Cocon

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Pourquoi on a aimé ?

C'est une histoire simple, écrite avec sobriété, qui illustre parfaitement que l'émotion n'a pas toujours besoin d'enrichissements pour toucher le

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Je venais de planter mon bac. Ça a mis mon vieux en pétard. « T’as pas idée de ce que ça va me coûter ! ». Comme je comprenais pas trop, il a parlé du paquet de fric que je jetais par la fenêtre. Il a commencé à me pourrir l’existence. « Tu iras travailler ». Je ne me rendais pas bien compte. Un boulot, ça représentait tout sauf une menace. Sa vie était en train de basculer aussi. Télé, apéro, burger et dodo. On ne se parlait plus. Il a appelé sa mère et le lendemain j’étais dans le train.

— Et les copains ?

— Tu t’en feras d’autres.

— Et le lycée ?

Il a haussé les épaules.

Thérèse, c’est ma grand-mère. Je l’appelle mémé, ça la fait rager. Sur le quai, elle était venue seule.

— Mais où est papy ?

— Tu verras.

J’ai vu. Le papy était méconnaissable. Il m’a dévisagé et il a dit

— Qui c’est celui-là ?

Ça fait toujours plaisir d’être accueilli comme un paria. « Oublie » a dit mémé. J’ai appris à ignorer. N’empêche que le pépé était devenu sacrément irritable. Un peu chiant sur les bords. Mémé se laissait insulter. Elle préparait les repas, mais rien ne semblait lui convenir. Elle pressait les oranges, lui changeait les fringues, repassait les draps, tout le toutim.

— Depuis combien de temps, tu supportes ça ?

Mémé a fermé les yeux.

Le pire était à venir. Un matin, le pépé avait disparu. On s’est mis à le chercher, en vain. Elle a téléphoné aux flics. Le pépé était à l’hosto. Il était rentré dans l’enclos du taureau. Il s’en est sorti avec quelques côtes cassées. Il s’est remis à fumer. Impossible de le laisser seul. Il a siphonné la Grappa. Le calvaire a duré trois mois. Il refusait de prendre ses médocs. Elle les broyait pour les incorporer à la purée. Dès qu’il recouvrait des forces, il se faisait la malle. Il est tombé dans la rivière. En temps normal, tu ne peux pas t’y noyer. J’ai pensé « Enfin ». C’est mal. Je sais. Mais Thérèse ne voyait plus le bout du tunnel.

La disparition du pépé a créé un vide : dormir seule, plus personne à qui parler. Thérèse avait eu une raison de vivre. Il y avait tous ces papiers à faire. Je lui ai filé un coup de main. Elle a écrit les faire-part. J’ai collé les timbres. « On va s’en sortir » qu’elle répétait sans cesse. Je n’avais aucun doute là-dessus.

Mon père n’a pas daigné assister aux funérailles. On était qu’une poignée autour du trou, surtout des amies de Thérèse, soulagées de voir qu’elle était encore là. Le pépé les avait chassées. Il les réunissait. Mémé a repassé la nappe en lin. Elle a sorti l’argenterie. Elles ont mis la table et on a déjeuné ensemble. J’ai senti ce plaisir de papoter sans l’appréhension de froisser quelqu’un. Mémé a évoqué le passé, le bel homme, sa générosité, une voix qui donnait des frissons, les bons moments. Elle a dit qu’elle ne voulait rien retenir d’autre. Ce sont des phrases qu’on dit dans les grandes occasions, quand il y a du monde autour. Elles ont ri en évoquant le pépé face au taureau. N’empêche qu’elle en a fait des cauchemars. Le souvenir du pépé a été tenace.

Le papy nous manquait. C’est lui qui avait retapé la chaumière. Il bricolait pendant que mémé binait. Ils étaient complémentaires. Il a bien fallu que je m’y mette. J’ai enfilé la salopette et j’ai changé une ampoule. C’est pas si simple. Il faut s’y connaître question culot, choisir la bonne puissance aussi, pour éviter la chaleur des néons. Ça me prendrait du temps. Je me suis senti utile.

Petit à petit, les copines de Thérèse sont revenues mettre de l’ambiance. Elles venaient avec des fleurs, des gâteaux et leur bonne humeur. La maison sentait le café. Jusqu’au jour où mémé a fait l’effort de sortir à nouveau. Je crois qu’elles s’accordaient parfois du bon temps chez l’une ou l’autre. Elles jouaient aux cartes ou aux dominos jusque tard dans la nuit. Elles se racontaient le passé, critiquaient leurs propres enfants, se moquaient des rentières hautaines et méprisantes. Elles picolaient. Juste la dose, juste. Un petit verre de calva, un doigt de Porto, une rincée de poiré, rien de mauvais pour la santé. Ces soirs-là, c’était inutile de l’attendre.

Mémé a adopté un chien. Ça a été une plaie de lui apprendre son nom. Amok avait appris à dénigrer ceux qui voulaient lui donner des ordres. Amok n’a jamais tenu son rôle. Il accueillait le facteur, lui faisait la fête. Il invitait les voisins à jeter son bâton et se terrait à la vue du moindre minet. Amok préférait courser les poules ou les canards. Il se jetait dans l’étang. Il nageait, heureux, le bâton dans la gueule. Une fois, il a ramené un col-vert. On a bien ri et bien mangé.

J’avais une mémé cool. Le samedi, elle me glissait un billet pour j’aille au cinéma et que je m’achète une glace. J’adorais le cinéma, surtout les films d’action ou la science-fiction. Je m’identifiais à ces héros au grand cœur qui combattait vaillamment sans craindre le danger. J’y ai fait des rencontres. Une jeune fille, Brigitte, qui passait ses vacances à la campagne. J’ai découvert les comédies musicales. Ça réchauffe le cœur, ça procure de la joie. Brigitte n’était pas farouche. Elle voulait toujours que je l’embrasse. J’embrassais bien. Je lui ai tenu la main. Elle posait la tête sur mon épaule et le film coulait dans la gorge comme du sirop d’érable. À la fin de l’été, elle m’a laissé une adresse pour que je lui écrive. J’ai écrit, mais elle ne m’a jamais répondu.

Je serais bien resté ainsi à côté de la grand-mère. Mais, ça ne l’a pas fait. J’ai travaillé un peu chez le boulanger. Fallait se lever tôt, très tôt. Il faisait chaud près du four. J’ai fait livreur aussi. À vélo, sous la pluie, dans la gadoue, tu apportes du plaisir à des gens qui ne voient personne d’autre que leurs bêtes. J’ai distribué le courrier. C’est très dangereux. Pas uniquement à cause des chiens de garde, mais surtout de l’humeur de certains quand ils reçoivent des factures. Pas ma faute.

Grand-mère m’a fait la leçon. « Je ne suis pas éternelle ». Fallait que je parte, faire ma vie, vivre avec les jeunes, apprendre un métier. La campagne, c’était le mouroir. J’y reviendrai aux vacances, « quand tu veux ». Je ne me voyais nulle part ailleurs.

Papa avait remonté un peu la pente. Il n’était plus seul. Pas d’issue de ce côté-là. Mémé a appelé le maire, le député. Finalement j’ai décroché un boulot dans une cantine scolaire. Les cuisines, un temps et des cuisines sur une estrade. J’ai fait rire les plus petits. Un clown de façade, un peu triste à l’intérieur. Je chantais aussi et j’étais bien entouré par des jeunes, insouciants, des jeunes avec des parents et une mémé parfois. Quand j’allais à la ville, c’était pour me retourner derrière une vieille qui passe. Je dis pas que je voyais mémé partout. Mais elle me manquait tout de même.

Thérèse s’est éteinte sans prévenir. Je n’ai jamais su pourquoi. C’était indécent de se poser la question. Les vieux partaient : c’était dans l’ordre des choses. Aucune émotion dans le coup de fil de mon père. Il aurait pu se déplacer, me le dire en face, me prendre dans ses bras. Je suis rentré me cacher, je suis tombé à genoux, j’ai enfoui la tête entre les mains et j’ai pleuré.

Elle avait préparé sa sortie. Une table avait été réservée, au bistrot, tout simplement, une place pour chacune de ses copines et la gamelle du chien. Il a plu ce jour-là. Un fin crachin qui laissait perler quelques gouttes sur une joue. Amok a bien couru avec ses semblables. Papa s’est éclipsé. Je suis resté seul avec les copines. On a fini l’après-midi ensemble, à la maison. Elles avaient des histoires à se raconter. J’ai sorti la Grappa.

Je suis rentré chez moi. Amok est resté à la campagne. Ça valait mieux pour lui. La maison a été vendue. Les souvenirs s’accrochent aux lieux. Ils finissent par s’estomper. Un jour, au détour d’un chemin, on croise une personne, on se retourne et l’on se dit qu’elle a quelque chose d’un être disparu.

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