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Qualifié

On n’avait jamais vraiment su les raisons de ce qui était arrivé à Sloane Doherty. On avait échafaudé bien des hypothèses, bien des rumeurs s’étaient répandues, mais le mystère était resté entier. On l’avait retrouvée morte dans un étang, saignée par les coups multiples d’une arme qu’on n’avait jamais identifiée. Son meurtrier non plus, on ne l’avait jamais retrouvé. Sloane, c’était une belle femme, si j’en crois les quelques photos que j’ai vues d’elle et ce qu’on en disait en ville. On racontait aussi qu’elle aimait l’amour, le sexe, précisaient certains ; d’autres exprimaient des choses plus vulgaires que je me refuse à répéter.

Je m’appelle Jim Brody. Je suis shérif adjoint d’une petite ville du Middle West. Une ville qui a connu un beau développement il y a une soixantaine d’années, grâce au maire de l’époque, et surtout à un jeune ecclésiastique, le pasteur Terry Johnson, dont le dynamisme et l’entregent ont permis de transformer une pauvre bourgade agricole corrompue par tous les vices que peut engendrer la misère, en une cité industrielle saine et florissante. Et, grâce à Dieu, nous avons été épargnés par la crise économique de ces dernières années, si bien que notre communauté demeure un havre de prospérité alors que tant d’autres, y compris des métropoles, ont sombré dans une dépression dont elles ont du mal à sortir.

Alors, quand l’histoire de Sloane a refait surface, c’est le fantôme de tout un passé qu’on aurait préféré oublier qui est réapparu. Car c’est juste avant le miracle industriel, comme on aime à l’appeler ici, que le fait divers s’était produit.

Depuis cette époque, l’étang où l’on avait retrouvé Sloane, du fait de sa situation isolée, dans une clairière à l’écart de toute habitation, était devenu une décharge sauvage. Or, la municipalité a récemment décidé de réhabiliter cette zone pour en faire un lieu de promenade. C’est ainsi qu’il y a environ trois mois, il a été décidé de curer le plan d'eau. Comme la tâche était titanesque, au personnel communal se sont joints des bénévoles. Parmi eux se trouvait Harry Donahue, l’ancien shérif. À quatre-vingts ans passés, il ne pouvait s'accommoder de l'oisiveté et était à l’affût de toute occasion de se rendre utile. Pour le nettoyage de l'étang, on l’avait affecté, avec d’autres, à un emploi adapté aux capacités physiques du vieillard qu’il était devenu : l’équipe devait mettre de côté ce qui était récupérable des babioles sorties de l’eau.

Tandis que l’activité battait son plein dans un brouhaha bon enfant, Donahue restait immobile, le regard fixé sur ce qu’il tenait dans la main et qu’il tournait et retournait, comme pour en inspecter chaque détail.
— Eh, Harry, t’as trouvé un trésor ? l'interpella dans un rire l’homme qui travaillait en face de lui.
— T’as idée de ce que c’est ce truc ?
— Ma foi, ça ressemble à une fourchette à rôti, rétorqua l’autre après l’avoir rejoint.
— C’est bien ce que je pense aussi.
Sans rien ajouter, Donahue enveloppa l’objet dans un mouchoir et quitta les lieux.
— Tu démissionnes ? lui lança, hilare, son compagnon.
En lui tournant le dos Harry lui fit comprendre, par un bref geste de la main, qu’il n’en dirait pas plus.

C’est ainsi que nous le vîmes débarquer au poste de police. J’étais de permanence, il souhaita me rencontrer. Après nous être réciproquement salués et avoir échangé quelques politesses d’usage, il en vint au motif de sa visite.
— Dis-moi, Jim, le dossier Sloane Doherty, vous l’avez toujours ?
J’émis un sifflement qui en disait long sur la circonspection que m’inspirait la question.
— Sans doute, mais pourquoi vous me demandez ça ?
— On a trouvé cet ustensile en curant l’étang, dit-il en dépliant le mouchoir qui laissa apparaître la fourchette. Je m'interroge : et si c’était l’arme qui a servi au meurtre ? Tu sais, à l’époque je venais d’être recruté par le shérif Mylan. Tu ne peux pas imaginer comment on a bossé sur cette affaire. Et tout ça pour arriver à quoi ? À rien ! Après plusieurs années d’enquête, il a bien fallu se rendre à l’évidence, on n’irait pas plus loin, sauf si Dieu ou le hasard nous donnait un coup de main. Mais ce dossier, il m’a hanté durant toute ma carrière, et quand j’ai pris ma retraite, j’avais comme un brin d’amertume au fond du cœur de ne pas avoir pu le boucler. Alors, s’il y a une petite chance que ce truc soit l’arme du crime, on pourrait peut-être relancer les investigations...

J’avoue que si n’importe qui d’autre m’avait tenu ce discours, je l’aurais gentiment éconduit. Quel intérêt y avait-il à exhumer cette affaire ? Comment une fourchette à rôti, à supposer même qu’elle soit liée à l’événement, aurait-elle pu nous révéler quoi que ce soit sur un meurtre perpétré plus d’un demi-siècle auparavant et dont l’auteur n’était certainement plus de ce monde. Mais là, c’était Harry Donahue qui me faisait cette requête, un homme qui avait été un grand shérif, que j’avais eu comme patron lorsque j’avais intégré la police et qui avait participé directement à ma formation. Bref, quelqu’un envers qui toute la ville, comme moi-même, avions une dette de reconnaissance.
— Il faut que j’en parle à Tom, il n’y a que lui qui puisse décider de relancer les investigations. Et même, il faudra sans doute qu’il attende le feu vert du procureur.
Je crus lire un peu de déception dans les yeux de Harry.
— Je compte sur toi, mon grand !
— Vous pouvez, Shérif !
Un sourire illumina son visage au rappel de son ancien titre.
— Je te laisse la pièce à conviction : faites-en bon usage !

Après que j’eus rapporté cette conversation au shérif Tom Halifax, les choses allèrent très vite. L’activité du poste était des plus réduites, alors cette affaire fournissait une bonne occasion d’occuper nos effectifs. Halifax proposa à Harry Donahue de travailler avec nous comme consultant. Je ne vous dis pas la joie qui fut la sienne : on lui aurait presque donné trente ans de moins ! Grâce à sa connaissance précise du dossier, c’était lui qui guidait nos investigations.
— Il faut reprendre le rapport d’autopsie : la description et les dimensions des lésions devraient nous permettre de déterminer si la fourchette est ou non une possible arme du crime.
Ainsi fut fait. On constata que la largeur des plaies et leur profondeur correspondaient exactement au gabarit de l'instrument et, surtout, que pour chaque blessure, l’écart entre les deux points d’entrée était rigoureusement identique à celui qui existait entre les deux branches.
Il restait à savoir à qui avait pu appartenir l’objet. Les fourchettes à rôti font partie de la panoplie culinaire indispensable à tout foyer qui se respecte. Alors en retrouver le détenteur des décennies plus tard ça n’était pas gagné. Pourtant, celle que nous avions en notre possession présentait une particularité qui pouvait constituer un précieux atout : le manche, ciselé de façon très fine – malgré le séjour prolongé dans l’eau, les reliefs en étaient encore bien visibles – laissait supposer que son propriétaire n’était pas n’importe qui.
Tom décida de photographier l’objet et de transmettre les clichés, accompagnés d'un appel à témoin, aux quotidiens locaux, mais sans révéler à quelle affaire la chose était liée.

Quarante-huit heures plus tard, une petite dame très âgée s’avançait timidement vers la réception du poste de police :
— Je viens pour la photo du journal... la fourchette à rôti...
Je la fis entrer dans mon bureau.
— Je l’ai reconnue tout de suite, vous savez. À l’époque je faisais des ménages. Le mardi et le jeudi, je travaillais chez le pasteur Johnson. Un jour que je rangeais les couverts, j’ai vu qu’il manquait la fourchette à rôti du joli service. J’ai demandé à la femme du pasteur si elle l’avait remisée autre part. Elle m’a répondu que non. J’étais ennuyée, j’avais peur qu’on me soupçonne : c’était un bel objet qui valait de l’argent ! Mais j’ai été rassurée quand elle a ajouté qu’elle avait disparu depuis plusieurs jours : elle pensait que c’était à la suite d’un barbecue qu’ils avaient organisé la semaine précédente, on l’avait sans doute jetée par mégarde avec les déchets de la fête.
Elle était touchante cette petite dame avec son manteau de popeline noire, son chapeau de paille façon canotier garni d’un ruban également noir et son sac à main qu’elle serrait sur sa poitrine, tandis qu’elle se tenait assise sur le bord de sa chaise, tout intimidée de se trouver dans les locaux de la police.
— Vous souvenez-vous de l’époque où cela s’est passé ?
— Non, pas bien, c’est tellement loin...
— Vous rappelez-vous l’affaire Sloane Doherty ?
— Si je m’en souviens ! Ça a fait un tel tapage !
— Pouvez-vous me dire si la disparition de la fourchette a eu lieu avant ou après le meurtre ?
Elle hésita quelques secondes, son regard allait de droite à gauche et on la sentait tout entière occupée à tenter de raviver ses souvenirs.
— Maintenant que vous le dites. Oui, c’était en effet à peu près à la même époque, mais si c’était avant ou après ? Non, ça je ne peux pas en être sûre...
Comme je la remerciais de sa collaboration, elle me demanda si nous avions rouvert l’enquête sur le meurtre. J’éludai, en lui laissant entendre que c’était une procédure de routine en vue de la clôture définitive du dossier.
Je rapportai l’entretien à Tom Halifax. Il convoqua toute l’équipe, y compris Harry Donahue. La conclusion s’imposait : nous étions dans une impasse. Pour autant que la fourchette à rôti soit l’arme du crime, n’importe qui avait pu s’en emparer pendant le barbecue, ou la récupérer ensuite, parmi les déchets du repas. Quelles investigations supplémentaires aurions-nous pu mener ? Le pasteur était mort depuis longtemps, quant à sa femme, elle était âgée de plus de quatre-vingt-dix ans et vivait dans une maison de retraite : on n’allait pas l’importuner au prétexte de recueillir des informations plus qu’hypothétiques pour poursuivre l’enquête. Même Harry, la mort dans l’âme, reconnut que nous étions arrivés au bout du bout de ce qu’on pouvait espérer.

Nous sortions de la salle de réunion et étions sur le point de nous séparer, lorsque Harry s’immobilisa, les yeux écarquillés, le visage soudain plus pâle. Il tendit l’index vers le bureau d’accueil :
— C’est quoi ça ?
— Un bijou pour les « objets trouvés », on vient de nous l’apporter, répondit l’agent préposé à l’accueil.
— Où l’a-t-on découvert et qui l’a apporté ?
— Qu’y a-t-il Harry ? intervint Tom.
— On dirait la chaîne et le médaillon de Sloane. Elle ne s’en séparait jamais. Reprenez le dossier, il y a des photos. Mais elle ne les avait plus sur elle quand on a retrouvé le corps : on a pensé que son assassin les avait volés.
— Vous croyez que ce bijou est celui de Sloane Doherty ?
— Il faut vérifier, ses initiales étaient gravées au dos du médaillon, et à l’intérieur il y avait son portrait.
Tom s’empara de la chaîne et de la médaille :
— Je vois en effet les lettres S. D.
Puis, après avoir ouvert le médaillon :
— C’est bien sa photo.... Qui a apporté cela, Luke ? demanda-t-il à l’agent d’accueil.
— C’est la fille du pasteur, Shérif, il paraît qu’ils l’ont trouvé en déplaçant un meuble.
Tom se tourna vers moi :
— Jim, va chez le pasteur et tâche de savoir précisément dans quelles circonstances la découverte a été faite.
— Je l’accompagne ! lança Harry, sans même solliciter l’autorisation de Tom.

Le pasteur Hornett avait rejoint notre communauté depuis quelques mois. Il avait succédé au pasteur Flanagan qui, lui-même, avait remplacé le pasteur Johnson vingt-cinq ans auparavant.

Notre visite nous apprit qu’on avait trouvé le bijou derrière un pied de l’armoire située dans la chambre à coucher principale, à l’occasion de travaux de réfection de la pièce. L’armoire en question est un meuble imposant qui, aux dires du pasteur, n’avait pas été déplacé depuis des années si l’on en croyait l’état du mur contre lequel il était appuyé.

À notre retour au poste, Tom nous indiqua qu’un examen de la chaîne montrait qu’elle avait été rompue et qu’elle présentait quelques traces de sang séché, ce qui laissait supposer qu’elle avait été arrachée violemment du cou qui la portait. Or, le rapport d’autopsie mentionnait que des marques assez profondes d’abrasion avaient été relevées dans le cou de Sloane.

Tom communiqua l’ensemble de ces nouveaux éléments au procureur qui, sur le moment, ne manifesta aucune réaction. Nous vaquions à nos occupations habituelles, comme si de rien n’était. Mais, bien que personne n’évoquât l’affaire, l’attente engendrait une forme de fébrilité qui pesait sur notre quotidien. Enfin, après une semaine, Tom me convoqua dans son bureau. J’y retrouvais Harry qu’il avait appelé entre temps.
— Le procureur nous donne mission d’interroger la veuve du pasteur Johnson. Il s’est mis d’accord avec le directeur de l’établissement qui l’héberge sur les conditions de cet interrogatoire. Compte tenu de l’âge et de l’état de santé de Mrs Johnson, il aura lieu dans la maison de retraite et ne pourra excéder trente minutes. Et nous devrons être attentifs à ne pas la brusquer. Ensuite, je ferai un compte rendu téléphonique au proc' dès notre retour.

* * *


Le domaine de Periwinkle House est situé à une heure de voiture de notre ville. Il est constitué d’une grande bâtisse entourée d’un beau parc. C'est une sorte de château dans le goût français ou anglais – je ne sais trop – d’autrefois. Il a été racheté il y a une vingtaine d’années par un fonds de pension qui l’a transformé en maison de retraite pour ses adhérents.
On nous avait réservé un salon privatif. Nous y trouvâmes Mrs Johnson. Je n’eus pas trop de mal à reconnaître dans cette silhouette chétive, la femme hautaine et cassante que j’avais connue dans mon enfance : le regard d’acier, lui, n’avait pas changé. Je revoyais le couple qu’elle formait avec le pasteur. Les prêches de celui-ci à l’église, le dimanche, les menaces qu’il brandissait de sa voix tonnante à l’encontre des pécheurs. Et elle, près de l’orgue, hiératique, raide, sèche, drapée dans une dignité pleine de suffisance, dans un acquiescement total aux propos de son mari. Pourtant, cette raideur portait en elle quelque chose de dissonant, comme une sorte d’inquiétude.
Tom prit la parole.
— Nous vous remercions d’avoir accepté de nous recevoir, Mrs Johnson... Puis, il lui fit un résumé des derniers développements de notre enquête.
— Nous y voici, donc !
Malgré la voix un peu chevrotante, le ton était toujours aussi cassant. Je sentais se réveiller en moi le gamin intimidé par une autorité dans laquelle on ne percevait aucune bienveillance, apeuré quand cette bouche aux lèvres coupantes lapidait de ses imprécations les petits qui n’étaient pas assez attentifs à ses paroles lors des séances d’enseignement religieux.
— Ce soir-là, je devais dîner chez une amie, mais la chose ne s’est pas faite. Je suis donc rentrée à l’improviste, en fin d’après-midi. Tout de suite, j’ai entendu des bruits étranges : éclats de voix, rires, gloussements. Ça venait d’une salle du fond. En approchant, j’ai compris que ça se passait dans notre chambre à coucher. La porte était ouverte. La pièce était éclairée par une simple lampe de chevet. Ils étaient là, tous les deux, nus, dans notre lit. Ils ne m’avaient pas vue. Je me suis retirée au salon, sur la pointe de pieds, comme si j’avais été coupable de quelque chose. J’étais abasourdie, désemparée. Cet homme que j’admirais, que je respectais, en qui j’avais une confiance absolue. Cet homme que j’aimais d’un amour tout d’idéal et de pureté, à qui j’avais lié mon destin. Cet homme qui avait voué sa vie à Dieu, à la morale, se vautrait dans la fornication en compagnie de la pire des débauchées.
Le contraste entre le contenu émotionnel de son récit et la froideur de ton avec laquelle elle le déroulait avait pétrifié l’auditoire.
— Et puis, il y a eu ce rire : le rire du diable. Une colère, dont j’ai alors cru qu’elle m’était inspirée par Dieu, est montée en moi. Sur le buffet, il y avait cette petite fourche. Encore le diable ! Je l’ai saisie comme un charbon ardent. Je me suis dirigée vers la chambre. Je ne marchais pas, je volais. Et là, j’ai vu. Elle le chevauchait comme un succube envoyé par Satan pour broyer son âme. Et lui, qui lui murmurait des horreurs d’obscénité, en gémissant comme un chien soumis. J’ai frappé, frappé et frappé encore. C’est lui qui m’a arrêtée. Je me suis effondrée, à bout de force. Mais il était trop tard, elle était morte.
Chacun de nous avait reçu cette confidence comme une série de coups de poing. Mais Harry semblait halluciné, on aurait dit qu’il avait brutalement basculé dans un univers inconnu.
— Ensuite, mes souvenirs sont confus. Je sais juste que, nous avons passé une bonne partie de la nuit à effacer les traces de cette horreur. Puis il a chargé le corps dans la voiture et s’est rendu au lac pour le faire disparaître en même temps que la fourchette. Mais on ne s’improvise pas criminel : le cadavre est remonté à la surface quelques jours après. En plus de tout le reste, quelque chose me hantait : dans l’action j’avais arraché sa chaîne et sa médaille que j’avais jetées au loin, quelque part dans la pièce, et nous n’arrivions pas à les retrouver.
Le récit de cette anecdote, par la solution qu’il apportait à la dernière énigme qui nous avait occupés, eut l’effet bénéfique de nous sortir de notre ahurissement.
— À aucun moment vous n’avez envisagé de vous livrer à la police ? demanda Tom, avec une douceur qui contrastait de façon surréaliste avec la violence des faits qui venaient de nous être relatés.
— Bien sûr que si ! Les jours qui suivirent ne furent que fièvre, sidération, hébétude. Je voulais aller tout avouer aux autorités. C’est lui qui m’a convaincue de ne pas le faire. Il me disait que révéler ce qui s’était passé ne ferait qu’ajouter à l’abjection à laquelle cette ville semblait vouée, que nous courions le risque de l’enfermer définitivement dans l’ignominie : vous pensez, l'épouse d’un pasteur qui tue sauvagement celle avec qui son mari était en train de pécher ! Un projet avait germé dans son esprit : cette mort brutale qui resterait inexpliquée, mais qu’on verrait comme la conséquence de la vie dissolue de celle qui en avait été victime, nous allions l’utiliser pour transformer cette communauté, pour l’amener à s'amender, en démontrant que l’obstination dans la voie du vice ne pouvait conduire qu’à des catastrophes. Dans les semaines, les mois qui ont suivi, il a composé des sermons redoutables qui ont eu l’effet de véritables électrochocs sur l’ensemble de nos paroissiens...
— Oui, je me rappelle ces homélies, intervint Harry. Le Pasteur Johnson semblait habité par une colère surnaturelle. On peut dire qu’il semait littéralement la terreur dans l’auditoire. Si j’avais pu deviner !
C’est à ce moment-là que Tom et moi avons vu les larmes qui coulaient sur son visage, sans qu’il se préoccupe de les cacher.
Mrs Johnson, quant à elle, paraissait ne faire aucun cas de nos réactions, elle était ailleurs, au milieu des souvenirs qu’elle arrachait l'un après l'autre à son passé, comme on extirpe des épines de ronce plantées dans la chair.
— Et ça a fonctionné ! Un nouveau conseil municipal a été élu, avec la volonté de sortir notre ville du marasme. Quant à nous, nous avons fait jouer nos relations pour attirer des investisseurs. Peu à peu, tout s’est transformé, la bourgade perdue, dans tous les sens du terme, devenait une cité prospère...
— Je comprends mieux, maintenant, pourquoi le pasteur nous demandait si souvent de prier pour le repos de l’âme de Sloane, intervint Harry sur un ton désabusé. C’était donc ça : de la culpabilité, du remords !
— Non, détrompez-vous ! Il n’y avait pas une once de culpabilité chez Terry. Il avait sublimé l’abomination pour en faire une merveille. Pour lui, cette femme nous avait été envoyée par Dieu pour nous sortir de l’abîme. Il n’était pas loin de la considérer comme une élue, comme une sorte de martyr...
Tom se leva et nous fit signe de l’imiter.
— Nous allons devoir vous quitter, Mrs Johnson. Je vais rendre compte de notre entretien à Monsieur le Procureur. Je ne puis, à cet instant, présumer de sa décision.
— J’ai toute confiance en la justice. Je suis prête !

Le retour se fit dans un silence de plomb. La stupéfaction dans laquelle nous avait plongés ce que nous venions d’entendre semblait avoir verrouillé nos bouches et sidéré nos esprits.

Dès que nous fûmes arrivés au poste, Tom appela le procureur. L’entretien dura une dizaine de longues minutes. Après que nous eûmes informé nos collègues du résultat de notre audition, nous nous étions tous rassemblés devant son bureau. Les visages affichaient des sentiments contrastés, entre incrédulité, indignation et soif d’en savoir plus.

Tom sortit enfin, les traits tirés. Il nous indiqua, depuis le pas de sa porte, que le proc' souhaitait entendre lui-même la veuve, dès le lendemain, en la présence des trois personnes qui l’avaient rencontrée aujourd’hui. Rendez-vous était fixé pour le milieu de la matinée.

* * *


En ce début de journée, une lumière mordorée, si typique de notre région, dispensait une douceur tranquille, qu’accompagnaient les senteurs tendrement suaves de notre biscuiterie. Lorsque je pénétrai dans le poste de police, un silence inhabituel régnait. J’aperçus Tom dans son bureau. Harry s’y trouvait également. À peine avais-je franchi la porte que leurs regards, emplis de gravité, se dirigèrent vers moi.
— Mrs Johnson est morte cette nuit ! me lança Tom sans préambule.
— C’est notre interrogatoire ?
Je me sentais mal : sans doute le fait d’avoir imposé une telle épreuve à cette vieille femme lui avait-il été fatal.
— Je le pense, mais pas dans le sens que l’on pourrait imaginer. Mrs Johnson s’est éteinte dans son sommeil. Une mort douce et naturelle : son cœur a cessé de battre comme cela arrive fréquemment chez des personnes de cet âge. C’est la conclusion du médecin qui a constaté le décès, m’a indiqué le directeur de Periwinkle lors de notre entretien téléphonique. Mais il y a autre chose. Il m’a dit qu’après notre départ, Mrs Johnson paraissait totalement transformée. Il a même ajouté qu’on avait l’impression d’avoir affaire à quelqu’un d’autre. Tandis que d’habitude elle donnait l’image d’une vieille femme sévère, renfermée sur elle-même, plutôt anxieuse, elle s’était montrée, durant toute la soirée, souriante, enjouée, loquace et, surtout, elle semblait apaisée, comme débarrassée d’un fardeau. Plusieurs membres du personnel ont remarqué et évoqué cette métamorphose surprenante chez une personne de cet âge.
Tom, légèrement penché en avant, gardait le regard fixé en direction de sa table, tandis que ses mains rythmaient son discours de gestes calmes.
— Nous ne devons pas nous sentir fautifs, bien au contraire. Je suis convaincu que notre intervention lui a permis de libérer sa conscience. Elle a porté le poids de cette culpabilité pendant toutes ces années. Ç’a été sa punition. Même si la justice des hommes ne l’a jamais rattrapée, elle s’est infligé elle-même ce châtiment. Notre entrevue l’a comme délivrée et je crois qu’elle s’est autorisée à mourir parce qu’elle avait enfin cessé d’expier.

— Reste à savoir ce qui l’attend de l’autre côté !
Harry s’était levé en même temps qu’il avait prononcé ces mots. Lorsqu’il nous quitta, son pas semblait un peu plus lourd que d’habitude.

PRIX

Image de Été 2019
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Un petit mot pour l'auteur ?

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Parfumsdemots · il y a
Un texte bien ficelé que j’ai relu avec toujours autant d’intensité,la noirceur est souvent là où on ne l’attends pas.
Cela me ferait plaisir d’avoir votre ressenti pour ma nouvelle Conforme à la volonté du Ciel »pour Court et Noir
Merci à vous ,

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Jarrié · il y a
Relu avec un plaisir intact. Merci pour votre apport à l'ami Zé.
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Jcjr · il y a
J'ai apprécié la description ciselée des personnages, particulièrement celle de la veuve au cours de ce faits divers qui remue toute une ville.
Je suis grâce à vous en finale TTC, si vous aimez toujours : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-coup-de-foudre-5
Amicalement, JC

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Cétacé · il y a
Belle écriture, histoire qui m'a captivé. J'ai eu 2 Harry dans la tête, celui qui nous veut du bien, et celui qui instecte; mes +++++ sans hésiter. Cé. Psssit : je vous invite à découvrir mon univers à travers "4sansQ Parano" , si vous le voulez bien, bien sûr!
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Dranem · il y a
Un excellent récit qui en dit long sur l'âme humaine et ses tourments...
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Robert Grinadeck · il y a
Merci Dranem, pour ce retour et pour votre soutien.
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Miraje · il y a
Une histoire de fourchette à roti bien ... ficelée. Une nouvelle qui se lit d'un trait, sans perdre un indice, comme un polar captivant.
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Robert Grinadeck · il y a
Merci Miraje pour ce retour et pour ton soutien.
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Patrick Gibon · il y a
belle affaire classique et rondement menée, tous les ingrédients y sont, psychologie en torsion parfois spiralée et retour de coup de queue, une libération finale un peu hollywoodienne et moraliste certes mais plutôt expiatoire en fait et la damnée du lac, femme christique sacrifié sur l'autel des faux dieux!
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Robert Grinadeck · il y a
Merci Patrick pour ce retour détaillé et pour votre soutien. Le "moralisme" de la fin est simplement le reflet de la mentalité des acteurs de cette histoire.
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Joëlle Brethes · il y a
Dans l'incapacité de m'exprimer aussi bien qu'Athor, je me contente de vous dire "bravo" ! :)
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Frédéric Bernard · il y a
Je vais rougir ;-)
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Robert Grinadeck · il y a
Merci Joëlle pour ce gentil retour et pour votre soutien.
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Frédéric Bernard · il y a
Une histoire riche en rebondissements et qui en dit long sur la psychologie humaine. Officiellement et par la force des choses, l'affaire reste un cold case même si la vérité a éclaté au sein de la communauté.

Ce qui est très intéressant au-delà de l'enquête, c'est de voir l'évolution du statut du crime dans la tête des coupables : la victime d'un crime passionnel qui finit par devenir la victime sacrificielle ayant soudé une communauté même si la plupart des gens qui la composent en ignorent tout.

L'ensemble est prenant et bien écrit. Mes votes !

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Robert Grinadeck · il y a
Merci Athor pour ce commentaire élogieux, pour votre compréhension de ce texte et pour votre soutien.
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JACB · il y a
Passionnante et parfaitement construite cette histoire nous transporte dans le Middle West, c'est dépaysant et tout de suite on est happé par le sujet, vous avez l'art de captiver Robert . De plus l'intrigue et son interprétation sont étonnantes. Merci et bonne chance. *****de shérif !!!!
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Robert Grinadeck · il y a
Merci à vous JACB, pour ce commentaire et pour votre soutien.
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JACB · il y a
j'ai mis un lien sur le forum, j'espère qu'on viendra apprécier tout comme moi votre fiction.
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Frédéric Bernard · il y a
En effet :-)
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Robert Grinadeck · il y a
Oh, c'est très aimable à vous ! Mille merci.
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