Clef de sol

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Image de Automne 2016
J’m’appelle Raoul et j’suis en taule. En cage pour perpète ! De quoi flinguer le moral... Les mauvaises langues vont dire qu’j’ai pas à m’plaindre, que j’suis nourri, logé. Elles ont pas tort de c’côté-là. Ouais, plus besoin d’galérer pour pouvoir casser la graine ou trouver un endroit pour crécher en nocturne. Mais la liberté dans tout ça, elles en font quoi ?

À travers mes putains d’barreaux, j’fixe les deux seuls trucs que j’peux encore mater : la cime des arbres et un bout d’ciel. Pas d’quoi s’éclater ! Suis grave en manque de nature. Les p’tites fleurs dans les prés, les vaches bien grasses qui s’remplissent tranquillement la panse, les ruisseaux qui s’baladent dans les sous-bois avec leur eau si fraîche qu’on croirait qu’elle sort d’un frigo, tout ça c’est plus pour bibi ! J’voudrais encore entendre le vent siffler dans mes esgourdes ou sentir les rayons du soleil m’taper sur l’bocal. Et m’remplir la cage à soufflets des bonnes odeurs qui s’trimbalent dans les champs dès potron-minet. Mais faut qu’j’me contente d’mon carreau de ciel. Merde, c’est pas une vie !

Quand j’étais pas en cabane, m’arrivait d’faire un saut en ville, surtout en hiver à cause qu’à cette saison la becquetance court pas les rues dans la parpagne. Et moi, suis pas du genre à faire régime ! J’trouvais de quoi boulotter dans les poubelles des citadins. Qu’est-ce que j’ai pu m’mettre dans l’buffet les lendemains de fête ! J’me bâfrais à m’en rendre malade. Et, pour c’qui est d’la meuf, en ville, y avait d’quoi r’luquer. J’pouvais même m’en taper une à l’occasion. Sont un peu moins farouches là-bas les greluches. Mais l’ramdam à tire-larigot, la pollution et l’manque d’arbres m’filaient vite le bourdon. Aujourd’hui, j’en f’rais bien mon affaire de la cité ! Mais v'là, j’suis au gnouf et j’broie du noir. Y a même des jours où j’pense à avaler mon bulletin d’naissance.

J’ai bien songé à m’faire la belle, mais j’vois vraiment pas comment. J’suis pas très futé. « Cervelle de moineau ! » m’serinait ma daronne. Si elle était encore de c’monde, elle supporterait pas d’me savoir embastillé. Faut dire qu’elle a tout fait pour bien nous élever moi et les frangins, frangines. Six qu’on était. Mais, comme l’paternel s’était tiré, c’était quand même galère. Alors une fois en âge de m’démerder tout seul, j’ai mis les bouts. J’ai su m’ner ma barque un bon bout d’temps et puis j’me suis fait choper, la faute à pas d’chance !

Faut pas trop que j’pense à tout ça, ça m’fout les boules et en taule, la gamberge, ça vaut rien.

Tiens, la porte s’ouvre... c’est déjà l’heure d’la gamelle ? Tant mieux, j’ai les crocs.

Eh ben non, pas d’bouffe. Au lieu d’ça, un zig qui, à peine entré, m’fusille du regard. J’en reste scotché. Qu’est-ce qu’il vient foutre là çui-là ? Merde, me dites pas que j’vais devoir partager ma piaule ! Bordel, ça m’en a tout l’air ! Non vraiment y manquait plus qu’ça ! J’déteste la compagnie et j’aime pas partager, suis comme qui dirait un bourru.

Ai bien eu deux ou trois potes, comme ce fermier, gros proprio dans un bled au fin-fond de la Lorraine. Le brave gars qui s’la jouait pas, qui m’laissait dormir dans sa grange et qui m’apportait un peu de boustifaille. Mais l’envie d’rouler ma bosse a pris l’dessus sur les attaches. Pas d’sentiments, pas d’emmerdes !
Pourtant, faut qu’j’vous dise qu’j’ai quand même réussi à fonder une famille. Papa, maman, les mômes. Un chouette beau foyer, quoi ! Mais les concessions, l’amour toujours, c’est des conneries tout ça ! L’indépendance, y a qu’ça de vrai. J’y peux rien, c’est l’Bon Dieu l’fautif si j’suis fait comme ça !

Mais, rev’nons au nouveau v’nu, pas question d’lui dérouler l’tapis rouge, c’est pas l’Palais des Festivals ma piaule ! Va vite comprendre d’quel bois je m’chauffe !

J’me r’dresse d’un coup, l’air mauvais, comme j’sais faire pour terroriser l’pauv’monde. Mais l’autre, au lieu de s’la jouer modeste, se rengorge et, vous allez pas l’croire... s’met à pousser la chansonnette ! Une rossignolade à vous vriller les tympans, de quoi vous faire regretter de pas être sourdingue ! Non mais y s’fout d’ma gueule ! D’la pure provoc ! Comment qui pourrait en être autrement ? Chanter les deux pieds dans la merde ! Un comble !

Avant, moi, j’adorais chanter. Sans m’vanter, j’peux même dire qu’j’étais doué. Pas comme cet hurluberlu qui s’prend pour Pavarotti alors qu’y maîtrise même pas l’contre-ut. Y peut toujours courir pour m’impressionner !

Maint’nant deux jours que l’chanteur de mes deux braille. S’arrête juste pour becqueter ou pioncer. J’suis à cran, j’vais péter un câble si ça continue. Ma parole, il a un grain ! Ou alors il a décidé d’me pourrir la vie ! Ah, j’en ai connu des barjots et des emmerdeurs mais là j’vous garantis qu’c’est du lourd, il remporte la palme ! J’me r’tiens de lui rentrer dans l’lard pour lui clouer le bec. Il va bien finir par la fermer quand même !

Le lendemain, toujours l’même cirque.

J’ai l’carafon qu’explose comme un melon en plein soleil. J’vais passer l’arme à gauche si j’trouve pas une solution pour lui couper le sifflet.

J’prends mon r’gard de killer. Faut qu’y comprenne qu’y doit la mettre en veilleuse.

Peine perdue ! S’égosille encore plus ! S’fout de moi l’animal ! M’reste plus qu’à lui voler dans les plumes à c’gros con ! C’est parti pour la baston...

J’suis plus moi-même. J’vais l’buter, j’sens plus ma force ! J’cogne encore et encore. L’chanteur de pacotille fait pas le poids. Y s’effondre. Y l’a bien cherché ! Vainqueur par KO...

Eh ben, ça s’voit qu’j’ai pu l’habitude de la castagne, j’suis vraiment vanné, lessivé de chez lessivé ! J’vais m’pieuter une heure ou deux, histoire de m’remettre. Mais v’là encore la porte qui s’ouvre. Pas moyen d’être tranquille dans l’secteur ! Des mains m’débarrassent d’la viande froide. C’est sûr, ça f’sait pas propre.
L’silence... enfin. Quel panard ! Et si j’en profitais pour zieuter mon bout d’ciel bleu entre les barreaux ?

Ben...

...la porte est restée ouverte ?! Ça c’est d’la balle ! J’vais pouvoir m’faire la malle... Vlà qu’je mets à faire des rimes ! La liberté qui s’pointe, ça rend poète !
Allons-y maint’nant ! Pas question de moisir plus longtemps dans c’trou à rats, il faut mettre les voiles et vite !

Un coup d’œil à droite, à gauche et me v’là sorti. J’ai la tocante qui s’emballe et la tête qui tourne. Cool Raoul, pas l’moment d’tomber dans les vapes ! Longer le couloir sans s’faire repérer. Putain, il est long... Fenêtre entrouverte. J’y crois pas... Trop de bol ! J’mets la gomme. Encore quelques mètres... J’me shoote à l’air libre. Allez, j’prends une bonne inspiration avant de m’tirer.

J’entends le gosse beugler derrière moi : « Maman, viens vite, la cage de Raoul est vide ! » J’me fends la poire ! Eh ben, ouais, l’oiseau s’est envolé !

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