Comme l'espoir d'une belle vie

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Cette nuit-là, la première fois, elle s'était réveillée à quatre heures avec les larmes aux yeux. A ses côtés son mari ronflait, cet époux difficile, toujours ancré dans son rôle de malade imaginaire, en arrêt de travail quasi permanent.
«  C'est trop tôt, pensa-t-elle, désespérée. Je n'y arriverai pas, je ne pourrai pas les tenir ! »
Elle se contraignit à se rendormir pour récupérer quelque force mais elle se noya dans un sommeil terrifiant dans lequel elle les voyait tous, les élèves dévoreurs, la chahuter, sauter sur les tables, lui lancer des insultes.
Dans son cauchemar, elle les entendait qui hurlaient :
- T'es nulle, t'es moche, t'es grosse.
C'étaient les bourreaux d'une classe spécialisée où l'éducation nationale rassemblait une quinzaine d'adolescents en difficultés diverses. Ses études à elle avaient été très classiques, des études de lettres enrichies par le latin et le grec. Elle avait un intérêt sans faille pour les auteurs de l'antiquité et la mythologie.
A la fin de son année de licence, elle avait rencontré en dehors de l' université, celui qu'elle avait pensé être l'amour de sa vie. Elle avait trouvé très beau le grand homme brun au regard sombre. Il n'appartenait pas du tout au monde dans lequel elle avait vécu et, en un premier temps, elle en fut heureuse.
Ses parents étaient des intellectuels coincés, peu affectueux avec elle, leur fille. Elle avait aussi deux frères inutiles, ainsi les jugeait-elle. Entre elle et eux, pas d'échange, aucune marque d'affection comme si elle n'existait pas vraiment.
Ainsi quand elle rencontra le bel homme à l'allure andalouse alors qu'il était venu réparer une photocopieuse dans une grande librairie qu'elle fréquentait alors avec assiduité et qu'il avait manifesté pour elle de l'intérêt, elle avait immédiatement pensé, avec une grande naïveté mais folle de joie que sa vie allait enfin être belle.
Dix ans les séparaient. Il avait déjà eu une famille et était père de deux petites filles. Il s'appelait Bruno et voulut immédiatement l'embarquer dans sa vie. Elle n'en revenait pas ! Elle, la petite balourde aux trop grandes oreilles était choisie par cet homme si beau ! Comment cela se pouvait-il ?
Ils s installèrent ensemble dans le modeste appartement de Nadège. Un bébé ne tarda pas à s'annoncer. Elle le voulait de tout son cœur,comme un espoir d'amour.

Elle n'avait pas terminé ses études cependant. Elle devait passer son CAPES pour devenir professeur titulaire. Alors pour aider à faire vivre sa petite famille elle demanda au rectorat, parallèlement à la préparation du concours, un poste de remplaçante.
C'est ainsi qu'elle en obtint celui dont personne n'avait voulu. Elle fut chargée d'une classe spécialisée pour élèves en perdition dans laquelle il lui était demandé non seulement de faire étudier un peu la langue française mais aussi d'animer un atelier de cuisine.

En cette fin de nuit, tous les plus sombres moments traversaient son cauchemar:le pseudo amour de Bruno qui avait juste désiré se remettre en couple juste pour faciliter sa vie domestique quotidienne. Parfois, à son retour du travail, Nadège le retrouvait ivre-mort dans le chemin qui conduisait à leur habitation. Souvent, dans la soirée, elle le surprenait devant des sites de rencontres pornographiques. Une incommensurable tristesse l'envahissait alors.
Par moment, c'était l'immense Jérôme Le Gac qu'elle voyait, entraînant les quatorze autres élèves, garçons et filles, à sauter sur les tables, juste pour s'amuser, pour s'occuper car l'orthographe et les livres, ils n’en, avaient rien à faire. Et le costaud , en hurlant, incitait ses serfs à chanter ses paroles préférées écrites pour elle :
- T'es nulle, t'es moche, t'es grosse.
Sûr de son talent, il changeait de style, passant de la chanson mièvre, au rock and roll puis au rap.

Ne plus penser à la terreur, à l'énorme chagrin qui la gagnait dans ces moments-là. Il fallait surtout que personne ne sache pour que son humiliation ne devienne pas publique.

Peu après cinq heures, elle se réveilla à nouveau. Il ronflait toujours le héros déchu de ses rêves d'amour. Dans la pièce d'à côté, Diego, son petit bébé tant aimé, deux ans et demi, dormait paisiblement. Ce petit garçon, elle l'adorait comme l'espoir d'une belle vie. Elle l'avait baptisé Diego, car elle entendait encore Michel Berger prononcer ce prénom. La chanson était triste , certes, mais lui n'était que compassion, amour et générosité et elle aimait tant la consonance du mot Diego !

Comme tous les jours puisqu'elle travaillait à quarante kilomètres de son domicile, il allait falloir lever le petit et le préparer très tôt pour le conduire chez sa nourrice.
Elle le serra très très fort dans ses bras et lui fit plains de baisers à son enfant, son Diego, quand elle le laissa dans les bras de Madame Dupré.
Sur la route elle réfléchit qu'elle ne travaillait pas assez pour son concours et ne pouvait guère espérer réussir à l'obtenir. En même temps dans sa tête lui revenaient les images de Jérôme Le Gac et ses acolytes sautant sur les tables et criant :
- T'es nulle, t'es moche, t'es grosse.
Un souvenir douloureux vint s'ajouter à cette vision. Il s'agissait d'un jour d'atelier cuisine.Elle n'avait jamais éprouvé d'attirance personnelle dans ce domaine. Elle faisait des efforts toutefois pour préparer les heures qui y étaient consacrées.
Il s'agissait cette fois de préparer un repas en fonction d'invités précis. Le directeur avait demandé de contenter quatre inspecteurs venus visiter les lieux. Elle ne se souvient plus de tout. Elle sait juste qu'elle avait récupéré une recette concernant un gros rôti d'agneau.
Ce qui lui revenait avec acuité était la dernière demi-heure, réservée au nettoyage. Le plus important était de rendre le four impeccable et pour cela, il fallait un décrassant puissant. Elle s'empara du produit présent dans la cuisine, baptisé «  Décapfour ».
Elle le présenta aux élèves et tenta de leur expliquer comment s'en servir. Elle ôta le bouchon, ouvrit la bonbonne et la présenta au ventre chauffant quand Jérôme Le Gac vint précipitamment vers elle et lui intima l’ordre de changer de côté au pulvérisateur. La voyant hésitante, il le fit lui-même et retourna l'embout vers sa bouche à elle. Elle avala plein de ce produit. Les élèves sortirent avec grand fracas.
Sur la route du retour, son visage continuait à enfler, sa bouche et sa gorge brûlées la faisaient énormément souffrir . Le lendemain était un mercredi, jour sans école pour les élèves de cette classe. Elle irait chez le médecin le soir même et espérait qu'il n'y paraîtrait plus rien jeudi. L'homme de l'art la contraint cependant à s'arrêter quelques jours. Puis elle reprit le chemin du travail, pour assurer sa tâche, pour ne pas être la pauvre petite minable, dépourvue de toute volonté.

Ce matin-là, après la nuit de l'insupportable cauchemar, soudain, elle se sentit accablée. Les larmes l'étouffaient. Elle dit :
- Au revoir, mon petit Diego chéri.
Et elle prit sur la droite un chemin caillouteux qui menait vers un étang qu'elle connaissait .Puis, répondant à un énorme désir de ne plus souffrir, elle s'élança avec sa voiture ans l'eau saumâtre.


Au cimetière, à part la famille contrainte, s'étaient déplacés les délégués habituels du personnel et deux élèves de l'établissement auxquels le directeur avait imposé cette épreuve.
Jérôme Le Gac était présent. Ses lèvres semblaient chanter.
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Armand Armandl · il y a
Une tristesse lancinante et une écriture délicate.
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De margotin · il y a
Très Mélancolique
Je t'invite chez moi

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jc jr · il y a
Beaucoup de mélancolie dans ce texte avec cette recherche insatisfaite d'un peu d'humanité, si ce n'est dans son fils. Cet espoir déchu, à la fin tragique, m'a touché. je vous propose de venir me découvrir à travers " l'essentiel "...
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Joëlle Brethes · il y a
Oups… Ma "Suppléante" se serait chargée avec grand plaisir de ces fauves-là... :( :( :(
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Charles Duttine · il y a
Terrifiant, le destin de cette jeune femme... Beaucoup de compassion et de délicatesse dans votre récit. J'aime beaucoup.
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Adonis · il y a
Très beau texte Claire. ..
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Adlyne Bonhomme · il y a
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Keith Simmonds · il y a
Une histoire triste et tragique, Claire ! Une invitation à venir
découvrir et soutenir “Didi et Titi” qui est en FINALE pour le Prix
Faites Sourire 2018. Merci d’avance et bonne soirée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/didi-et-titi

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Fred Panassac · il y a
Une proie jetée dans la fosse aux lions par des bureaucrates. Enseigner le français et la cuisine : la prof corvéable à merci. Tu réveilles bien des frayeurs en moi, Claire. J’ai vu autour de moi des collègues bien en peine et je l’ai été aussi parfois mais heureusement pas à ce point. Merci pour ce texte coup de poignard !
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M. Iraje · il y a
La délivrance comme forme d'évasion. Echapper à son destin, c'est lui faire un pied de nez !

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