Coeur Brisé

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Lundi 10 février, 40ème jour d'hospitalisation, 17h00.

Patrick remonte à l'étage d'un pas lourd. Il est de plus en plus fatigué dernièrement et son corps tout entier souffre de courbatures. Sa gorge est irritée et il a du mal à récupérer son souffle au moindre effort.
Soixante ans pour commencer à faire du sport quotidiennement et à ce rythme, c'est dur!
Quarante journées interminables déjà, à croiser une armée de zombies qui traînent, sans enthousiasme et en silence, leurs savates et leurs odeurs de malade le long des couloirs qui ne mènent, en fin de compte, qu'à la petite chambre où l'on s'ennuie à mourir en attendant le sommeil. Les longues journées sont découpées entre repas, passages en salles d’exercices ou d'examens et à l'infirmerie pour la prise des nombreux médicaments, quatorze cachets quotidiens: bêta-bloquants, statines, diurétiques, antihypertenseurs, antidépresseurs, anxiolytiques, antiagrégant plaquettaires, etc...
Du lundi au vendredi, cinq fois par jour pendant trente à quarante cinq minutes dans l'une des salles de gym, il tourne comme un hamster dopé sur des machines au nom improbable, rameur, tapis ou vélo. Parfois c'est aquagym à la piscine, mais tout effort le fatigue. Avant et après chaque séance, un kiné lui prend le pouls et la tension artérielle qu'il note dans un carnet qui ne quitte pas le patient.
Une fois par semaine, il visite sa cardiologue attitrée pour une échographie et un électrocardiogramme, pesée et bilans sanguins, parfois une épreuve d'effort à pédaler comme un fou pendant dix minutes ou une marche rapide de six minutes entre deux cônes dans le couloir qui mène à la piscine de la balnéothérapie.
Le week-end, ils sont peu nombreux ceux qui restent au centre. Certains pourtant, comme lui prisonniers du Holter cardiaque, ne peuvent profiter de l'autorisation de sortie du dimanche de 10 à 18 heures.
Patrick a peu de visiteurs, alors, dans son survêtement bleu tout neuf, il arpente péniblement le chemin qui contourne les bâtiments de l'établissement, soit 883 mètres exactement.
Cet endroit est tout sauf une maison de repos !


Partout dans le Centre de Réadaptation Cardiaque de l'Océan, des blouses blanches s'activent au milieu de ces ombres tristes en sursis.
Certains des soignants portent des masques chirurgicaux, car une nouvelle grippe apparue en Chine commencerait à arriver chez nous...
L'hôpital St Louis de La Rochelle l'a envoyé ici pour six semaines, après une journée en réanimation et cinq jours en soins intensifs, pour tenter de limiter les dégâts causés par cet infarctus du myocarde qui a bien faillit le tuer et qui, dorénavant, va l'invalider pour le reste de son existence. L'attaque a nécrosé une partie de la cloison du ventricule gauche de son cœur, résultant en une insuffisance cardiaque sévère avec des arythmies pouvant entraîner des fibrillations ventriculaires et une mort subite.
Patrick, un gentil gaillard d'un mètre quatre-vingt et pesant cent kilos, les yeux bleus encore très jeunes sous la chevelure grise coupée court, est aujourd'hui très inquiet. Pour la première fois de sa vie, dernièrement, il ne contrôle plus rien...


Tout a commencé, il y a moins d'un an, par le décès de sa mère suite à un cancer et dont il était très proche. Il s'était occupé d'elle durant les six derniers mois de sa vie et les journées, ainsi que les nuits, avaient été éprouvantes. La mort de sa mère, après trois ans de maladie avait été une délivrance. La vétusté du centre hospitalier situé dans le sud du département où elle avait fini ses jours dans le service des soins palliatifs l'avait profondément choqué et rendu un tantinet craintif des hôpitaux.
Passant de plus en plus de temps auprès d'elle, le restaurateur avait ainsi un peu délaissé son petit établissement, fermant fréquemment. L'hôpital se trouvait à près de cent kilomètres de chez lui et il avait passé aussi énormément de temps sur la route à faire des aller-retours pour lui rendre visite.
Inexorablement, s'ensuivirent une baisse du chiffre d'affaires et des difficultés financières qui vont de pair. La faillite du bar-restaurant fut inévitable, avec une perte totale de 150 000 euros, investissement et dettes compris, ce qui le laissa pratiquement sans un sous. Le Tribunal de Commerce n'avait pas été clément avec lui, condamnant l'établissement à fermer définitivement huit mois à peine après le début du redressement judiciaire.
Les mises en demeure et autres lettres en recommandé s’accumulaient jour après jour sur un coin du comptoir, un coup de téléphone sur deux venait d'un créancier au ton menaçant.
Et puis au milieu de tout cela, comme un malheur n'arrive jamais seul, ce fût ensuite la toute récente rupture d'avec Sandrine, qu'il appelait suivant les jours son amoureuse, sa princesse ou son «amiante», mi-amie, mi-amante, de vingt ans sa cadette et dont il s'était entiché contre toute attente un an auparavant.


Ils s'étaient rencontrés, juste après le décès de sa mère, au bar où elle prenait parfois son café le matin. Cadre dans la fonction publique, dans les Douanes exactement, elle avait son bureau dans le quartier. Ils avaient très vite sympathisé malgré toutes leurs différences, dont l'age surtout: elle venait juste d'avoir quarante ans. C'était un joli petit bout de femme rousse aux yeux verts espiègles, BCBG, sportive, un peu mince mais bien faite avec un joli visage enfantin, vive et intelligente, en instance d'un divorce un peu compliqué, elle n'avait ni enfant ni attache. Elle semblait toujours de bonne humeur, l’œil pétillant de malice, mais parfois pourtant, sans raison apparente, penchée sur son petit crème, elle semblait d'un coup et pour un bref instant, soucieuse, ses sourcils se fronçaient alors et un voile triste passait lentement sur son visage, ce qui avait pour effet de faire fondre le cœur du restaurateur qu'elle troublait fortement. Il en oubliait presque ses propres soucis et était toujours ravi de la voir entrer dans son café, où elle s'asseyait inexorablement au coin du bar, face à la caisse enregistreuse, là où lui se tenait souvent.
Elle se serait assise à une table, ils ne se seraient peut-être jamais parlés.


Un jour, la chatte du bistro, Grigri, qui n'avait jamais mis le nez dehors auparavant, s'enfuit et ne revint pas.
«Je n'ai vraiment pas de chance avec les femmes», Patrick dit à Sandrine en riant, «Elles se sauvent toutes!».
Le soir même, elle lui avait envoyé sur son téléphone portable les quatre minutes de la vidéo culte du retour de Pomponette dans La Femme du Boulanger, le film de Marcel Pagnol.
Le pauvre Pompon était mordu...
Le lendemain, un samedi de janvier, il trouva le courage de l'inviter à dîner chez lui, dans le petit appartement qu'il occupait au dessus de restaurant. Elle accepta avec empressement, ce qui l’inonda de joie. Le repas, cuisiné avec amour, composé d'une douzaine d'huîtres fines de claire de l'île de Ré et d'un filet de bœuf limousin au poivre avec des frites maison, suivi d'un fondant au chocolat, avait été bien arrosé d' une bouteille de Veuve Clicquot et d'une autre, un formidable Pessac-Léognan Domaine de Chevalier 2010 aux arômes de fruits rouges et de réglisse, une folie à près de 100 euros qui n'aurait pas manquer d'enrager les respectés notables du Tribunal de Commerce!
Comme elle vivait dans un village juste en dehors du pôle urbain, il était hors de question qu'elle reprenne le volant de sa FIAT 500 après de telles libations. Elle accepta donc sa proposition de rester pour la nuit, qu'ils passèrent, comme convenu dans le grand lit de l'unique chambre, chastement allongés ensemble sous la couette, en sous-vêtements, collés l'un contre l'autre en chien de fusil dans le grand lit, continuant de discuter à bâtons rompus jusqu'aux prémices de l' aube.
Au matin, en se quittant, après un petit déjeuner d’œufs frits, de toasts et de bacon, qu'il avait préparé sans bruit désireux de la laisser dormir, il se risqua à un premier long et doux baiser, un de ceux que l'on fait quand on a quinze ans, tout au plaisir de la découverte de l'autre. Elle le laissa faire, un peu surprise par tant de douceur et d'audace, frémissante dans son étreinte, puis le regardant droit dans les yeux, très sérieusement en fronçant les sourcils, elle se redressa, le repoussant un peu des deux mains à plat sur sa poitrine, elle lui dit:
«Tu sais que l'un de nous deux va morfler?».
Puis elle l'embrassa rapidement à son tour, un léger et bref bécot cette fois ci, sur les lèvres encore entrouvertes du sexagénaire surpris, puis elle partit dans le cliquetis des talons de ses bottes, en riant de toutes ses jolies dents blanches, les joues rouges comme une enfant le matin de Noël.
Lui, extrêmement confus pendant tout le restant de la journée, ne savait que trop penser, mais le soir même, elle l' appela.


«Je peux passer, Patrick?».
Vingt minutes à peine, et elle sonnait déjà à sa porte. Dès qu'elle entra dans le petit appartement, ils s'embrassèrent fougueusement et se dirigèrent directement vers l'unique chambre, se déshabillèrent en grande hâte pour s'écrouler ensuite sur le lit où ils firent l'amour de suite, frénétiquement, trop rapidement sans doute, un peu maladroitement aussi, chacun craignant que l'autre ne se ravise au dernier moment...
Le pas était franchi et ils allaient passer ainsi plusieurs week-ends par mois en tête à tête, mais sans jamais sortir ensemble, pas de restaurant, ni de cinéma, ni de concert, toujours en bonne entente et sans l'ombre d'un nuage dans ce ciel bleu qui veillait sur eux.
Le petit appartement qu'il occupait au dessus du restaurant était devenu leur alcôve, un endroit béni, caché du monde où leur secret était bien gardé.
Le couple n'en était pas vraiment un pour le reste du monde, juste deux âmes perdues de solitude qui étaient entrées en collision par le jeu du hasard.
Sandrine lui avait fait promettre de garder leur histoire confidentielle, en raison de son ex qui était policier à la BAC, et qui était fouinard et jaloux – sa situation matrimoniale n'était pas claire - et aussi pour des raisons professionnelles qu'il comprenait mal sans oser poser de questions, ce qui néanmoins pimentait d'autant plus chacune de leurs retrouvailles et étreintes furtives.
«Un jour tu rencontreras quelqu'un et tu me quitteras. Ou alors ce sera moi...» lui disait-elle parfois.
«C'est pour cela qu'on ne doit surtout pas tomber amoureux l'un de l'autre!», insistait-elle avec un regard des plus sérieux.
Et cette unique pensée insidieuse embuaient leurs yeux et serrait leur gorge. Il la prenait alors dans ses bras, enfouissant son nez dans ses cheveux roux, une excuse pour cacher le trouble qui le gagnait d'un coup, s'enivrant en même temps de son parfum aux fragrances de vanille et de pamplemousse, il la serrait très fort comme pour extraire de son corps fragile ces pensées toxiques.
«Si l'on s'était rencontrés il y a vingt ans, on aurait fait le tour du monde ensemble, main dans la main» susurrait-elle encore à son oreille, ce qui le rendait heureux mais mélancolique à la fois de se savoir trop vieux pour elle.
Il était bien conscient que la lente agonie avait commencé le matin où il avait trouvé le courage de lui voler ce premier baiser d'adolescent.
Elle l'avait averti.
«Je suis ton poison» lui disait-elle en riant.
«Oui, mais tu es aussi mon antidote!» s’esclaffait-il en retour, son regard plongé dans ses yeux émeraudes sous lesquels, de chaque côté du petit nez parfait, la constellation des éphélides l'émouvait immensément.
Ses journées ne semblaient exister que pour leur rendez-vous hebdomadaires intimes, remplis de petits bonheurs simples, charnels et gourmands.
Ainsi les semaines et les mois passèrent, faisant paraître cette intimité indéfectible.
Mais au fond d'eux-même, les deux amants par défaut savaient qu'un jour le moment fatidique viendrait où leurs routes tracées en pointillés se sépareraient pour toujours: elle baignait dans la splendeur de l’été tandis que lui voyait tomber déjà les feuilles de son automne.


Elle l'avait prévenu sans réellement le dire, chaque nuit passée ensemble pourrait bien être la dernière...
Et puis, d'un coup comme ça, c'était arrivé, en même temps que la liquidation de son restaurant qui entraînerait la perte de revenus, fussent-ils modestes, mais plus grave encore, celle de son appartement, le dernier refuge de leur bonheur secret.
Elle avait obtenu son divorce moins d'un mois plus tôt et s'était montrée depuis de plus en plus pensive, élusive et se faisant rare. Leurs rendez-vous s'étaient distanciés, ses excuses pour ne pas le rejoindre étaient de plus en plus communes et banales : du ménage en retard, des courses à faire ou un anniversaire chez une amie... En même temps, chaque fois qu'il la revoyait, Patrick la trouvait de plus en plus séduisante, de nouveaux vêtements, un changement de coiffure, plus de noir autour des yeux ou un rouge lèvres plus agressif.


Sandrine avait finalement clôturer leur histoire quelques jours avant un rendez-vous prévu, simplement par téléphone, un coup de fil que Patrick lui-même lui donna, inquiet de ne pas avoir de réponse à ses messages. Elle était un peu gênée sans plus, elle avait accepté de prendre un verre avec un inconnu qui lui avait tapé dans l’œil. Cette relation avec lui, qui avait tant durée, pourtant honnête, bonne et généreuse, faite tout simplement de rires, de confidences, de doux câlins et de repas gourmands, ne lui était plus suffisante.
L'horloge au plus profond d'elle même s'était faite tapageuse.
Elle avait finalement rencontré quelqu'un de son age, pour refaire sa vie de quadragénaire, elle espérait se remettre en couple pour de bon, et peut-être fonder une famille.
Elle était partie de chez lui un matin, en maîtresse aimée et aimante pour ne plus jamais revenir, sans se retourner, éludant toute discussion ou future rencontre où il aurait quand même espéré avoir les explications qu'il connaissait déjà, et pouvoir argumenter sa cause perdue d'avance.
Plus que tout, c'était cette facilité avec laquelle elle avait rompu qui le déconcertait encore aujourd'hui. Aucun regret, ni remord, ni tristesse, indifférente au tourment qu'elle allait lui causer, lui qui aurait tout fait pour elle, car elle était tout pour lui, et qui rencontrait tant de soucis d'un seul coup, elle l'avait simplement abandonné, comme la mère défunte, la clientèle du restaurant, la banque ou le tribunal...
Le monde entier se dérobait d'un coup sous ses pieds, il n'était qu'un livre bon marché que l'on vient de terminer, que l'on a bien aimé lire mais dont on ne se souviendra pas le lendemain, que l'on pose dans un coin et que l'on n'ouvrira plus.
Pomponette ne reviendrait pas: la princesse Amiante s'était volatilisée, ne laissant de son passage dans le monde de Patrick qu'un enivrant parfum sur l'oreiller, son odeur capiteuse dans les draps et une petite barrette orné d'un unique cheveu auburn sur la table de nuit...
Pour le restaurateur, ce ne fût rien d'autre qu'un tsunami émotionnel qu'il essaya, dans les deux mois qui suivirent, de minimiser comme il le pouvait, bien que se sentant spolié comme jamais. En montant se coucher, certains soirs, il regardait la grosse poutre traversière qui surplombait la montée d'escaliers en se disant qu'une corde arrangerait bien ses affaires.

Un soir de blues, il lui envoya cet unique message qu'il avait rédigé pendant la journée :
« Il n'y a que deux jours dans la vie d'un couple.
Le premier, quand on se rencontre, tout est magique, neuf et beau. L'odeur de ses cheveux, le goût de ses lèvres, la caresse de la main sur son sein qui s'offre comme un fruit mûr, le son de son rire, ses yeux où l'on se perd en donnant son âme...
Le second jour, c'est le dernier, la fin de l'histoire, la rupture. Tout fout le camp, un château de sable balayé par la mer, des mots durs qui se transforment en maux qui vont longtemps faire souffrir, un trou dans le cœur qui saigne.
Et tout le temps écoulé entre ces deux jours, une semaine ou dix ans, en comparaison, n'a plus aucune importance : c'est juste un vieux film flou en noir et blanc que l'on se projette encore et encore les nuits d'insomnie. »
Elle ne répondit pas...


Tous ces événements dramatiques, le deuil de sa mère, la faillite de son restaurant, la perte future de son logement et finalement cette séparation aussi soudaine que cruelle, s'étaient ligués, en quelques mois à peine, pour le casser et le mettre à genou, sans toutefois y parvenir.
Lui, avec l'optimisme d'un vieux chat qui en a vu d'autres, ravalait sa peine et faisait le dos rond en attendant des jours meilleurs qui ne sauraient faillir.
Il avait été marin dans le passé, emploi qu'il avait arrêté pour se rapprocher de sa mère en achetant le petit restaurant avec toutes ses économies. Il avait connu beaucoup de tempêtes en vingt-cinq années de navigations, alors, sachant que l'accalmie revient toujours, il patientait, dans cette chute interminable et solitaire, attendant de retomber enfin sur ses pattes depuis deux longs mois.
Sans crier gare, dans le soir froid et revêche de Noël, alors qu'il se sentait si seul quand le monde entier semblait faire la fête, le coup de grâce arriva sous la forme d'une banale et sournoise crise cardiaque qui le terrassa d'un coup.
Perdant lentement connaissance dans l'immense douleur de l'étau qui écrasait sa cage thoracique, allongé sur la civière dans la salle des urgences où les ambulanciers du SAMU 17 l'avaient conduit en grande hâte, se voyant mourir, des larmes plein les yeux, tout bêtement ses dernières pensées furent encore pour elle...



Et depuis son réveil, sauvé in extremis en cete autre journée maudite, et son admission quelques jours plus tard au centre de réadaptation cardiaque, il passe maintenant son temps à attendre. Il lui avait envoyé un message de l'hôpital une fois stabilisé pour la prévenir quand même de son malheur et Sandrine l'avait tout de même rappelé aussitôt, sa voix avait été douce et rassurante, lui souhaitant du courage et un bon rétablissement, sans plus. Mais depuis, plus aucune nouvelle...
Et lui, par pudeur, n'avait pas non plus essayé de la recontacter, lui laissant l'entière liberté de le joindre si elle en ressentait l'envie ou le besoin.

Etait-il encore amoureux d'elle? Oui, sans doute encore un petit peu, malgré tout le mal qu'elle lui a fait en le rejetant ainsi puisqu'il attend toujours, dans une angoisse irraisonnée et une profonde affliction, un autre signe de sa part depuis deux mois maintenant. Il en avait pourtant connu et aimé des centaines de femmes avant elle, en vieux célibataire qu'il était, seul depuis son divorce à vingt-sept ans seulement, toutes ces années passées à naviguer sur les océans de la planète, ayant aimé autant de filles qu'il avait visité de ports!
Donc, depuis près de deux mois, il attend. Car telle est la fonction monotone autant que fataliste de celui qui aime, c'est d'attendre. Parce qu'elle est, à son insu, le seul vestige de la dernière période heureuse de sa vie, alors, instinctivement, il s'accroche à cette chimère affective. Il se complaît à faire du surplace dans ce passé délétère qu'il encense mais qui en réalité empoisonne ses jours et ses nuits. « Je suis ton poison », lui avait-elle dit.
Il espère un geste, quelque chose qui lui prouve qu'il est quand même encore un peu vivant pour elle: une visite improbable où elle lui prendra la main tendrement ou une étreinte fraternelle qu'il n'obtiendra jamais où il aurait pu, une fois de plus, plonger son nez dans ses cheveux et s’enivrer de son odeur, un sommaire coup de fil passé de sa voiture au retour du travail où elle lui racontera sa journée au bureau et où il s'abreuvera de ses mots comme d'un bon vin, ou même un court SMS de quelques phrases (son téléphone affichait près de 2000 de ces messages avant ce vide sidéral!) et sans jamais une faute, ce qui bizarrement lui avait toujours paru très excitant lorsqu'ils correspondaient encore. Belle et intelligente, Bac plus cinq, lui qui avait raté son brevet des collèges et était entré dans la vie active à seize ans, il avait trouvé cela excitant.


Mais aujourd'hui, enfin, il sait pertinemment qu'elle ne viendra pas, qu'elle ne téléphonera jamais, qu'elle n'écrira plus.
Elle a disparu pour toujours, corps et âme, avec toute l'insolence sensuelle dont est capable sa jeunesse relative, vers des horizons nouveaux faits de belles maisons blanches et propres avec des jardins verdoyants où jouent des enfants et où elle prend l’apéro en riant avec de jolies mamans pacsées à des bobos de son age.
Un monde où les hommes comme lui, les vieux aventuriers romantiques, malades, seuls et ruinés, n'existent pas.
Cette indifférence qu'elle lui montre, sans rien faire ni dire, est si pesante qu'il la ressent chaque jour davantage, oppressant douloureusement sa poitrine, le lourd faix de la solitude accablant le bât de la bête de somme âgée qu'il est devenu et qui se meure doucement.


Il sait donc qu'il attend en vain, mais ici, maintenant, il n'a rien de mieux à faire. Éventuellement, cette petite flamme qu'il entretenait encore pour elle va devenir une froide étincelle qui s'éteindra à jamais d'elle-même, car tout s'oublie, même les plus grands amours. C'est ce qu'il y a de triste et de grisant à la fois dans la vie: il vaut mieux en fin de compte avoir eu une passion malheureuse que l'on perd - mais qui perdure, hélas! plus longuement chez l'être délaissé - que de n'avoir jamais aimé, et c'est toujours celui qui aime le moins qui gagne à la fin.
Une autre excuse à la sinistrose qui le tourmentait aujourd'hui...



Lundi 10 février, 19h00.

Allongé sur son lit dans le silence profond de la chambre blanchâtre, il écoute son souffle raccourci et rauque, les battements irréguliers de son cœur recru de fatigue qui peine. Son dos le fait souffrir aujourd'hui. Sur sa poitrine amaigrie sont fixées les cinq électrodes qui le relie au Holter cardiaque qui ne le quitte pas depuis six semaines.
Il est sauvé de ses sombres pensées par des voix qui se rapprochent dans le couloir qui mène au restaurant annonçant l'heure de la soupe sans sel et du plat insipide qui suivra. Sans élan aucun, il se lève doucement, enfile ses pantoufles et va péniblement rejoindre le troupeau docile qui trottine sur le chemin de la cantine.
Dans quelques jours, il doit rentrer en appartement thérapeutique, seul au monde, et démarrer une vie nouvelle au milieu d'autres perdants.


Mardi 11 février, 7h30.

Par une belle matinée ensoleillée, à la surprise générale du personnel soignant, il ne peut pas se lever. Il est fiévreux, le thermomètre auriculaire que l'infirmière consulte indique 39° 2C et une toux sèche comme autant de coup de poignard lui déchire les poumons. L'infirmière a aussitôt appelé le médecin de garde qui peine à cacher un air consterné derrière le masque de tissus bleu en relevant le lit, plaçant le malade en position semi-assise. Il applique ensuite hermétiquement le masque facial à oxygène, couvrant tout le visage du malade qui peine à respirer. Il le raccorde au détenteur débilitre d'oxygène, tournant en grand le manomètre au débit maximum de 15 litres par minute.
Une quarantaine s'organise fébrilement autour de lui, en quelques minutes tout le centre de réadaptation cardiaque est en alerte, l'ombre d'un danger imminent plane maintenant au dessus des 145 soignants, du personnels divers et des 95 patients...
Dans l'après-midi, une ambulance le ramène au centre hospitalier de La Rochelle où il est admis au service de pneumologie du second étage, puis diagnostiqué deux jours plus tard d'une forme sévère du Covid-19 avec un syndrome de détresse respiratoire aiguë. Il est descendu rapidement au service de réanimation. Là, il est placé sous sédation prolongée avant que le médecin réanimateur n'introduise le tube relié au respirateur dans sa trachée qui ouvrira ses poumons pour les oxygéner.
Plongé dans ce coma artificiel, couché sur le ventre, les soignants utilisent du curare pour le paralyser temporairement et éviter ainsi tout réflexe musculaire pendant le long et profond sommeil.



Mardi 25 février, 9h05.

Il a dormi ainsi onze jours, naviguant dans les limbes de songes sans fin bercé par les effets de la morphine. Puis au matin du douzième jour, une lumière éblouissante l'aveugle, accompagnée d'un ravissement intense et d'un bien-être éthéré jamais expériencé auparavant. Il n'a plus mal et se sent bien, il flotte, détendu, paisible.
Une activité fébrile autour de lui, des voix pressées, des ombres masquées qui s'agitent en tout sens, annoncent finalement la fin de son calvaire.


Il sortira de l'hôpital quelques jours plus tard, affaibli mais guéri et en centre de rééducation de Nantes où il sera directement envoyé, comme de nombreux rescapés de la pandémie, il devra réapprendre pendant des semaines à respirer, à marcher, à manger.
Il rencontrera là-bas une infirmière du nom de Béatrice, une jolie brunette quinquagénaire, née d'un père breton et d'une mère vietnamienne, passionnée de voile et de cuisine asiatique, qui l'aidera à renaître et finira par succomber à son charme et dont il tombera follement amoureux. Béatrice avait perdu son mari trois ans auparavant d'un accident de moto, elle était prête à refaire sa vie et ils se mettront en ménage quelques mois seulement après leur rencontre.
Contre toute expectation, il se remettra tout doucement de son insuffisance cardiaque ainsi que des séquelles du Covid-19.
Quelques mois plus tard, il touchera les fruits d'une succession aussi inattendue que bienvenue qui le mettra hors du besoin pour toujours.
Ils s’installeront dans l'île de Ré où ils achèteront une ancienne maison de pêcheur, petite et modeste, avec un joli jardin sauvage parsemé de grands pins centenaires donnant sur la plage de Trousse Chemise, où ils aimeront ensemble cuisiner et recevoir leurs amis.
Ils feront de la voile à la belle saison dans le Fier d'Ars sur le petit voilier Tofinou qu'il fera construire.
Ils pic-niqueront d'huîtres et de homards et de poulets rôtis, arrosés de fraîches bouteilles de Minuty ou de Pouilly-fumé, à marée basse sur le banc du Bûcheron.
Ils dîneront chez Luchini et prendront le café avec Jean Becker sur la terrasse du Chasse-Marée les jours de marché.
Ils feront cent fois le tour de l'île à vélo, s'arrêtant au hasard de cabanes ostréicoles pour déjeuner.
Ils auront un chat qu'ils appelleront Pompon.
Ils vivront ainsi de longues et belles années ensemble, voyageront intensément main dans la main autour du monde, feront du shopping à New York, et de la voile à St Barth ou à Nantucket où ils seront invités sur les plus beaux yachts barrés par ses anciens coéquipiers.
Ils s'aimeront tout simplement chaque jour pendant de longues et belles années dans une retraite douce et lumineuse et bien méritée.



Il a dormi onze jours dans ce service de réanimation où il était le premier arrivé avec cette maladie nouvelle qui a tué tant de gens autour du monde.
Onze jours et onze nuits de rêves fantasmagoriques et opiacés où s'inventa la vie d’après qui ne vint jamais et des amours fictifs qui ne naîtront pas!
Dix-huit autres patients avaient suivi depuis et tout le personnel soignant du service était maintenant protégé par des masques, des charlottes, des gants, des sur-blouses et des visières, voir des ponchos improvisés faits de sacs poubelle.
Ce service d'ordinaire si calme avait les apparences d'un champ de bataille où des soldats en bleu et blanc s'activaient d'un lit à l'autre au milieu des respirateurs, des défibrillateurs, des appareils de dialyse, des pompes à perfusions et autres seringues auto-pousseuses, dans le vrombissement des ventilateurs Boaray et les bips des différents scopes.


«Béatrice», ordonne le docteur à l'infirmière en chef du service de réanimation qui se tenait debout à ses côtés, une jolie veuve brune, eurasienne menue de cinquante ans, aux traits tirés et aux yeux rougis derrière la visière recouvrant son visage, «Il n'a pas de proche, ni de personne de confiance? C'est con! Note l'heure du décès, 9h05. Tu le conditionnes, une toilette rapide, et tu le fais descendre et fais préparer la place au plus vite pour le suivant».
Le médecin sort déjà d'un pas rapide, et s'avance vers un autre box de soins. Il y a tant à faire ces derniers temps! La morgue étant saturée, un camion frigorifique a été garé hier après-midi dans la cour de l'hôpital où l'on n'entend que le gazouillis des oiseaux qui ont envahis la ville endormie...
De sa main ganté, tendrement, l'infirmière enlève les petits rubans adhésifs qui maintenaient les paupières de Patrick fermées. Elle retire ensuite le long tube coudé du respirateur dorénavant silencieux, l'aiguille de perfusion de son bras, les électrodes. Une aide-soignante la rejoint et toutes deux s'affairent activement autour du corps sans vie de Patrick, qui semble dormir, calme et serein.
Et pour la première fois en près de trente ans d'hôpital, Béatrice est surprise de sentir sur ses joues couler de grosses larmes qui viennent mouiller le masque de papier...


Jeudi 10 mars, 18h10

A quinze kilomètres de La Rochelle, dans un petit village confiné comme le reste de la France, Sandrine, inspecteur des douanes et droits indirects, divorcée, quarante et un ans, en couple depuis seulement cinq mois, bondit hors de la salle de bain, rayonnante, un test de grossesse à la main et se précipite sur son portable.

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Un petit mot pour l'auteur ? 2 commentaires

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Image de Aurélien Azam
Aurélien Azam · il y a
Un récit très inégal, porté par une charge émotionnelle remarquable. En toute honnêteté, j'ai adoré la partie sur la romance avortée de Patrick et Sandrine. Les détails sont si forts et justes que j'en ai versé des larmes. Malheureusement, le reste de la nouvelle se hasarde à des choses confuses, liées au covid. C'est franchement dommage, il y a moyen de mieux diriger ce texte, le rendre remarquable dans son entièreté.
Image de Daniel Fauquenot
Daniel Fauquenot · il y a
Merci beaucoup pour la lecture ainsi que le commentaire que je trouve très judicieux et bienveillant. C'est un premier coup d'essai dans ce style, j'ai beaucoup de choses à apprendre et d'autres lecteurs m'ont recommandé de développer l'ensemble.