas s'éloignent et que je peux enfin sortir.

L'air au dehors est plus frais, moins personnel. J'ouvre la fenêtre, j'ai du respect faut pas croire. Je prends mon temps pour me laver les mains. Le temps passé ici c'est du temps en moins passé à répondre à tous ces cons. Depuis cette foutu pandémie mondiale j'ai l'impression d'être devenue maniaque. Je me lavais déjà les mains très souvent mais alors la, c'est carrément sec de chez crevassé. Je suis obligé de mettre de la crème pour éviter que ça me cuise dès que je les mains moite.
Ma poche vibre : « Magasin Feurs VI bonjour ! ». Encore un con qui veut des pièces pour son camion plus vieux que moi. Je vais y passer des plombes.
« Très bien, je vous rappelle dès que j'ai trouvé quelque chose ! » .Va crevé toi et ta rave !

17h23 et je compte pas en faire plus pour aujourd'hui. Je traverse le couloir et pousse les portes battante et me retrouve au milieu du vacarme des péteuses, des moteurs et de tous les bourrins du coin. Un vrai zoo. J'arrive à mon bureau, c'est plus calme. J'ouvre une page internet et tape dans Google : H.P Lovecraft. En lisant la page Wikipédia du gazier je me dis que c'est pas le dernier des cancres. Sauf que dommage pour lui, il est mort sans savoir tout ce qu'il avait apporté au monde. Un style, un univers, et des références qui aujourd'hui sont ancré dans la culture populaire comme le Titanic au fond de l'Atlantique.

La petite fenêtre coulissante qui permet aux mécaniciens de venir me demander des services s'ouvre. Encore un bourrin. Sauf que j'étais peinard en train de lire et qu'il vient me demander de faire mon boulot. « J'en peux plus de vos tronches ! »
Un grincement annonciateur de malheur fait irruption dans mes rêveries. Et merde. C'est François qui s'en vient vers moi. Je sers les dents et redoute ce qu'il va me demander mais j'accepterais bien sur, parce qu'il faut bien payer le crédit de la maison et rendre l'argent que m'a prêté ma copine pour que l'on puisse faire le tour de Corse avec la nouvelle moto. Merci chérie.
Finalement il est venu me souhaiter une bonne soirée. Sympa je vous l'avais dis.

17H54, le téléphone sonne, encore. Le mec attendra demain. Je file mettre mon pantalon, passe mon cuir et enfile mon casque. Je démarre la bécane et fuis l'aquarium, cette prison.
L'air est doux malgré le mois de Février. On se sent libre comme jamais en moto alors qu'au final on est comme tout les autres, au feu rouge on s'arrête. Liberté. Ça y est me voilà chez moi. Ma copine m'attend, elle finit toujours avant moi sauf quand elle est d'astreinte ou de garde. Elle ouvre la porte pour libérer notre petit chien, il a 4 mois. Trop mignon. Heureusement que l'odeur de poisson a disparu sinon il me bouffait. La soirée n'est pas différente de toutes les autres. Nous avons échangé des banalités sur nos journées respectives, bu un verre en préparant le dîner suite à quoi nous nous sommes installé devant la TV qui diffusait un de ces films américains qui à coûté des millions à produire. Mauvais. Nous sommes allé nous coucher sans faire l'amour. La fatigue d'une journée à tourner en rond comme un poisson de fête foraine...

07h18. Après une nuit ou j'ai dormi comme un mioche, sorti le chien et pris mon petit-déjeuné avec ma moitié, il est l'heure pour moi de retourner dans l'aquarium. Encore. Une chose me fait cependant sourire à l'idée de partir, celle d'y retourner à moto. J'adore ça la moto. Comme d'habitude, avant toute chose, il s'agit de la faire chauffer. Je sors dehors, fais le tour pour ouvrir le garage. J'enfonce la clef, tourne et tire le portail qui bascule pour s'ouvrir en coulissant vers le haut. Une odeur particulière de fumier ou de crottin me monte jusqu'au pif. J'ouvre en grand mais à cette époque difficile d'y voir clair, alors j'appuie sur l'interrupteur à ma gauche. Vous me croirez ou non, devant moi se tenait un canasson. Vrai de vrai.
Par contre aucune trace de ma bécane. Bordel. Juste cet animal posé en plein milieu de mon garage qui me reluque, ses naseau expirant des nuages de condensation.
Cette fois ça y est. L'occasion est trop bonne. Je prends un de mes gants et le serre très fort entre mes dents. Ça va faire mal.
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Mafalda Pinto · il y a
Hâte de lire la suite ! 😉

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