3
min

Clockers

29 lectures

3

J’étais sur la vieille place. Six heures du matin. Des appels d’air s’engouffraient sous le hall vide et sale. Je revenais d’une nuit blanche et sans intérêt. Je ne voulais pas rentrer les mains vides. Il me restait un bon toc de shit, à peu près pour vingt euros. Je m’étais fixé comme but de le faire passer et de rentrer me pieuter. Le mur de carrelage blanc me soutenait. J’attendais. Beaucoup de clients débarquaient de bon matin.

Le vieux du deuxième étage était déjà debout. Il promenait son chien. Il me salua d’un signe de la tête. L’aube se pointait, sans grâce, elle faisait son job. Une vieille dame que je n’avais jamais vue passa sous le hall, au ralenti, avec sa petite tenue couleur saumon, ses collants épais, elle semblait s’être trompée de dimension.

Une silhouette se pointait au loin. Gros anorak, mince, visage gris, pour sûr, cette ombre cherchait sa dose. Il arriva à moi très vite, ça me surprit :

— Salut, l’ami, Gordon est là ?

— Non, il est pas là, si t’as besoin de quelque chose, j’ai ce qu’il faut.

— Je veux un bout à fumer.

Je lui montrai le morceau que j’avais. Il se pencha dessus et ses pupilles noires roulèrent le long du morceau à toute vitesse puis il se redressa.

— T’as pas plus gros !

— Non, désolé, j’ai que ça ! Pour avoir plus faut repasser !

— Allez mec, assure, j’ai pas le temps de repasser. Dis-moi ce que tu veux, je te donnerai tout ce que tu veux.

— Y a que ça mec ! Prends, c’est mieux que rien !

Le type me fixait droit dans les yeux.

— Je te suce la bite si tu veux l’ami ! Je te ferai décoller comme jamais t’as décollé de ta vie.

— Non merci mec ! J’aime trop l’être humain pour le voir sucer une bite.

— Ah ! Alors tu veux sucer la mienne ? J’en ai une grosse en plus !

-— Ça m’intéresse pas !

— Alors qu’est-ce tu veux ? J’ai besoin de plus de substance que ça ! Mes potes m’attendent chez moi ! Je ferai ce qu’il faut ! Dis-moi l’ami !

Je ne savais pas quoi dire.

— Parle-moi de toi ! lançai-je, m’étonnant moi-même.

— Quoi ? t’as craqué l’ami ? Que je te parle de moi ?

— Oui, parle-moi de toi, de ce tu fais dans la vie. Ce que tu aimes...toutes ces conneries !

— Putain, ça fait des lustres que j’ai pas parlé de moi. Ça n’intéresse personne qui je suis ! Pas même moi !! HAHAHAHAHAHAAHAHhahahaha

Le type jubilait, délirait.

— Tu viens d’où ?

— J’partage avec des potes une piaule abandonnée vers Nice-Nord.. Ce que je fais dans la vie.... ?

— T’as pas faits des études ? T’as pas de passion ?

Il ouvrait et refermait la fermeture éclair de son blouson.

— Des passions...hé....j’aime bien le cinéma, j’avais fait des études même !

Il parlait de lui comme s'il parlait d’un autre.

— T’as faits des films et tout ?

-— Oui des petits navets, Je copiais Godard, Truffaut... Tu t’y connais en cinéma ?

— Non, je supporte même pas la télé.

Il tira une grimace, sortit un paquet de Marlboro de sa poche intérieure, et la posa à sa bouche sans l’allumer.

— T’as bien raison ! reprit-il ! Ça m’a rendu dingue ces histoires d’art, de réussite, de succès...

Je laissai passer un silence.

— Je pensais que j’allais devenir une star. Comme Tarantino et compagnie. J’étais à fond. Je pensais aux femmes que j’allais baiser, aux gros steaks que j’allais me payer, aux douches de champagne que je prendrais. J’étais à fond...

Encore un silence ! Sa clope remuait au coin de ses lèvres gercées.

— Je sortais plus de chez moi. Je bossais comme un fou sur mes scénarios. C’est là que j’ai commencé à fumer, à prendre des pilules et d’autres choses.

— T’avais besoin de stimulant pour faire tes trucs ?

— J’en sais rien, je sais plus. Ce que je sais, c’est que prendre des drogues, de picoler, ça m’a calmé, ça m’a directement amené là où je voulais aller. Alors, d’un coup, tout a perdu sons sens.

— Je crois comprendre.

— À quoi bon se faire chier quand quelque grammes, quelques taffes, quelques gorgées vous mènent direct au nirvana ? Et pour un prix abordable en plus.

Ses yeux me transperçaient , ils fixaient un point derrière moi. Son faciès usé arborait de la satisfaction personnelle, celle d’un philosophe qui s’approuvait lui-même.

— T’as raison ! avais-je répondu pour combler le vide. T’as une femme ?

— Pour quoi faire ? Une femme c’est inutile.

— Je suis pas d’accord !

— Je te souhaite dans ta prochaine vie de naitre laid, très laid ! Et tu comprendras !

— Comment ça ?

— Tu n’es pas conscient l’ami ! Tu as tout pour toi ! Le rôle de victime : dealeur abandonné dans un ghetto qui tombe en ruine, t’as une bonne tête, t’es aimable, assez pour parler avec un putain de drogué. Je mourrais de suite pour me réincarner à ta place !

— Tu dérailles poto ! Ma vie est poutrave ! Je dois charbonner du soir au matin, éviter les condés, les balances, ramener de la thune pour ma famille !

— C’est ce que je dis l’ami, ta vie c’est un scénar hollywoodien, t’es tellement bien dedans que tu pourrais pas t’en décoller deux secondes pour voir à quel point tu aimes toute cette merde.

— Arrête ta putain de philo, mec ! Bon, tu le prends ce bout ou merde !

Il me faisait suer ce con ! Cette clope éteinte qui remuait me foutait la nausée.

-— Au fait Gordon n’est pas là ? Tu l’as pas vu par hasard ?

— Non, il est pas là, je te l’ai déjà dit !

— Ah merde !

— Écoute, regarde dans l’angle de la ruelle là, il y a une laverie automatique, dedans il y a une petite machine café. Va nous en chercher deux, moi je vais trouver Gordon.

— OK l’ami !

Puis il s’en alla. J’avais sorti mon portable et composai un numéro.

— Allô, merde, c’est qui ? Je dormais !

— C’est Mo ! Je suis sur la Vieille là, y a un client qui veut te voir. Toi, absolument ! Y a bon à faire.

— Ah... il t’a proposé une pipe ?

—Oui...

—Ok, retiens-le, j'arrive...

Thèmes

Image de Nouvelles
3

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Je venais de vous parler de Godard :D
Là c'est des sourires que j'ai fait :) Encore une belle tranche de vie qui me rappelle certaines chroniques de Nadir Dendoune (Les chroniques du Tocard dans le Courrier de l'Atlas :) Merci encore et là je garde vos autres histoires pour demain :)

·