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FINALISTE
Sélection Jury

Son sang martèle ses tempes, rapide, régulier encore malgré le poids des ans. Elle respire fort, la machine est usée se dit-elle, mais elle fonctionne encore. Elle doit s'asseoir, cherche un banc, en trouve un, vieux, fatigué, un frère.
La matinée a été longue. Ils avaient commencé par arpenter, au hasard, les rues grises et trempées du village. Les souvenirs fusaient comme des balles, des odeurs oubliées montaient d'entre les pierres et ravivaient des scènes disparues, revécues comme autant d'hologrammes. Cet immeuble avait abrité son école. A la place de ce complexe sportif se trouvait le marché, où sa mère faisait ses provisions tous les dimanche matins. Et puis il y avait ce café, où elle avait travaillé tout un été à préparer des expressos ; premier petit boulot, première idylle avec un serveur aux cheveux d'ange. Soutenue par les bras de ses petit-fils, Eva avait enfin trouvé la force de gravir les quelques marches qui menaient à une place étroite, bordée d'arbres tristes. Elle avait levé les yeux vers un immeuble de brique. Il y avait eu un hoquet dans sa voix, un obstacle dans son débit si naturellement chaud et doux, et puis elle s'était reprise. C'est là que j'ai grandi, les enfants. C'est là que tout a commencé.
Les jumeaux lui lâchent les mains, lèvent le nez vers les fenêtres sales.
— Viens Léon, on va sonner aux portes, voir à quoi ça ressemble, on en a bien le droit.
— Oui Théo, ils vivent dans nos murs après tout, ce sont des squatteurs, des indésirables, allez viens on monte. Are you coming, grandma ?
Elle refuse.
— Allez-y si vous voulez, moi je préfère conserver mes souvenirs intacts. Ce qui s'est passé dans cette maison après mon départ ne me concerne plus, et puis c'était il y a si longtemps...
A l'époque, c'était l'immeuble tout entier qui appartenait à la famille Shoshan. Et puis, un matin de l'hiver 1938, ils avaient dû partir. Chassés par des brutes serrées dans des uniformes gris, le sourire cruel, les yeux mitraillette. Schnell ! Il y avait eu des cris, des aboiements rauques de bergers allemands dressés à haïr, des coups de crosse dans le dos. Jamais elle n'était revenue ici, mais maintenant il n'y avait plus qu'elle. Partie, sa sœur, envolés ses parents, quelque part dans le ciel, elle l'espère sans le croire.
Ses jambes sont lourdes tout à coup, quand le matin elles martelaient, régulières, le bitume aux odeurs de pluie. Oui, qu'ils aillent frapper aux portes, déranger le passé, mes deux colosses au grand cœur. Leur mère les a bien éduqués, ils se savent au centre de leur existence, ancrés ici par un nœud existentiel. Une brise se lève, Eva frissonne, se frotte les mains l'une contre l'autre, y souffle un peu d'air chaud. D'où elle est assise, elle devine un coin de la cour intérieure, là où son père découpait les pièces de viande en attendant ses clients, le sourire aux lèvres, un prince. Ses yeux se troublent, elle entend sa mère qui l'appelle par la fenêtre, rentrez le repas est prêt ! et sa sœur qui dévale les escaliers en riant : « Eva la dernière assise fait la vaisselle ! » Au-dessus d'elle, les nuages s'effilochent. Il va faire beau.
Au premier étage, les familles entrouvrent des portes en bois, méfiantes, des regards par en-dessous. Oui, vous désirez ? Votre grand-mère a grandi dans cette maison... Haussements d'épaules dubitatifs, pincements de lèvres. Ils se méfient, cherchent des excuses, non, on fait la cuisine, et puis la petite est dans le bain et de toute façon on ne souhaite pas vous faire rentrer, autant vous le dire tout net. Peut-être se sentent-ils mal à l'aise, pointés du doigt par ces jumeaux aux épaules d'acier, la vingtaine vigoureuse, le corps penché en avant offrant une menace silencieuse. Ils ne veulent rien savoir de ce passé, ils ont des familles à nourrir, des emprunts à rembourser, et puis de toute façon ils n'ont rien à voir là-dedans, bonne journée, essayez au-dessus. Les jumeaux se concertent en silence, mâchoire serrée, grimpent d'un étage et essuient le même revers. Ils escaladent à nouveau les marches qui grincent sous leur poids, putain ils exagèrent, cet immeuble n'est pas à eux, de vrais nazis ceux-là !, défenseurs lointains de leurs aïeux. Ils sont au troisième étage, là où Eva dormait avec sa sœur. Elle leur a raconté les conversations nocturnes, jambes pendantes hors du lit, imaginant le futur, des étoiles dans les yeux. Elles ont cinq et six ans, détaillent leur journée à l'école ; elles ont dix et onze ans, parlent de danse, de garçons et de princes charmants. Elles ont quinze et seize ans et sont inquiètes pour leur pays qui s'engage dans une dynamique folle, meurtrière. Théo frappe trois coups secs de sa main de géant, et cette fois, une femme au regard doux leur répond. Oui, vous pouvez entrer, deux minutes pas plus, mon mari ne va pas tarder, les enfants jouent dans le salon, un rapide coup d’œil, oui je comprends. Les jumeaux enjambent le perron comme autant d'années-lumières, imaginent les chambres décorées, les lits superposés, les jouets rangés sur les étagères en bois. Essaient d'occulter l'odeur d'ail qui flotte dans le coin cuisine, visiblement rajouté dans l'angle, près de la fenêtre, là où Eva s'accoudait le soir pour observer les étoiles.
Ils redescendent, bagarreurs, le sang chaud. Eva les attend sur le banc. A cette heure-ci, elle s'en est souvenue, si on s'assoit juste là, il suffit de fermer les yeux et le soleil vous transperce – un délice. Les jumeaux sont un peu agités, elle l'entend à leur ton rageur, tonique. Ces salauds, ils n'ont pas voulu qu'on rentre, sauf au troisième. Ils ne savent pas que cet immeuble est à toi ? Leur poitrine bat fort, ils voudraient une revanche, mais ne rencontrent que l'indifférence, la fatigue d'une Allemagne plongée dans les problèmes du 21e siècle. Ils sont, en réalité, deux miracles. La réponse de la vie à la mort, ses petits-fils parisiens, de futurs médecins. Sa fierté.
Oubliez-ça, les enfants, il est temps d'y aller. Elle refuse de s'appesantir sur ces fantômes. Mais ce banc lui fait mal. Il a été repeint, il était vert à l'époque, elle s'en rappelle très bien. Elle s'y asseyait avec Dora, tous les soirs en rentrant de l'école, avant que leurs mères les appelle pour le dîner. Dora ? C'est qui, Dora, demandent les jumeaux. Ce nom lui a échappé et elle hausse les épaules, aspire un peu d'air, pfioup pfioup, planque ses mains dans ses poches. Plus qu'une voisine, une sœur. Le même âge, les mêmes yeux en amande, le même fou rire devant les pitreries de Hans, le troisième compère. Tous les matins, ils marchaient ensemble jusqu'à l'école, inséparable unité atomique tricéphale. Dora, sa sœur de cœur, Dora dont elle n'a plus prononcé le nom de puis 70 ans. Elle se lève avec difficulté ; ce banc lui brûle les cuisses, soudain elle veut rentrer, prétexte son grand âge. Dora ce n'est rien, une vieille histoire, donnez-moi le bras les garçons.


Dans le hall de l'hôtel, le réceptionniste les salue d'un air jovial. Les jumeaux haussent un sourcil, sourient avec difficulté. Eva lui répond en Allemand. Depuis des années elle refuse cette langue, son cerveau la refoule. Elle est américaine et fière de sa patrie. Chaque novembre, elle célèbre Thanksgiving à grands coups de dinde farcie et de sauce à la canneberge. Mais sa bouche articule sans efforts, les mots se forment et rebondissent, naturels, contre ceux du réceptionniste. Elle lui sourit gentiment. Conforté dans son rôle, il lui tend sa clef, curieux de cette voyageuse au chapeau mou et des deux colosses qui la bordent, l’œil féroce.
Eva retrouve le calme nimbé de sa chambre d'hôtel. Elle ôte ses chaussures, les place près du lit, vieille habitude, et fait quelques pas sur l'épaisse moquette. Sur le trottoir d'en face, il y a un bar branché. Une certaine agitation y règne. On y diffuse un match de foot. Exclamations de surprise, appréciations vocales du beau geste, chopes de bières gavées de mousse. Des bribes d'hymne nationale grimpent jusqu'à elle, scandées par de jeunes Allemands aux cheveux ras ; elle ferme la fenêtre, tire les rideaux d'un geste vif. Allongée sur le lit, ses paupières s'alourdissent, les voix se mélangent, se transforment. Elle entend ses parents, sa sœur. Ses enfants, nés à Boston, ses petits-enfants français, mangeurs de baguettes et de Nutella, arpenteurs de métro, tennismen du Luxembourg. Elle s'endort.
Quand elle ouvre les yeux, la nuit a recouvert Ansbach. Elle met quelques secondes à s'orienter, s'imagine dans sa maison de la Nouvelle-Angleterre, cherche le bruit du vent dans les arbres, ne le trouve pas. Ses pensées se précisent, son esprit pratique avise l'heure. Les jumeaux doivent l'attendre. Elle connaît ses limites, à son âge il faut savoir gérer ses efforts. Si le jeunes veulent sortir draguer les berlinoises aux lèvres percées et aux seins bombés, elle ne veut pas spécialement le savoir, mais elle leur a promis un dîner. Elle s'étire, resterait bien dormir mais sa volonté la tire du lit, la fait enfiler ses chaussures. Elle n'est pas du genre à se laisser aller.

Elle veut leur montrer le café Klatsch. Elle passait toujours devant en rentrant de l'école avec Hans et Dora. Elle a du mal avec ces noms, ces noms qui remontent à la surface, plop, petits bouchons de pêche dans la mare grise des souvenirs. Dummheit ! Les mots lui viennent en Allemand ce soir. Elle les refuse, elle qui a toujours écrit, pensé en Anglais, langue victorieuse, langue de liberté. Quand elle a écrit son premier roman, l'idée d'écrire en Allemand ne lui est même pas venue. Ses livres se sont très bien vendus et tous les critiques ont loué sa parfaite maîtrise d'une langue qui n'avait rien de maternelle. Au contraire, Eva avait toujours vu son nouveau pays comme un père, un père protecteur qui mettrait ses bras autour de ses épaules, viens n'aie pas peur, on les a battus et ils ne reviendront pas. Elle avait eu confiance en ce père adoptif qui lui avait trouvé un mari, construit une maison et permis d'élever ses enfants. Ce père qui lui avait dit oui, tu peux t'inscrire à l'université, devenir bibliothécaire, écrire des romans pendant que tes enfants dorment et que tu tapes, exténuée mais heureuse, sur la machine à écrire de ton mari médecin. Elle aime ce père ; elle est Américaine. C'est la première fois qu'elle revient voir son père biologique, cet alcoolique violent, abusif, assassin. Elle a quatre-vingt cinq ans, il est temps. Ils sont fatigués de s'éviter, tous les deux.
Elle frappe à la porte et trouve les jumeaux allongés sur le lit, plongés dans des bouquins d'anatomie. Le sourire gamin, fiers de leur grand-mère. Yes, ils sont prêts à sortir. Bombent le torse, s'imaginent gardes du corps, confidents, curieuse inversion des rôles. Ils enfilent leurs Nike, passent une main experte dans leurs cheveux de jais, se moulent dans leur parka. Ils sortent.
Un vent frais leur caresse le visage. Eva marche droit, flanquée de ses deux remparts. Son regard se pose sur sa ville. Elle revoit cette boutique de bonbons où les trois compères s'arrêtaient tous les soirs. Madame Fritzmeier, la gérante, leur donnait toujours un bâton de réglisse à mâchouiller. Rituels immuables de l'enfance. Ce mur de béton gris, haut d'un mètre à peine, qu'ils escaladaient à tour de rôle, se lançant des défis, reste sur une jambe, les yeux fermés, sans les mains ! Et les explosions de rire devant ces risques calculés, ces frissons primitifs. Derrière ce magasin de chaussures, il y avait un terrain vague. Ils y marchaient sur la lune, y construisaient des ranchs, des théâtres magiques. Point de ralliement des samedi après-midi, après le repas du Shabbat. Dora n'était pas juive mais à l'époque ça ne voulait rien dire, l'essentiel était ailleurs : ils étaient mousquetaires et unis pour la vie.
Appuyée sur les bras de Léon et Théo, elle décolle du bitume, un pas de danse vers son passé. Elle a dix ans et court avec Dora vers son cours de piano. Leur professeur, M. Frank, lunettes rondes et œil sévère, leur avait toujours parlé comme à des musiciennes : écrivez de la musique les enfants, composez, il ne suffit pas d'apprendre le solfège. Alors elles avaient essayé. Assises par terre dans la chambre de Dora, le dos contre le mur sous un rayon de soleil oblique, le bout de la langue sorti pour plus d'application, elles avaient laissé leurs imaginations prendre leur envol. Les crayons à papier s'agitaient et rapidement les petites tâches noires étaient converties en sons sur un vieux piano droit. Une fois par semaine, elle s'asseyaient devant l'inflexible M. Frank et jouaient leurs pièces avec sérieux. Bien, leur disait-il toujours, bien, il y a de bonnes choses... reprenons au début. C'était un jeu, mais un jeu sérieux, un rituel de plus dans leurs vies débutantes. Tous les jeudi soirs, pendant cinq ans, Eva traversait la rue à dix-sept heures et sonnait chez Dora. Elle passait en silence dans le grand salon bourgeois, saluait discrètement la mère toujours un peu triste, le père à l’œil dur, les cheveux lisses, et elle montait rejoindre son amie. Après quelques années, leur persévérance commença à payer. Les enchaînements de notes devenaient des morceaux, et lors du concert de fin d'année, elles s'asseyaient, solennelles face au clavier, et jouaient leurs créations face à un public ravi. Pièces originales, compositions communes ou écrites en solo. Eva toujours plus brillante, plus inspirée que son amie mais jamais frimeuse, toujours disponible, toute à la joie de créer des sons ensemble.
Et un jour, une fulgurance. Elles ont quinze ans et le monde change autour d'elles. De nouvelles lois sont entrées en vigueur, et les parents d'Eva la préviennent : traîner avec Dora devient dangereux, fais attention. Mais eux-mêmes n'y croient pas, sont en fait confiants, cela passera, c'est une période un peu difficile, voilà tout. Hans a grandi lui aussi, il est apprenti boulanger, dort trois heures par nuit et les rejoint parfois à la rivière en début d'après-midi, les mains encore pleines de farine. Il s'est épaissi, prend de la place, il s'affirme. Son caractère s'est adapté aux longues heures passées à pétrir le pain, il parle peu, bougonne, mais son regard est de braise et elles l'ont remarqué.
Dans la chambre de Dora, Eva est dans sa position habituelle, le dos contre le mur, sous la fenêtre. Ce jour-là, il avait fait très gris ; l'hiver prenait place, on était en novembre. Soudain, Eva s'était levée et assise face au piano comme elle le faisait parfois, et avait frissonné avant de jouer quelques notes, une plainte, à la fois joyeuse et triste, un cri qui vient d'ailleurs, de générations passées, quelques notes qui descendent par des voies inconnues, captez-nous car nous voulons revivre et vous ravir encore. Elle commence par un fa, lentement répété trois fois, enchaîne avec une croche et un triolet qui placent l'écoute en fa mineur, l'oreille en attente, l'âme en éveil. La main de Dora s'est figée sur le papier à musique, le regard platine, les yeux durs, méfiants. Eva relève les doigts, va continuer peut-être mais Dora l'interrompt, je pense que tu devrais égayer un peu ça, ça plombe ton truc, mets un si bémol à la basse. Et Eva qui répond, oui pourquoi pas t'as raison, c'est peut-être un peu sombre, on dirait une marche funèbre ! On va l'appeler la balade de Hans, dit Dora, ça lui apprendra à prendre son air maussade, et les deux partent dans un fou rire un peu nerveux.
Au prochain cours, le rituel reprend. Dix minutes avant la fin de l'heure, M. Frank se lève, rajuste ses lunettes et leur pose la question habituelle : vous avez composé quelque chose cette semaine, les filles ? Après dix secondes de silence, Eva s'approche du piano et soudain ses doigts filent, rapides bâtons de nacre qui caressent l'ivoire. Elle s'arrête au milieu d'une double-croche, je suis désolée, je n'ai que le début, nous n'avons pas encore trouvé la fin. Le sourcil droit de M. Franck est figé en accent circonflexe, lui-même n'a pas fait un mouvement. Dans la rue, un homme rit. Il y a de l'émotion dans sa voix quand il demande, tu as écrit ça toute seule ? et Eva ment à moitié, enjolive, non toutes les deux, incluant Dora dans sa gloire fugace. Dora qui rougit et qui se mord la main droite, les yeux bizarrement absents, avant de détourner le regard.

Les mousquetaires avaient grandi et les corps prenaient vie, les poitrines se remplissaient, les cœurs s'accéléraient ; l'adolescence. Eva et Dora respiraient un peu plus fort devant les mains puissantes de Hans, ses épaules élargies, sa mâchoire nouvellement barbue qui souriait de biais en les regardant toutes les deux. Et puis un jour, ça pouvait être une semaine plus tard, il faisait beau et ils avaient décidé de passer l'après-midi à la rivière. Hans avait enlevé son T-shirt pour plonger, en caleçon, dans l'eau froide et dure pendant que les deux filles étaient restées assises sur les cailloux, trempant seulement leurs pieds, gênées, sans vraiment savoir pourquoi. En ressortant, il avait ri très fort, sans raison. L'eau ruisselait sur son corps noueux, son regard avait croisé celui d'Eva et ils s'étaient compris, rien de compliqué à cela, la vie est une rivière, et Dora aussi avait compris et une partie de son âme était morte à ce moment précis. Deux semaines plus tard, Hans avait disparu et Eva était chassée de chez elle par des bottes en cuir noir et des bergers allemands. Ce matin-là, sous la pluie et la menace des crocs, elle avait tourné la tête et avait vu, immobile au coin de la rue – vision d'enfer ineffaçable – deux petits yeux qui la regardaient, des yeux vides et durs comme des cailloux. Dora se mordait l'index de la main droite jusqu'au sang, mais aucune larme ne coulait dans ses yeux.

Le restaurant est encore là, intact. Rien n'a changé, à part cette scène rajoutée au fond de la salle. Une chanteuse blonde aux hanches larges, les cils fardés, la bouche généreuse, chuchote au micro les sons de son enfance. Deux musiciens l'accompagnent. Dans la lumière tamisée, un spot accentue les contours de son corps ; elle est belle, une Allemande saine et puissante. Eva aspire sa salive par petits coups secs. Elle est un peu mal à l'aise au milieu de tous ces gens. Ils s'installent.
Les garçons sont contents, on mange bien ici, on discute littérature, études, avenir. Eva leur demande s'ils ont des petites amies. Sont-elles juives ? Elle préférerait ; ils rougissent en silence, rient fort, s'ébrouent comme deux poulains au grand cœur. Elle a beaucoup hésité avant de faire ce voyage. Mais elle devait savoir. Savoir ce qu'était devenu son village, voir la synagogue où son père priait, son siège encore présent, un espace désormais vide, froid, une pierre. Un village allemand vidé de ses Juifs, comme tant d'autres. Dans la rue,un homme semble l'observer. Est-ce Hans revenu d'entre les morts ? Un front large, des épaules robustes, une bouche fraîche qui lui avait donné son premier baiser, ce soir-là, après la rivière. Il ressemblerait sûrement à ça s'il avait vécu, mais non, les registres étaient clairs : Hans F, mort à Auschwitz un jour après son arrivée, vingt ans touts ronds, c'était brutal et précis comme une gifle à la vie. Une femme à hauts talons et tailleur impeccable rejoint l'homme de la rue, sa femme ou sa maîtresse, qu'importe, ils s'éloignent. L'odeur du strudel aux pommes apporté par la serveuse la ramène au présent pendant que la chanteuse s'essaie à un standard de jazz. La boule de glace fond sur la pâtisserie comme du velours. Elle se penche, goûte. C'est bon.
Il y a un piano sur la scène. Noir, grave, pesant. Elle n'a jamais pu rejouer. Pas après ça. Trois années à survivre, dans ces rues sourdes et sombres, la peur au ventre, la mort au coin de la rue. Travail forcé, sauvagerie, leur quotidien en enfer... les rations de pain noir distribuées sur les même chariots qui, le matin même, transportaient des cadavres. L'eau sale qu'ils appelaient café, le bouillon insipide qui leur servait de soupe. Les exécutions sommaires, les insectes, les rats, la maladie. Et, par magie, la musique. Ils y étaient autorisés par leurs bourreaux, ultime sournoiserie de ceux qui les considéraient comme déjà morts, amusez-vous, ça vous occupera pendant qu'on organise vos meurtres. Il avait fallu s'inscrire sur une liste d'attente, mais elle avait réussi à trouver une place et ainsi tous les soirs, elle passait une heure sur un vieux piano vaillant, intrusion de vie dans ce désastre. Il y avait même des cours pour les enfants, et des concerts le soir... un miracle l'avait entourée de génies : celui-ci avait dirigé l'orchestre de Vienne, cet autre avait été premier violon de l'orchestre de Prague. Des compositeurs, des poètes, des scientifiques de renom, réduits à l'état d'esclaves, abusés, humiliés. Une humanité entière jetée dans un ghetto au nord de Prague, et pourtant toujours la force, l'entraide, une étincelle de vie. Ce n'est qu'un moment à passer, mes frères. Restons forts. Sans espoir il ne resterait rien. Mais sa sœur et sa mère avaient-elles gardé espoir jusqu'au bout, jusqu'au moment où elles avaient été jetées dans les chambres à gaz ? Eva en doute, regarde ses petit-fils, sourit malgré elle.

Sur scène, la jeune femme a fini son programme. Les applaudissements fusent, sa voix est magnifique. Les dîneurs lâchent des wieder enthousiastes. Il est tard, l'alcool a délié les cordes vocales, les ventres sont pleins, les chemises déboutonnées. La chanteuse reste seule sur scène, s'assoit au piano, rejette une mèche en arrière.
Eva a bu un petit Schnaps, et l'air pesant du café stimule sa mémoire. Elle a 21 ans, elle est infirmière à Terezin. Elle pèse 50 kilos, ses joues sont creuses, mais elle est encore là. Ce jour d'octobre 1942, on ne parle que de ça : une inspection de la Croix Rouge suisse est prévue dans un mois. Un sursaut d'espoir, très court, tempéré par la réalité. les nazis veulent tous nous tuer, quoi qu'en disent les plus optimistes. La Croix Rouge ne changera rien. Très vite d'ailleurs, la farce se précise. Il faudra sourire, jouer le jeu, être de bonnes marionnettes bien dociles. Pendant des semaines, ils répètent le spectacle macabre : placez-vous sous ce grand arbre, souriez, riez et quand passera le cortège, vous chanterez cette chanson allemande. C'est ça ou la promesse d'une balle dans la tête, vous savez qu'on a l'habitude, à bout portant c'est facile ! Schnell, shwein juden ! Un espace vert est aménagé au centre du ghetto, des balançoires sont construites. Un orchestre terrifié devra jouer un programme approuvé par la Kommandantur. Un café est rénové, vitres propres et fleurs sur les tables, un paradis pour Juifs au milieu de la guerre. Terezin est surpeuplé mais qu'importe, les nazis ont des solutions logiques à tout et déplacent 10 000 femmes, vieillards et enfants vers l'est et ses cheminées macabres.
Eva s'en rappelle parfaitement, c'était un lundi. Les rues lui paraissent désertes. Plusieurs de ses amies ont disparues, elle sait qu'elle ne les reverra pas. La peur lui glace le sang, mais elle n'a pas le choix : elle doit se trouver à 14h derrière le piano droit, posé sur la petite place. Le pianiste habituel est mort ; elle a dû s'habituer à ce genre de pensées. Aucun problème, elle connaît bien les morceaux. C'est un programme facile, quelques pièces joyeuses, et surtout il faudra sourire, ne pas oublier de sourire.
Il est l'heure. Assise sur le tabouret noir, elle voit arriver le cortège. Il y a un homme qu'elle ne connaît pas. Il suit de près le commandant du camp, qui lui explique ceci est un café, ceci est un endroit où les enfants peuvent jouer, vous voyez qu'on les traite bien ces Juifs, ils ne peuvent pas se plaindre. Nein ! Ils sont traités comme des rois ! Il rit et se tape la cravache contre la cuisse, ponctuant ainsi ses phrases courtes, serrées. Le Suisse a un air docile, pacifié, comme un veau qu'on mène à l'abattoir. Ils s'arrêtent devant la petite place. Ils sont encore en grande discussion, le commandant lui faisant sûrement admirer la bonne santé des « pensionnaires ». Eva se prépare à exécuter le programme, se force à penser qu'il faut vivre, tout ceci ne peut durer, il faut juste tenir et tenir encore, mais c'est le moment où ses yeux reviennent sur le cortège. Elle voit une femme debout derrière le Suisse. Son regard s’attarde sur le brassard nazi, sur la tenue impeccablement blanche de la Croix Rouge allemande. Le visage, centré par deux perles bleu acier, est encadré par de fins cheveux blonds. Ce sont ces yeux qu'Eva reconnaît, même s'ils ont durci, même si l'étincelle espiègle qui jadis les éclairait a maintenant disparu derrière un rideau de fumée, derrière la vision d'hommes et de femmes pendus, abattus comme des chiens. Un cri explose dans son thorax. Elle doit user de tout son contrôle pour ne pas hurler, pour ne pas se lever et aller la prendre dans ses bras, ou lui mettre son poing dans les dents, elle ne sait plus, n'a jamais su ce qui s'était passé entre elles, n'a pu qu'imaginer, fantasmer, finalement se persuader que non, Dora n'avait rien eu à voir avec l'irruption des nazis dans sa chambre ce matin de novembre, rien eu à voir non plus avec la disparition de Hans, le beau Hans qui ne voulait qu'aimer et pétrir, pétrir et aimer. Soudain, ses doigts sont en mouvement, autonomes maintenant, petits soldats tranquilles, jouant sur un champ de bataille noir et blanc. Les premières notes jaillissent, trois fois un fa suivis d'une double croche et d'un triolet, avec un si bémol à la basse, et le chef d'orchestre se retourne, l’œil fou, la mort sur le visage, qu'est-ce que tu fais, tu es folle, tu veux nous faire tuer ? Ses doigts se relèvent, elle les fourre rapidement dans ses poches trouées. Elle baisse la tête, son visage est en feu, terrible afflux de sang dans les capillaires dilatés. Elle comprend l'absurdité de la situation malgré la peur qui lui tord le ventre. Ces monstres nous utilisent et ce Suisse amorphe a l'air de les croire, il acquiesce comme un imbécile alors qu'il pourrait nous sauver et Dora, ma Dora, qui m'a peigné les cheveux et caressé la nuque, Dora à qui j'ai gratté le dos et raconté mes rêves, Dora est là elle aussi et à chaque coup de cravache elle se redresse, claque des chevilles au garde-à-vous. Eva ose un nouveau regard et voit que la main de Dora se lève lentement. Cette fois-ci, c'est certain, son heure est venue, elle va donner l'alerte, signifier au commandant qu'il y a là une dissidente, une femme dangereuse, qu'il faut la sortir de l'orchestre, peut-être la pendre tout de suite, peut-être lui injecter une molécule expérimentale, ou peut-être au contraire, lui dire c'est une erreur, cette femme est ma sœur, elle n'a rien à faire ici, Eva pardonne-moi d'avoir donné ton nom et celui de tes parents, sans doute serais-tu ailleurs à l'heure qu'il est, à New York ou à Londres, en tous cas loin d'ici. Elle se dit tout cela mais il ne se passe rien, Dora porte simplement sa main à sa bouche, mord son index, sa mâchoire est dure, animale, compacte. Elle seule a entendu les notes, tout cela n'a pas pris plus de dix secondes et le commandant est encore en pleine effervescence devant son invité, voulant lui plaire, pousser la mascarade jusqu'au bout. La main de Dora redescend, se pose contre sa cuisse et son regard de glace n'a pas bougé, il est porté droit devant elle, comme un chien de garde bien dressé. L'orchestre entame une pièce de Mahler. Eva a sorti les mains de ses poches sans y penser et soudain ses doigts dansent sur les touches, dociles, automatiques – ils veulent vivre.


La salle est silencieuse, les fourchettes sont posées sur les nappes. Les jumeaux sont repus, ils ont bu un peu de bière et leur visage est heureux. Quelques tables derrière eux, un homme se racle la gorge, crache dans sa serviette. La musicienne pose ses doigts sur les touches et les notes fusent. Un fa, répété trois fois. Une double croche suivie d'un triolet. A la basse, un beau fa, bien rond, posé comme un menhir. Fa mineur, tonalité de grâce, sombre comme le tonnerre. Au pied de la scène, une main sèche dépasse d'un fauteuil roulant et bat tranquillement la mesure. Quelques cheveux blancs tombent comme des lianes sur des épaules chétives. Le visage d'Eva se crispe, ses yeux se plissent, il fait sombre dans le restaurant. D'instinct, sa main s'enroule autour d'un couteau encore posé sur la table. Et ensuite tout se passe très vite, c'est une nuque qui bascule en arrière, un cou qui se tourne, et un regard bleu perçant comme un aigle qui remonte d'une abysse, et ce sont des yeux qui se croisent et se reconnaissent, un monde qui se retourne sur lui-même. Eva repousse sa chaise vers l'arrière, souple, rapide tout à coup, les années ont disparu, sa main n'a pas lâché le couteau, elle trottine jusqu'au fauteuil roulant et pose la pointe du couteau sur la jugulaire, qui roule sous une peau flétrie. C'est étonnamment doux. La lame glisse entre les muscles, rencontre la paroi d'une artère, décide de la lacérer, traverse les globules et vient tranquillement se loger contre une vertèbre cervicale. Pendant tout ce temps, Eva contemple ce visage tant aimé, ce corps qui n'est plus vraiment là – le côté gauche paralysé, la poche à urine qui pend sur le sol – entend un souffle qui se raréfie, un râle, puis plus rien. Elle lâche enfin le couteau et s'assoit sur le bord de la scène. Ses mains sont étonnamment calmes. Elle relève les yeux vers la chanteuse, qui est debout près du piano, les mains figées devant la bouche, incertaine, choquée. Quand, enfin, elle parle, sa voix a changé. C'est un murmure qui vient du passé. Joue encore, petite, joue. C'est beau.

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019

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Jacques Franchino · il y a
Un texte merveilleusement écrit. Il nous permet de faire connaissance avec une femme, une histoire, un destin. Vous parvenez très bien à restituer l'atmosphère des années de jeunesse, l'irruption brutale de la haine et du sadisme, la vie qui veut continuer, malgré toute l'horreur accumulée...
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Drjonzack · il y a
Merci infiniment pour ces mots !
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Pascal Gos · il y a
Bonjour Drjonzack
Je vous avais déjà lu. Je réitère mon vote pour cette finale. Toutes mes voix
Si vous avez un instant je vous invite à me lire
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-bonheur-des-choses-imparfaites

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Doria Lescure · il y a
Je vous renouvelle mon soutien !
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Chantal Sourire · il y a
Sombre mais bien écrit, je vote !
Et vous invite sur ma page, j'ai deux textes en finale, merci ...

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Melinda Schilge · il y a
Un cri du passé, qui échappe et tue. La guerre met tellement de temps à se terminer.
Un texte prenant...

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Laurence Bourgeois · il y a
Bonsoir DrJonzack, je me rends compte que nous sommes abonnés et que je n'avais pas encore remarqué votre texte, pourtant en finale ! C'est chose faite. Je dois dire que j'ai aimé votre style à la fois fluide et direct (presque "chirurgical", bon pour un médecin on se s'en étonnera pas...). Un texte qui m'a tenue en haleine du début à la fin. Bref, j'ai aimé et... je vote ***** ! Cela fait du bien ce soir. Merci. Vous avez certainement déjà rencontré la Guylaine dans "La piscine". Sachez qu'elle est en finale (catégorie "public") ! Si vous avez envie de la soutenir à nouveau, je vous redonne le lien : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-piscine-4
Merci et à bientôt, Laurence

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Marie-Françoise · il y a
Mes voix pr ttes ces émotions la vengeance ne sert à rien finalement. Mon Lapin Brun est en lice aussi....
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Drjonzack · il y a
Merci beaucoup ! Oui, la vengeance, inutile, violente...je file découvrir le Lapin Brun :)
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Marcel Prout · il y a
Puisque les deux colosses n'ont plus de nazis a broyer c'est donc Eva qui se venge. Mazeltov !
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Sandi Dard · il y a
Ça couve
... Merci et au plaisir de vous lire sur ma page...

https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/eventail-ouvert

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Joëlle Brethes · il y a
Très beau récit aboutissant à une vengeance tardive (et inutile !)
Votre écriture et la composition de votre texte sont magnifiques. Bravo !

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Drjonzack · il y a
Merci beaucoup Joëlle ! En effet vengeance inutile et choquante...
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