Clichés et préjugés, au rendez-vous de la grossophobie.

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Que dire...j’écris, tu écris, nous écrivons, je te lis, tu me lis... peut-être  [+]

Il faut vraiment que je raconte cette rencontre, à la frontière de l’irréel, mais pourtant si vraie que je n'en croyais pas mes oreilles. L’écrire me permettra de mieux m’en souvenir et peut-être que je m’en servirai dans un prochain roman.
Je faisais tranquillement mes longueurs à la piscine municipale, quand m'approchant en bout de ligne, une dame m'a interpellée : "s'il te plait, tu peux m'aider ?"
Elle essayait désespérément d'enfiler ses palmes.
« Oui, pas de problème, je vais Vous aider »
Je glissais un doigt entre son talon et le plastique de la palme et la voilà alors chaussée.
Prête à poursuivre mon entrainement, elle m'arrête avec un « Je vous admire, vous avez du mérite ».
Elle me vouvoie, je préfère. Du mérite, pour un doigt en guise de chausse-palme ? Elle exagère, me dis-je.
« Vous avez du mérite, vous êtes la seule.. »
Elle marque une pause, un blanc. Elle me regarde à travers la surface de l'eau.
« Vous êtes la seule... euh... »
Encore ce regard qui sonde l'eau pour scruter ma silhouette. J’ai compris.
« La seule...grosse, obèse ? , que je lui lâche.
— Oui ! » Un oui de soulagement, accompagné d'un grand sourire. J'avais dit le mot obscène.
« Oui, vous êtes la seule grosse dans le bassin ». [Dois-je la rassurer en lui disant que je ne vais pas faire déborder le bassin ?]
« Et vous nagez bien. Quand je vois tous ces gros qui ne s'entretiennent pas, à se promener en ville et à ne rien faire ; alors que vous au moins, vous cherchez à changer ! C'est quand même terrible, toutes ces personnes obèses ; c'est le mal du siècle !»
J'ai les yeux qui s'écarquillent. Ses propos me laissent bouche bée. Une bouche qui s'allonge, qui s’étire de plus en plus, jusqu’aux zygomatiques. Je pense que j’ai dû rester en apnée trente secondes.
[Je la coule là, ou pas ?]
Idée plaisante, petit délice d’homicide.
Plutôt que de devenir désagréable, je sens soudainement l'envie d'expliquer certaines choses à cette charmante dame.
« Je nage, mais pas pour changer mon physique.
— Ah bon ?! , s’écrit elle. Je souris de façon affable à cette surprise outrancière.
— Je nage pour ma santé ; j'ai une blessure à un genou qui ne me permet plus de courir »
Et voilà, je rajoute un détail pour montrer qu’on se porte bien, mais qu’on est sportive ; question de supprimer le cliché du gros qui ne serait pas capable de faire du sport.
« Vous nagez bien en tout cas ; il faut tirer votre masse ». Voici un compliment suivi d'une vacherie.
[Tu sais où je vais te la placer ma masse ?!]
« Ce n'est pas la masse qui compte, mais le poids de forme.
— Mais votre IMC doit être élevé ?!
— Oui, mon IMC est élevé, c'est vrai. Mais, même si l'IMC est un bon indicateur, il n'est pas toujours juste de s'y fier ».
Il me semble alors opportun de donner quelques précisions à cette dame, pour l’instruire.
« J'ai vu une enquête où il y avait cinq femmes de même taille, même poids, donc même IMC. Elles se tenaient côte à côte, et certaines paraissaient rondes, d'autres maigres et d'autres bien proportionnées.
— Ah tiens ?! , ses yeux s’arrondissaient.
— Ces variations de physionomie étaient dûes au fait que certaines avaient un tronc ou des jambes, plus court ou plus longues, un bassin large ou des épaules étroites ; ou encore des zones où le tissu adipeux se dépose plus favorablement qu'à un autre endroit.
— Mais quand même, la forme, les formes, ça compte beaucoup. C'est plus esthétique, et on peut mieux s'habiller.
Je sens que la conversation va être longue.
— Oh mais je m'habille bien. D'ailleurs, l'idée reçue que vous avez, m'a empêchée, un moment, de m'habiller comme j'aurais aimé. Je ne portais que des pantalons noirs et des pulls noirs. Un vrai sac poubelle, ou Dark Vador ! Maintenant, je suis toujours en robe. Taille cintrée, décolletée mis en valeur... Et même... Je plais assez bien comme ça. On me trouve séduisante.
— Ah bon !! Rhoo...elle est surprise et sourit.
[Alors là, toi, tu dois t'appeler Adjani. Tu vas réellement finir au fond de la piscine.]
— Oui, oui, ça peut, peut-être vous surprendre, mais je plais vraiment»
J’accompagne alors mes propos de mes mains qui dessinent une silhouette à forte poitrine, tout en regardant son buste plat. Et là, je lui fais un clin d’œil et mon regard coquin.
« C'est que vous avez un visage fin aussi. Vous n'avez pas de gros menton. C'est bizarre... , rétorque-t-elle.
— Mais tous les obèses n'ont pas un visage joufflu.
— Vous avez toujours été comme ça ?
Je passe sur le «  comme ça ». Je reste zen.
— Non, j'étais même très bien plus jeune. Presque dans les standards du mannequinat. Mais j’ai des os très épais.
— Bah, de toute façon les mannequins, ce n'est pas mieux. Elles ont toutes les dents refaites !
— Hein ? ». [Mais qu'est-ce qu'elle me sort là encore ?]
Les mannequins en prennent aussi pour leur grade. On est dans le cliché total. C’est la valse des préjugés.
« Oui, à force de se faire vomir, elles abiment leurs dents avec l'acidité gastrique. Et de toute façon quand on est mannequin, on n'est pas sportive ».
Je n’en peux plus, je me maîtrise et lui dit :
« Et bien, vous généralisez pas mal! Sachez qu’il existe de nombreux mannequins qui sont athlètes ».
Sur le moment, je pensais à la jeune athlète russe décédée l'an passé, mais j'ai préferé ne pas la citer. Cela lui aurait sûrement donné l'occasion d'un nouveau préjugé.
« Mais c'est que vous mangez de trop pour avoir tant grossi ? », elle ose.
Allez, et voilà, le sempiternel refrain, l'amalgame de la nutrition et de l'obésité. Il est vrai que l'obésité est dûe à une sur-alimentation, mais pas toujours.
« Non, non, je mange même équilibré, mais j'ai un problème endocrinien. Et il ne s'est pas arrangé avec mes grossesses. Pour mon premier enfant, j'ai pris trente deux kilos.
— Oh mon Dieu !!
Et pour enfoncer le clou, je rajoute:
— J’ai trois enfants... J'vous rassure... pour les deux autres, je n'ai pas pris le même poids ! Ce ne serait plus le bassin de vingt-cinq mètres qu’il me faudrait mais le bassin de Marine Land ! ».
Elle éclate de rire. Puis plus sérieusement, elle me demande, sûrement par pitié :
« Et vous n'avez pas un traitement ? C’est dangereux pour votre santé d'être obèse. Ça donne du diabète, du cholestérol, des maladies cardio-vasculaires. L'obésité, c'est quand même le mal du siècle. Ça coûte cher à la sécurité sociale ».
Deuxième fois que ce siècle a mal ; et maintenant le trou de la sécu est dû à l’obésité.
Elle tape dans le gras, j’ai envie de dire.
« Non, pas de traitement. Mon endocrinologue a préferé que je continue à faire attention, comme je fais. Sinon, à jouer avec des hormones de synthèse ou des régulateurs hormonaux, il pense que cela pourrait me provoquer d’autres troubles physiologiques. Une ostéoporose précoce, par exemple. En tous cas, je n'ai ni diabète, ni cholestérol !
— Ah bon, pas de mauvais cholestérol ?
— Non, je vous assure, mon rapport HDL/ LDL est dans la norme. Il faut croire, que mon gras, ne se dépose pas sur les parois de mes vaisseaux sanguins mais préférentiellement sur mes fesses, mes cuisses et tout dans la poitrine ! ».
Je prends mes seins entre les mains et les agite. Ça l'amuse.
« Ohhh, vous êtes très sympathique ».
[C’est connu, les gros sont sympas. N'est-ce pas le cliché ?]
Et je poursuis :
« J’ai une amie qui pèse 46 kg pour 1m70, et qui a du cholestérol.
— Oh oui, vous avez raison ! »
[ Quoi, j'ai raison ? Enfin, va-t-elle arrêter ses préjugés ?]
« Dans ma famille, on est tous bourrés de cholestérol !, me confie-t-elle.
— Et il y a des obèses dans votre famille ?
— Non, non, du tout. On est tous normaux.
[ Le « normal », mais quelle norme ? Une norme qui varie selon les siècles]
— Ah, vous voyez bien que ce ne sont pas que les obèses qui ont du cholestérol !
[ Et toc, dans tes dents !]
— Oh oui malheureusement. Il faut que je surveille mon cœur car beaucoup de parents ont eu des accidents cardio-vasculaires avec des poses de stents.
— Donc, il n'y a pas que les gros qui coutent chers à la sécu... ». Et là, je souris, trop contente d'avoir pu lui montrer l'erreur de son cliché.
Peut-être qu'elle s'est rendu compte de ses erreurs, peut-être voulait-elle se rattrapper, elle me dit :
« Vous savez, j'ai ma p'tite idée sur tout ce qui se passe actuellement, avec... ce virus »
[Pourvu qu'elle ne me dise pas que le COVID, c'est de la faute des obèses ; sinon, elle va toucher le fond de la piscine, boire la tasse, tchin-tchin. Chine-Chine, plutôt !]
« Tout ça, c'est à cause des plantations des palmiers à huile, ceux de la mal-bouffe. Si à Wuhan, on n'avait pas enlevé les forêts pour faire des plantations, les chauves souris et les pangolins seraient restés dans leur forêt. Ils ne se seraient pas rapprochés de l'homme. Tout ça à cause des fast-foods, qui ensuite font devenir gros.
— Ah oui, quand même !! C'est une sacrée idée ! »
Je reste estomaquée, dubitative.
Finalement, elle m'amuse beaucoup avec ces idées farfelues, ces clichés, ces préjugés.
Je ne pense pas que cette dame voulait être blessante.
Je quittais cette conversation, qui en aurait fatigué plus d'un (gros), avec la satisfaction d'avoir un peu éclairé le jugement de cette dame.
Peut-être n'avait-elle jamais eu l'occasion de discuter avec une rondelette, ou peut-être...

Ce qui est gênant dans l'obésité, ce n'est pas le regard des gens, mais le jugement.
Que l’on soit gros, maigre, petit ou grand ; peu importe la silhouette, le regard permet juste de savoir si on plaît ou pas. Alors comme, il en faut pour tous les goûts, si on ne plaît pas, le regard n’a pas d’importance.
Mais le jugement, qui n’est que la conséquence de méconnaissances, peut devenir blessant. Il attaque notre identité, notre personnalité. Derrière n’importe quelle apparence, il y a une personnalité à l’origine de celle-ci, faite d’une histoire de vie qui n’est pas celle des clichés.

En rapportant cette conversation résumée, je ne dis pas que l'obésité n'est pas une maladie, je dis :
les obèses ne sont pas Tous en mauvaise santé.
Les obèses ne sont pas Tous sédentaires, non sportifs.
Les obèses ne sont pas Tous des mal bouffeurs.
Je dis que les obèses sont beaux, sont laids, tout comme les autres physionomies.

Combien de fois, j’ai entendu cette phrase  : « une fois qu’on te connaît, on ne te voit pas grosse car tu es tellement dynamique.»
Ou encore celle-ci : « ahhh vous avez de la chance, vous avez un joli visage.»
Comme si cela était salutaire. Mais si ils savaient, ces gens là, ceux des faux compliments pour mieux se rattraper, que mon visage a souvent envie de se projeter sur le leur, à la façon de Zinedine Zidane, cru 2006.
Coup de boule aux préjugés, aux clichés !
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