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Cheminot3

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Le quai de la gare de Vézelise vibre des cris des enfants qui attendent l’omnibus de 9 h 41. L’abbé Benoît Schmit semble avoir beaucoup de mal à maintenir ses troupes et ce chahut bon enfant. Le peut-il seulement ? C’est à douter en le voyant parlementer d’une voix forte, accompagnée de rire d’aise, avec le chef de gare, gesticulant comme à son habitude, la soutane au vent découvrant par moments ses mollets blancs de nacre.
Nous sommes un jeudi de plein été, jour de patronage, et comme souvent à cette période, l’abbé rassemble des jeunes de son ministère de Saints-Côme-et-Damien pour passer la journée à Sion. Le programme est chargé, départ donc par l’omnibus de 9 h 41, les sacs à dos remplis du repas de midi et des boissons pour la journée, car, arrivés à Praye, il y a ce terrible sentier de la chapelle Notre-Dame-de-la-pitié à grimper. Les dix mômes que l’abbé a rassemblés ce jour-là vont le suivre en entonnant des comptines qu’ils connaissent par cœur, telles que « la route fleurie » ou « un kilomètre à pied ça use ça use », qui donnent du courage et ouvrent l’appétit en arrivant au sommet. Toute une belle équipe crapahutant derrière le brave curé suant et soufflant sur ce raidillon infernal, pas seulement à cause de son embonpoint non, plutôt à cause de son sac ventru et pesant contenant en plus de son casse-croûte quelques ustensiles de premiers secours, des confiseries et des gâteaux à partager et toujours une bonne bouteille de côtes-du-Rhône qu’il sirotera en cachette. L’abbé est une figure à lui seul, rond et joufflu, le visage couperosé par le vin de messe et la bonne chair que les dames patronnesses lui servent avec générosité depuis des années. Il est ce que l’on appelle un bon vivant, toujours prompt à lever le verre et la fourchette, un prêtre aimé de ses ouailles pour sa gentillesse, son sacerdoce au sein de la paroisse, ses prêches fameux. Pas de célébration de mariage sans qu’il ne soit invité à l’apéritif ou au repas, une messe de décès sans qu’il ne participe à la collation après cimetière. Il les connaît ses paroissiens, ceux de la petite messe de 6 heures du matin, ceux de la grand-messe du dimanche et des vêpres de 5 heures, et puis les pécheurs qui viennent à confession les vendredis, qu’il écoute gravement et absout plus facilement lorsque l’un d’eux glisse en cachette une bonne bouteille ou un bon saucisson derrière la porte du confessionnal.
Le train formé de deux Picasso en unité multiple encadrant une remorque XR, entre en gare. Le chef de gare indique au conducteur, par un mouvement de son drapeau, l’arrêt précis afin de dégager le passage planchéié. Les voyageurs descendent et la joyeuse troupe envahit l’autorail de queue avec le père Benoît sur ses talons
- Tout le monde est là s’exclame le père tout en comptant les gamins dont il a la responsabilité.
A ce moment, il entend une voix derrière lui :
- Salut Ben.
Benoît se retourne et aperçoit, deux banquettes en arrière, un homme tout sourire accompagné d’un jeune adolescent.
- Ah ben ça alors mais c’est mon François, mon païen préféré, viens ici que j’t’embrasse.
Et voilà les deux amis qui tombent dans les bras et se congratulent
- Ben dis donc, ça fait un bout de temps que je ne t’ai vu, ajoute Benoit.
- Ça fait bien un an ou pas loin, assieds-toi, tes jeunes ne vont pas s’envoler, tu vas où avec ta troupe.
- Pas loin, on descend à Praye et on grimpe à Sion par le chemin de la chapelle, après on ira au monument Barrès ramasser des étoiles et on reprend le 16 h 40. Et toi, comment tu vas, vieux frère.
- Eh bien tu vois, je suis en retraite depuis cette année et je reviens de Nancy où je suis allé chercher mon petit-fils que je te présente et qui suit les mêmes études que moi.
- Bonjour jeune homme, enchanté fait Benoît en lui serrant la main, j’peux vous dire que vous avez un sacré bon grand-père là.
- Didier, je te présente le père Benoît de Vézelise avec lequel je suis allé à l’école, il y a combien de temps déjà.
- Oh là là, Dieu seul s’en souvient, s’écrie Benoît, accompagnant son expression d’un rire tonitruant et d’une grande claque affectueuse sur la cuisse de François, ce qui est sûr, c’est que ton petit-fils Didier n’était pas né.
Et voilà que nos deux espiègles repartent de plus belle dans un fou rire alors que déjà le train ralentit pour desservir la gare de Praye. Benoît se lève en s’essuyant les yeux avec sa ceinture de soutane.
- Bon, c’est pas l’tout mais le devoir m’attend, tu peux pas savoir comme ça m’a fait plaisir, et il faut qu’on se revoie, ajoute-t-il à l’intention de François.
- Écoute voir Ben, tu me téléphones, un jour tu prends le train et tu viens déjeuner, Mirecourt, c’est la porte à côté.
- Entendu François, on fait comme ça, j’t’invite pas à mon vin de messe sacré, vieux mécréant ajoute-t-il, allez bonne journée à vous deux et bonjour à Madeleine. Ah j’oubliais, j’ai rencontré Colline tantôt, sa mère ne va pas très bien, elle m’a dit que si un jour je te voyais je te donne le bonjour et qu’elle pense beaucoup à toi, elles habitent Vézelise maintenant.
- Merci Ben, ça me fait plaisir d’entendre que la petite pense à moi.
- Oui, enfin la petite, elle a 25 ans maintenant et je peux te dire que c’est une sacrée belle fille, bon allez j’y vais, les mômes sont déjà dehors et le train va partir avec moi.
- Allez, salut Ben et tu me téléphones.
Le train repart dans un panache de fumée. François, derrière la fenêtre, agite sa main vers Benoît qui fait de même jusqu’à ce qu’il disparaisse.
- C’est qui cette belle Colline ? demande Didier à son grand-père.
- Ah Colline, Colline, c’est une longue histoire, si tu veux je vais te la raconter. Mais il faut commencer par le commencement, tu sais à Nancy dans les années soixante, les fabriques de chaussures André étaient les plus importantes de France et occupaient plus de 3000 personnes, entrer chez André c’était comme on disait à l’époque entrer à « La Godasse », la principale usine était située quai Claude le Lorrain, tu vois où c’est.
- Oui papy, et ce n’est pas loin de la gare
- Justement, la grande partie des ouvriers, enfin plutôt des ouvrières qui résidaient le long de la ligne, empruntaient le train pour venir le matin ou repartir le soir. Et dans le train du soir, pas comme celui-ci, non, un vrai train avec parfois une dizaine de voitures, qui partait de Nancy vers 17 h 30, les esprits étaient chauffés après une journée à l’usine, et dedans y régnait une joyeuse pagaille, ça riait, chantait, fumait, flirtait, des petits coins étaient envahis pas des amoureux qui ne se gênaient pas pour s’embrasser et se caresser, peut-être plus encore. Il y avait des places réservées par les habituées et qu’il ne faisait pas bon s’approprier, et ce train, mais là je n’ai jamais su pourquoi, était surnommé « le train des vaches ».
- Le train des vaches ah bien oui, c’est un drôle de nom.
- Bon, il faut dire aussi que les voyageuses n’avaient pas froid aux yeux ni autre part d’ailleurs, c’est peut-être la raison, enfin ce train desservait toutes les gares jusque Mirecourt, et à chaque arrêt, des ouvrières descendaient en criant « à demain » ou « bonne nuit » ou d’autres formules plus coton, mais tu me comprends.
- Je commence à comprendre.
- Ce train était le microcosme de l’usine André et du monde ouvrier de l’époque, travailleur, chahuteur convivial et bon enfant, et c’est dans un de ces trains que j’ai connu Claudine la mère de Colline enfin un peu après, mais je vais trop vite, attends-je reviens en arrière. À cette époque je suivais les cours à l’école vétérinaire de Lyon, et lorsque je rentrais le vendredi, j’essayais d’attraper ce fameux omnibus pour rentrer à Mirecourt. Je savais que j’allais rencontrer tout ce monde bigarré mais je ne détestais pas.
- Et le père Benoît il était avec toi.
- Non, Ben avait choisi la prêtrise depuis longtemps et il étudiait au petit séminaire de Metz, mais attends nous allons le revoir plus tard. Revenons à Claudine, à l’époque c’était un sacré petit bout de femme un peu simplette mais belle comme le jour. Elle travaillait au nettoyage à l’usine, les types, pratiquement tous en rêvaient, et comme elle n’était pas farouche pour deux sous, beaucoup en profitaient pour, je ne vais pas te faire un dessin, lui promettre monts et merveille et Claudine riait, n’y voyait pas de mal, se laissait bécoter, caresser et peloter. Elle habitait Boulaincourt avec sa mère qui tenait la barrière de la gare, enfin, la gare était fermée depuis belle lurette, d’ailleurs je ne me souviens plus l’avoir vue en service, il n’y avait plus que la barrière. Autant dire qu’elle n’avait pas un long bout de chemin à faire pour arriver chez elle, sa mère l’attendait, et combien de fois elle admonestait les jeunes qui baratinaient sa fille, elle voyait clair en leur jeu et connaissait la naïveté de sa fille.
- C’était une fille facile quoi.
- Oui si tu veux, mais c’était plus pas ignorance que par vice, elle n’y voyait pas mal, ce sont les hommes qui en profitaient. Enfin tout cela pour dire qu’un jour, la Claudine, eh bien, elle se retrouva enceinte jusqu’au cou, je ne sais pas comment sa mère a pris la chose mais je suppose qu’elle a dû prendre une danse, car va savoir qui l’avait mise dans cet état, motus et bouche cousue comme on dit, car cela pouvait être un célibataire comme un homme marié, enfin ce qu’elle a gagné dans cette affaire, c’est que plus personne ne venait l’importuner, mais cela n’empêchait pas la mère de montrer le poing à tous les voyageurs à l’arrêt de Boulaincourt et de traiter sa fille de « fille perdue », « viens ici toi, fille perdue » grognait-elle à chaque descente du train
- Tu l’as entendue ?
- Non jamais mais beaucoup de gens en parlaient et souvent avec beaucoup de sarcasme et de moquerie. Il y en avait même qui, avant cet événement la reluquaient avec avidité, n’hésitant pas depuis à lui donner le surnom de « fille perdue ». C’était désolant mais c’était ainsi...... Ah j’y pense, on vient de passer la gare de Boulaincourt et j’ai oublié de te montrer la petite maison, la barrière est depuis longtemps automatique, enfin tu la verras une autre fois.
- Oui papy, je regarderai la prochaine fois, alors la suite.
- Bon maintenant, revenons à nos vingt-cinq ans en arrière, plus exactement le vendredi 6 avril 1962. J’étais déjà installé à Mirecourt depuis presque dix ans, et ce jour-là, je me rendais à Nancy par le 7 h 27, j’avais une réunion de travail à la Chambre d’agriculture, et je vois mon Benoît sur le quai, chargé comme un mulet, j’ai oublié de te dire qu’il revenait souvent chez ses parents depuis qu’il était prêtre à Vézelise « salut mon Ben je lui dis, tu vas à Vézelise »
- Salut François, je reviens de chez ma mère et comme à chaque fois j’en ramène plein, et toi tu montes à Nancy je suppose ».
On est monté dans une voiture pratiquement vide et nous voilà à parler de notre jeunesse, de ce nous faisions. On ne regardait pas les alentours, trop passionnés par notre discussion lorsque tout à coup quelqu’un se mit à geindre et une voix forte s’écrier :
- Ah bon ré de bon ré, j’savais bien qu’tu tiendrais pas jusqu’à Vézelise, tu peux pas te retenir ah bon ré d’bon ré mais qu’est-ce qu’on va faire, y’a pas quelqu’un, y’a pas quelqu’un.
Comme d’un seul homme, nous sommes debout et nous dirigeons vers le fond du wagon d’où proviennent les cris. D’un coup d’œil expert je comprends la situation, Claudine tient son ventre énorme, s’agite sur la banquette en pleurant, elle vient de perdre les eaux, et c’est là tu vois, que l’on soit accoucheur ou vétérinaire, les automatismes pour aider à l’accouchement sont les mêmes.
- Vous avez des serviettes je demande à sa mère
- Mais j’ai rien, on allait voir le docteur à Vézelise
- Attends François, j’ai ce qu’il te faut
Et je vois mon Benoît aller fouiller dans ses sacs, sortir une soutane blanche bien propre et bien repassée, l’étendre sur la banquette. Il repart et revient une seconde fois avec des serviettes et une bouteille d’eau puis il me dit :
- Bon François, maintenant c’est à toi, ce n’est plus mon domaine, je vais sur la banquette derrière.
L’accouchement a duré quoi, un quart d’heure. Claudine accoucha d’une superbe petite fille qui poussa son premier cri peu avant l’arrêt de Vézelise. Tous les quatre, enfin tous les cinq nous sommes descendus, la petite bien emmaillotée dans les serviettes de Ben et nous avons attendu une ambulance dans le bureau du chef de gare.
- C’est une belle histoire qui finit bien papy, mais Colline dans tout ça, qui est-ce ?
- Ah mais oui j’oubliais, durant l’attente dans le bureau, je voyais mon Ben qui tournait en rond et interpellant Claudine, il lui dit :
- Et tu vas l’appeler comment cette petite ?
- Je sais pas, moi.
- Eh bien moi je vais te dire, tu vois ta petite, elle est née près de la colline de Sion, eh bien je crois que tu devrais la prénommer « Colline », mais avec deux L, comme les deux ailes d’un ange, et tu sais, eh bien c’est moi qui la baptiserai ta petite Colline, quand tu voudras, dans mon église de Vézelise c’est d’accord ?
- Je veux bien, moi répondit Claudine dans un beau sourire.
- Et voilà toute l’histoire Didier.
- Mais alors, tu n’es pas allé à Nancy.
- Ah non, ce jour-là nous sommes allés tous les deux, Benoît et moi, au restaurant La Lorraine près des halles, nous avons bien ripaillé et continué notre discussion passionnée, on n’était pas peu fiers de nous.

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Joëlle Brethes · il y a
Un bien brave homme, ce curé mais... absoudre plus facilement les pêcheurs qui lui glissent "en cachette une bonne bouteille ou un bon saucisson derrière la porte du confessionnal", ce n'est pas très catholique ! ;-)
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