Comme le dernier sorcier

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Cet après-midi, Jérémy se sent un peu comme le dernier sorcier de sa tribu, le dernier qui a encore la Connaissance et le Savoir.
Des questionnements le harcèlent.
Pour quelles raisons on ne s’y est pas remis ?
Pourtant, il aurait suffi de si peu de choses...
Pour que les gens reprennent les bonnes habitudes.
C’était comme une coutume, un rite, auquel le plus grand nombre se soumettait autrefois.
Et aujourd’hui, il doit se résoudre à être parmi les derniers fidèles de la Pratique, et surtout dramatiquement, le dernier de son entourage.
Plus jeune, il avait bien remarqué que les autres se mettaient à la page, pendant que lui et son clan continuaient à faire comme avant.
On le faisait depuis si longtemps, pourquoi faire autrement ?
Car il y avait belle lurette que dans sa famille, chacun vivait loin de ses parents, générations après générations.
Juste pour gagner sa vie, pour ne pas avoir froid ni avoir faim.
Ils quittaient tous très jeunes la maison familiale pour vendre leurs bras, au-delà du canton, du département, souvent plus loin encore.
Alors, écrire ou recevoir des lettres étaient le seul moyen de maintenir le lien avec les racines originelles et de garder le contact avec la parentelle.
Et on peut dire que c’était une vraie pratique coutumière qui avait ses mystères.
Car les effets dépassaient largement ce qu’on pouvait objectivement attendre d’une simple feuille de papier et de quelques signes.
A peine assis pour prendre la plume, ils savaient tous percevoir la présence du destinataire à leurs côtés, dont ils percevaient les variations de la respiration en fonction de l’humeur. Ils pouvaient l’entendre se gratter la gorge si les mots qu’ils allaient écrire pouvaient l’indisposer, ou répondre à leurs questions avant qu’elles soient sur le papier. Finalement, ces lettres n’étaient guère plus qu’une reformulation du dialogue qu’ils venaient d’avoir la plume à la main.
Et lorsqu’ils ouvraient une lettre, la voix de l’expéditeur leur faisait la lecture. Au ton de celle-ci, ils percevaient s’il était sincère ou non, si un peu de vérité leur était cachée pour leur épargner une mauvaise nouvelle. Ils étaient tous si loin les uns des autres, ils savaient que ce n’était pas la peine de se faire souffrir d’un éloignement qui faisait d’obstacle aux entraides et aux urgences. Mais ils savaient percevoir aussi la venue d’une bonne nouvelle à travers quelques tournures de phrases inhabituelles, une bonne nouvelle souvent un peu secrète tant que rien n’était certain. Alors si de la pièce d’à côté, quelqu’un demandait « tu ne lis plus ? », ils faisaient « si, si, je reprends » sans rien dire de ce qu’ils avaient deviné entre les lignes.
C’était dur de gagner sa vie dans ce temps-là. Se retrouver pour un événement familial était rarement possible. Il n’y avait pas de congés pour pouvoir s’absenter pour ça.
Mais lorsque c’était possible, et qu’ils se retrouvaient après quelques années d’absence, le travail du temps sur leurs visages et leurs corps ne surprenait personne. Pourtant, ils ne se vantaient pas par écrit des rides, des cheveux qui blanchissent et qui tombent, des petits boitillements arrivés avec l’age. Mais l’autre, là-bas, à l’autre bout de la lettre, il le « voyait bien » tout ça. Alors, aux retrouvailles, pas la peine de s’éterniser là-dessus !
Et si l’enseignement de la lecture et de l’écriture n’était pas généralisé dans les campagnes à l’orée de la Révolution, il y avait peu d’illettrés tout de même.
C’étaient les huguenots qui avaient commencé l’alphabétisation générale, pour lire la bible. Et puis les papistes avaient emboîté le pas.
Oh, ils n’étaient pas des littéraires, mais ils en savaient assez pour vaincre l’éloignement et utiliser les services de la Poste aux Lettres, bien plus accessibles depuis le changement de régime.
Ainsi étaient les temps anciens.
Et puis sont arrivés les temps modernes et leurs facilités.
Celles-ci se sont installées en suivant le chemin que l’aisance traçait ici ou là pendant cette époque appelée les « 30 Glorieuses ».
L’aisance ne s’était pas pressée chez les parents de Jérémy.
Quand il était enfant, le téléphone et l’usage de la voiture n’étaient pas aussi accessibles au budget familial que dix ans plus tard, dans les années soixante-dix.
Alors, la vie familiale était rythmée par les longues et fréquentes lettres d’oncles, de tantes, de cousins ou d’amis, trop éloignés pour qu’on leur rende visite.
Même ses grands-parents, pas si loin que ça, se pliaient au rite.
Alors forcément, la pratique mystique de l’écriture lui avait été apprise dès ses premières lignes à l’encre violette et il l’avait cultivée assidûment, avec les dons que la nature avait bien voulu lui donner.
Armé de sa plume sergent-major, les kilomètres de l’éloignement ne comptant pas, il entendait la voix et les commentaires du destinataire « fort et clair » dès les premières lettres qu’il traçait sur le papier.
C’était comme un ectoplasme bienveillant qui venait près de lui dès qu’il prenait le papier à lettre et le posait sur la table de la cuisine. S’il voulait cacher une mauvaise note à l’école, l’autre lui faisait « Tssss, tsss » à l’oreille. Et pas la peine d’écrire « Est ce que... ?», l’ectoplasme lui soufflait la réponse à l’oreille avant même qu’il prenne un peu d’encre avec sa plume pour rédiger sa question. Alors il répétait juste la réponse en commençant par un « il paraît que », comme pour montrer à l’autre qu’il avait été attentif à ses explications.
Les réponses à ses courriers étaient comme des lampes d’Aladin. Il en jaillissait tout un monde dès qu’il déchirait le haut de l’enveloppe. Il apprenait tout de là-bas, même ce qui n’était pas écrit.
Cet oncle, cette tante, ce cousin, ce proche si lointain, il le connaissait si parfaitement, quand il le retrouvait après plusieurs années, tel qu’il l’avait vu changer, lettre après lettre, sans que rien ne soit écrit, qu’il était toujours émerveillé par ce miracle épistolaire.
Ce n’était pas de la connexion très haut débit, de la réalité augmentée et du transhumanisme, comme aujourd’hui.
Échanger des lettres, c’était bien plus puissant.
Entre deux lettres, cette présence ne le quittait pas et le guidait sur le chemin de l’école, buissonnière ou non.
Jérémy se souvenait même qu’à la communale, souvent un de ces gentils ectoplasmes lui soufflait discrètement les réponses pour lui éviter le bonnet d’âne. Il devait leur faire honneur dans l’école de cette République pour lesquels les anciens s’étaient âprement battus. Alors, le bonnet d’âne évité, il travaillait d’arrache-pied le sujet négligé pour que cela ne se reproduise plus.
La bonne note arrivait et une mention en faisait état dans une lettre destinée au généreux souffleur, sans en trahir l’origine. Car ces petites missives accompagnant les courriers familiaux, le secret n’aurait pas été préservé !
Mais les temps ne sont plus les mêmes.
Tardivement pour Jérémy, dont la mise en conformité avec le modernisme avait été un peu oubliée.
Alors vraiment aujourd’hui, il se sent comme le vieux sorcier d’une tribu disparue, celle dont les guerriers avaient des flèches équipées d’une plume d’acier qu’on trempait dans l’encre.
Car beaucoup des tenants de la pratique ancienne ont disparu, ou sont passés à autre chose.
Il en est bien déconfit, car il n’est pas aussi à l’aise ni brillant avec l’oralité ou les nouveaux outils de l’ère numérique.
Lorsqu’une discussion conviviale remplit l’espace de sa logorrhée sonore, il n’y a pas de « sous-titrage » sur un papier pour que les mots s’impriment clairement dans sa mémoire. Il perd de plus en plus de brides du discours au fil des minutes. Et son caractère rêveur l’emmène alors méditer loin de l’endroit où il se trouve.
Ses interlocuteurs s’en offusquent parfois.
Certes, on lui a appris la valeur de la parole donnée.
Mais aussi la légèreté de la parole des autres, généralement bien moins engageante que l’écriture. Alors, il n’a jamais faire d’effort pour acquérir les outils pour y prêter une attention soutenue. Tous ces mots dits sont pour Jérémy comme les graines du pissenlit que le vent disperse.
D’ailleurs faut-il y prêter une attention soutenue ?
L’addiction des gens à vouloir se toucher et se voir tout le temps, dans une agitation quasi brownienne très dispendieuse de ces calories dont ils feraient mieux d’être avares lui paraît être une incongruence majeure dans les rapports humains d’aujourd’hui.
La conversation de ces gens pressés ne tolère ni l’argumentation, ni la précision, ni les nuances. Les mots y sont dégustés comme on se nourrit en restauration rapide. L’important est de passer à autre chose, de parler de tout et de rien, comme sur ces chaînes d’informations en continue. Il faut faire le buzz et changer d’application avant d’être trollé. Les discussions font le yo-yo autours d’émotions épidermiques en régime « soupe au lait » permanent.
Que du blablatage de fantômes inconsistants, se dit souvent Jérémy.
Quant à l’écriture, il pense vraiment qu’on lui accorde une place qui n’est pas celle qu’elle mérite, sur ces réseaux qui cultivent les penchants les plus asociaux de la personnalité humaine pour faire des abonnés de si vils corbeaux, comme jamais les bonnes vieilles lettres ont pu en faire !
Autant de moyens modernes et d’efforts pour ne saisir que l’écume des idées et des émotions !
Et seules les publicités et les factures justifient aujourd’hui l’existence, au bout de l’allée vers la rue, de sa boîte à l’usage du facteur.
Un constat est à faire, la bonne vieille lettre a été balayée par tous ces courants d’air de la modernité.
Jérémy rechigne à accepter l’irréversible course aux technologies, dont l’accélération empêche de plus en plus de saisir pleinement la réalité de chaque moment vécu.
Il ne désespère pas.
Après tout, le plus grand nombre est en train d’abandonner sa croyance à l’agriculture productiviste pour revenir à l’authentique.
La binette met le motoculteur au rebu.
L’encre et le stylo pourraient en faire de même avec la souris et le clavier, non ?
Alors il lui est arrivé de rêver à cette époque pas si lointaine, quelques décennies au plus, où on restait chez soi pour écrire aux autres.
Comment faire pour y revenir ?
Forcément si les gens restaient chez eux de nouveau, on s’écrirait, non ?
Sa réflexion tournait en rond autour de cette question du « rester chez soi et écrire » en ce début d’année quand le nouveau virus l’a pris de court.
Il a fallu rester chez soi et bien longtemps, quand même.
Tout le printemps, pour ainsi dire.
Mais la boite aux lettres de Jérémy ne s’est pas remplie plus pour autant.
Alors, prenant le soleil de ce beau printemps confiné, près de la petite fontaine installée pour les grenouilles de passage, il a fini par admettre : « Il aurait suffi de presque rien, mais on n’y peut... rien non plus... c’est le progrès ».
Et il reste seul avec sa magie du passé, comme le dernier chamane d’un peuple disparu.
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