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Combat

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Bloody Foxy

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Il faut que les malédictions tombent. Ôter les griffes une à une plantées dans le cou et dans le dos. L’ennemi lisse son pelage tout neuf, émet son premier feulement doux et s’en va sur ses hautes pattes d’un trot élégant dans le jour naissant.
Voilà le matin. Oublier les cauchemars de la nuit. Renaître. Restaurer son corps d’homme. Laisser le petit garçon en tas se défaire du loup. Le monstre noir s’est endormi. L’enfant reste tapi dans l’ombre. Se laver. Se raser. S’habiller. Redevenir ce cadre dynamique respectable et un peu froid. Trop sûr de lui. Les femmes le trouvent séduisant. Les hommes envient son allure. Cette maigreur athlétique. Comment pourraient-il deviner ?
Le loup sera toujours là. Ses grands yeux mordorés se plissant de bonheur à revoir le petit gars. Il aime le goût de son sang. Quelquefois les coins de sa gueule remontent pour une grimace ironique. Combatif et intuitif, l’enfant croit qu’il peut le vaincre. Bien campé sur ses jambes, il l’attend. Une détermination farouche et un entraînement de plusieurs années font de lui un guerrier redoutable. Il s’élance toujours avec courage, armé ou non.
Le matin il sera surpris au lit. L’homme qui s’en lèvera s’épuise. L’enfant reste intraitable. Il veut finir le combat. Il faudra un jour qu’il laisse l’enfant se faire manger. Il n’en peut plus. Devient trop absent du lien social. Il fait semblant. Des colères très réalistes contre son équipe quand elle fonctionne au ralenti de manière trop visible. Il a même fait pleurer sa jolie secrétaire. Il ne sait rien d’elle que le travail qu’elle fait pour lui. Elle est jolie. Elle a l’air intelligent. Mais quel intérêt de s’y intéresser plus avant ? Si elle ne lui convenait plus, la direction de son entreprise en trouverait une autre à l’identique. Jolie et pas trop bête. Il parle sport avec ses collègues masculins, de la télé aussi qu’il ne regarde pas. Rarement des femmes. Tant mieux. Il n’a rien à dire sur les quelques amies trentenaires qui viennent jouter avec lui dans un salvateur compromis sportif et sexuel.
Il tient debout. A peine et son âme s’effrite. Il gère son épuisement de plus en plus difficilement. Il tient son stress en laisse, mais maîtrise moins ses délires. Quand le soir tombe, la fatigue s’impose avec sa gueule d’affamée. Plus d’une fois il n’a pas la force de manger. Il se couche dès vingt heures. Au cours de l’hiver plus tôt encore. Dès la nuit tombée il réfléchit aux stratégies du combat de la nuit. Un verre, puis deux, l’oubli ne viendra pas. Il erre dans son appartement pieds nus et fait durer le plaisir de l’alcool. Prend une douche. Anxieux de découvrir dans le miroir les stigmates des combats menés. Rien. Rien ne laisse supposer que la nuit il est éraflé, entaillé, lacéré, transpercé par des griffes, des crocs, des appétits insatiables. Il passe un peignoir aussi profond et blanc que le silence de ses pensées. La chambre est l’image même du repos à la japonaise. Une invitation à la possibilité d’une île. Il y a longtemps qu’il ne croit plus aux images. Il s’allonge puis s’enfouit sous la couette. Entre la plume et la soie. Et s’endort.
L’enfant est là. Le corps tendu. A l’affût. Sans peur, ni crainte. Lucide. Aiguisé. Cette nuit, il sait qu’il peut vaincre. Tout son corps de dix ans le lui dit. Il détient un poignard à la lame tranchante pour la première fois. Un manche de corne comme celui de Rahan. Il pourra le tuer. Sa respiration se fait lente. Il essaye des feintes dans l’air glacé de la forêt polaire. Il voit d’abord les yeux. Deux calots dorés. Il souffle d’un coup face à l’émergence de la puissante masse grise. Il est plus grand que dans son souvenir, mais qu’importe. Ce n’est pas toujours le même. Il lui semble qu’il lui parle. Non, ne pas se faire avoir. Pas de roulade dans l’herbe. Pas de doigts perdus dans la profondeur épaisse de la fourrure. Pas de langue amicale qui vous nettoie l’oreille en chatouillis. Pas de rires en réponse aux coups de têtes tendres de la bête quand son cœur bat au rythme d’un feulement sourd. Non. Ce soir, il tuera le loup. Le fauve a compris. Il semble attristé. Juste avant que le feu ne s’allume dans ses prunelles oranges.
La paupière se plisse à nouveau, le regard devenu dangereux. L’enfant est soulagé, il sait qu’il aura son combat. Il fait l’assaut. Se laisse glisser sous le torse magnifique de la bête s’agrippe à son cou et plante en force la lame au plus près d’une artère. Le sang jaillit, mais trop calmement. La lame reste plantée. L’assaillant se roule en boule et cherche un abri. En apnée. La bête n’a qu’un feulement long et triste à répondre. D’une patte avertie elle écarte les branches du court buisson. Sort les cinq lames que sont ses griffes et les enfoncent profondément dans le dos de l’enfant le projetant en terrain découvert. Le garçon se relève. Le sang qui jaillit de son dos l’indiffère. Il sait que le loup n’a fait que jouer jusqu’à maintenant. Il s’empare du lourd bâton à ses pieds et attend que l’animal avance. Le loup s’assied et le regarde. Le garçon en sangloterait de rage. Il s’oblige à courir et à frapper le corps assis de toutes ses forces. Le loup roule sur lui-même et ouvre la gueule bien avant la fin de l’attaque. Attrape le bras belliqueux et le croque jusqu’à l’os. Le môme hurle sa douleur et veut enfoncer ses doigts dans les yeux du fauve. Une patte posée sur le torse du gamin l’allonge sur l’herbe poisseuse de son sang. Le loup étire ses yeux dorés et dirige sa formidable mâchoire au plus près du cou de l’enfant qui sent si bon le chagrin et le petit d’homme. Puis il se laisse aller à sa faim sans haine.








Figaro du 13 octobre 2013

Faits divers :
Affaire suivie par le SRPJ de Versailles. On a retrouvé un homme d’une quarantaine d’années dans son appartement baignant dan son sang. Pas d’infraction constatée. Une autopsie est en cours. La police scientifique semblait troublée lors du constat des blessures et ne souhaite pas communiqué plus avant. L’homme était un cadre dirigeant d’ITM très bien noté.
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