Comme un parfum d'espace

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18 Mai 2013 – 19h23

Dans la grande salle de contrôle du SETI, c’est l’effervescence. Trois minutes plus tôt, un pic anormal dans les ondes radios captées depuis l’espace par les puissants radiotélescopes du désert américain a été enregistré. D’une durée de trois secondes, il a été suivi de deux autres qui lui étaient totalement similaires. Etait-ce humain ? Etait-ce naturel ? Etait-ce autre chose ? Personne, à ce moment précis, n’aurait su le dire mais le simple déclenchement de quelque chose d’inhabituel dans le monotone grésillement routinier que ces ufologues surveillaient chaque jour avait suffit à déclencher une scène de branle-bas général. Partout, ce n’était que froissements de blouses blanches, coup de téléphones fiévreux et crépitements d’ordinateurs. Du haut de la passerelle de commande qui dominait l’ensemble de la salle, le professeur Heng tentait frénétiquement d’appeler les responsables de la NASA pour leur signaler le phénomène. Il n’aurait cependant pas grand-chose à leur dire. Tout ce que l’on savait de cet étrange signal était qu’il provenait de « Gliese 581 g », une exoplanète découverte en 2010 et que l’on considérait jusqu’à présent comme la plus propice à l’apparition de la vie. Mais de toute façon, personne ne décrochait à l’autre bout de la ligne. Le scientifique en charge des opérations au SETI était en train de penser qu’encore une fois, ces pragmatiques du centre de contrôle de l’agence spatiale le faisaient passer dans les dernières places de la liste de priorité de réponse aux appels extérieurs lorsque que le phénomène se reproduisit. Lâchant son combiné, il se tourna vers les écrans qui parsemaient la passerelle. Le silence presque religieux qui s’abattit tout à coup dans la salle était d’autant plus saisissant qu’il faisait suite à une débauche de bruits presque chaotique. Chacun dans la pièce, du plus modeste technicien au chercheur bardé de doctorats, tournait les yeux vers son écran où apparaissait en temps réel la courbe de fréquence des ondes radios reçues. Loin de se limiter à trois malheureuses secondes, le signal emplit le spectre bien plus longtemps, comme si les trois coups précédents n’avaient été qu’une simple semonce les avertissant de l’imminence de quelque chose. Mais de quoi au juste ? Soudain, un éclair jaillit dans l’esprit du professeur Heng.

— Qu’on branche les hauts-parleurs de la station sur le radiotélescope, vite !
Le scientifique avait vu juste. A peine le système audio fut-il branché que les hauts parleurs laissèrent déferler dans la salle le Saint Graal de tout ufologue : un signal venu d’au-delà des étoiles. Ce n’était pas une voix ou une musique et de toute façon, il n’en attendait pas tant. Les sons prenaient plutôt la forme de petits « bips » saccadés et irréguliers.
— Enregistrez-moi ça, ordonna Heng sans s’adresser à quelqu’un en particulier, absorbé qu’il était par les impulsions qui résonnaient dans la salle.
Dans l’espace, les ondes continuaient à affluer jusqu’à l’antenne du radiotélescope et ne s’arrêtèrent que tard dans la nuit.


19 Mai 2013 – 05h07

Peu nombreux avaient été ceux qui purent trouver le sommeil cette nuit-là. Entre les données à analyser, les coups de téléphone à donner, les fax à envoyer et les mails à rédiger, le travail ne manquait pas. Aucun de ceux qui étaient présents n’aurait d’ailleurs souhaité rater ces moments que tous savaient être historiques. Heng avait finalement réussi à contacter la NASA qui, après avoir fait preuve d’une incrédulité toute administrative, avait finit par succomber à l’euphorie générale devant les preuves irréfutables envoyées par les équipes du SETI. A partir de là, les choses étaient allées bien plus vite. Une heure à peine après que les dirigeants de l’agence spatiale eussent été mis au courant, la petite salle de briefing dont disposait le professeur Heng s’était remplie de ceux que la Terre comptait de plus éminents en matière d’affaires spatiales. On trouvait là des envoyés de la NASA, bien sûr, mais aussi de l’Agence Spatiale Européenne, un biologiste spatial de l’Université d’Halifax ou encore le Général américain chargé des opérations de recherche en armements spatiaux et responsable de la Zone Militaire 51 de Roswell. Lorsque chacun d’eux fut installé, le professeur Heng, une fois expédiées les formalités et politesses d’usages, leur fit part du contenu du message qui leur avait été adressé.
— Une seconde, interrompit le Général MacMillian de sa voix bourrue de militaire. Comment avez-vous fait pour décoder si vite un message que vous nous dites venu d’une autre planète ?
— Ce fut très facile Général, répondit Heng sans se démonter. Ce message était tout simplement du morse. Nous avons raté le début de l’envoi mais le texte se répète en une boucle infinie. Il nous a suffit d’attendre un nouveau cycle pour récupérer le peu qu’il nous manquait.
— Eh bien, ne nous faites pas attendre, le pressa Marc Labrosse, le spatio-biologise canadien.
— En substance, le message est simple : nos nouveaux voisins de « Gliese 581 g » nous annoncent leur venue pour... dans une semaine.

La révélation fit l’effet d’une bombe dans la petite salle. Tout le monde voulait parler en même temps, poser sa question, apporter son point de vue. Pour les scientifiques qui avaient passé leurs vies à étudier la vie hors de leur planète, cette venue représentait l’aboutissement de toute une carrière, sans parler du retentissement sur l’histoire de l’Humanité.
— Vous nous dites, reprit le Général lorsqu’un semblant de calme fut revenu, que des extra-terrestres vont venir sur Terre et que selon toute vraisemblance, ils connaissent au moins une partie de nos techniques, puisqu’ils ont émis leur message en morse via des ondes radios ?
— C’est à peu près ça Général, mais le problème n’est pas là.
— Expliquez-moi comment il pourrait y avoir quelque chose de plus problématique.
— Le problème, Général, tient dans leur mode de communication. S’il ont pu, d’après leurs dires, recréer et utiliser nos systèmes de communication à distance comme l’écriture ou le morse, qui fonctionnent via des systèmes artificiels comme un stylo ou une radio, ils sont incapables de s’exprimer personnellement par des sons.
— En gros, simplifia Labrosse, ils ne peuvent pas parler.
— Exact, confirma Heng. Ils communiquent uniquement par phéromones : des sortes d’odeurs qu’ils répandent autour d’eux comme le font les fourmis, par exemple, mais aussi les abeilles ou les pucerons.
— Mais comment comptent-ils communiquer avec nous lorsqu’ils seront là ? Encore en utilisant le morse ?
— Pas exactement : la dernière partie de leur message contenait les plans d’une machine permettant de traduire instantanément nos paroles en odeurs et inversement. Une sorte de traducteur instantané Humain-Gliesien.
— Et ce traducteur..., commença MacMillian.
— Est déjà en cours de fabrication, compléta Heng. Il ne nécessite que des composants très courants que nous avions tous en stock. Ce n’est qu’une question d’assemblage.
— Et bien soit, bondit MacMillian. Il ne sera pas dit une fois de plus que l’armée aura fait obstacle à la science et à l’Histoire. Si vous voulez bien m’excuser, j’ai encore quelques coups de fil à passer et plusieurs personnes à convaincre que les petits hommes verts vont débarquer dans une semaine.


25 Mai 2013 – 19h00

A l’heure dite, le vaisseau se présenta au dessus des radiotélescopes du SETI en plein désert Californien. Les échanges entre les équipes scientifiques et les nouveaux venus s’étaient poursuivis tout au long de la semaine, permettant aux ufologues comme aux militaires de récupérer de nombreuses informations. Ils avaient ainsi découvert que les visiteurs disposaient d’un équipement leur permettant de camoufler à volonté leur véhicule, ce qui avait reçu l’approbation soulagée de MacMillian qui n’aurait plus à se creuser les méninges pour savoir comment expliquer l’apparition soudaine d’une masse de métal de plusieurs kilomètres de long à la population. En voyant descendre vers lui la grosse machine ronflante vaguement ovale, le professeur Heng ne put s’empêcher de se dire que parfois, les clichés avaient la vie dure. Il se demanda même si les extra-terrestres aux commandes du véhicule spatial n’avaient pas volontairement adopté un appareil d’une forme connue de l’espèce humaine pour faciliter la prise de contact. Après tout, s’ils avaient su capter et comprendre les émissions radios, rien n’empêchait d’imaginer qu’ils aient pu visualiser des films de science-fiction. Dans ses mains, le traducteur qu’ils avaient réussi à assembler fonctionnait parfaitement. Un peu trop bien même au goût du professeur puisque, si l’on n’y prenait pas garde, il traduisait tout et n’importe quoi. Heng esquissa un sourire en se remémorant les premiers essais de l’engin. Ils avaient commis l’erreur de le laisser allumés pendant la discussion qui suivit sa première utilisation, et il avait généré des odeurs si diverses qu’il avait fallu soigner le général MacMillian pris de nausées. Dans le ciel, le vaisseau continuait sa lente descente. Peu d’entre eux avaient vraiment dormi cette semaine-là, et la majeure partie de leur temps avait été consacrée à enregistrer dans le traducteur le maximum d’odeurs. Il fallait pouvoir faire face à toute question de la part des visiteurs. Les fragrances à enregistrer en priorité avaient fait l’objet de longs débats, mais Heng pensait que les plus importantes avaient été cataloguées dans l’appareil.
Il fallait que tout soit parfait. Le moment était historique. Le professeur Heng tira un chewing-gum de sa poche et le glissa dans sa bouche pour combattre la sécheresse qui s’emparait de sa langue. A ses côtés, Marc Labrosse et le Général MacMillian fixaient eux aussi les yeux vers l’immense vaisseau-mère qui venait de toucher le sol. Heng savait que tous deux étaient aussi anxieux que lui sur l’issue de la rencontre. A travers leurs échanges, les Gleisiens leur avaient clairement fait part du caractère exploratoire de leur visite. Si les humains avaient été surpris de recevoir ces messages, eux l’avaient été tout autant lorsqu’ils captèrent pour la première fois les rayonnements émis par la Terre. S’ils n’avaient pas d’intentions belliqueuses, ils n’hésiteraient pas à attaquer les terriens si ceux-ci faisaient preuve d’hostilité. C’est pourquoi MacMillian avait réussi à convaincre son état major de ne pas disposer d’armement lourd à proximité du site d’atterrissage mais seulement de tenir en alerte les bases aériennes plus discrètes des environs dans l’optique d’une intervention rapide. En face d’eux, dans un geyser de vapeur et un bruit de métal craquant, le sas du vaisseau s’ouvrit. En descendirent alors trois êtres vaguement humanoïdes mais recouverts de plaques d’un brun sombre, visiblement très solides. L’absence de scaphandre ou de casque montrait leur adaptation parfaite à l’atmosphère terrestre. Leur planète était-elle également dotée d’une atmosphère azote-oxygène ou pouvaient-ils simplement s’adapter à toute sorte d’environnement ? Encore une question à laquelle il pourrait y avoir une réponse plus tard. En cinq enjambées, les émissaires de Gleise étaient en face de leurs homologues terriens. Ils respiraient la grâce et la force, mais leurs yeux trahissaient la même appréhension que celle que Heng pouvait lire dans les yeux de ses camarades. Dans un souffle, le plus grand des trois laissa échapper une légère brise emplie d’un parfum de musc, de violette et de champignons avec un petit rien d’herbe fraîchement coupée. Instantanément, le traducteur laissa échapper quelques mots.
— Salutations, habitants de la Terre. Nous avons fait un long voyage sans savoir ce que nous trouverions à notre arrivée. Nous ne désirons pas la guerre, mais saurons la faire si tel est votre réponse. Quel destin souhaitez-vous pour nos deux peuples ?
Choisissant soigneusement ses mots, Heng s’apprêta à répondre. Dans l’émotion de l’instant, il laissa échapper un soupir empreint de la fraîcheur mentholée du chewing-gum.
— La Mort, traduisit irrévocablement la machine.
Horrifié, Heng sentit ses pensées échapper à son contrôle. La menthe ! Ils avaient oublié d’enregistrer la menthe ! Déjà, les visiteurs reculaient vers leur véhicule, plein d’effroi et de tristesse. Autour du professeur, la panique gagnait les rangs humains. Qu’un si petit détail gâche la plus grande rencontre de l’Humanité ajoutait un brin d’ironie à l’horreur de la situation.
D’un bond, le professeur rattrapa ses visiteurs malgré les regards lourds de menaces et les lèvres retroussées sur des dents pointues à l’air tranchant. S’interposant entre eux et l’entrée du vaisseau, il parla le plus vite qu’il put, ne réfléchissant même pas aux paroles qu’il prononçait. Il serait d’ailleurs plus tard incapable de retranscrire son dialogue avec les Gleisiens. Peu à peu, la tension se relâcha et les extra-terrestres laissèrent échapper des phéromones d’apaisement. La première rencontre humain-extraterrestres était passée tout proche du désastre. Fort heureusement, il n’en fut rien et l’Humanité, des années plus tard, n’hésita pas à qualifier la petite friandise de « chewing-gum le plus important de l’Histoire ».

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