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Guy Pavailler

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Il s’était offert ce luxe – cette lubie –, acheter un bunker à Bidart. Un bunker réchappé de la dernière guerre, aménagé en loft. Tout jeune, il s’était entiché du pays Basque français. Entre Biarritz et Hendaye, durant son adolescence, il avait effectué plusieurs séjours avec ses parents, pour des vacances, vivant toujours des journées ensoleillées de beauté. Originaire de Lyon, rien ne le prédisposait aux particularités de cette région et cependant, là-bas, tout l’enchantait : l’air bienfaisant, les immenses plages de sable aux eaux tumultueuses, les jeux de vachettes alliant dextérité et souplesse, rapidité et persévérance, la pelote familière à tous les basques, leur langue riche et contrastée, les habitants aussi traditionnels que novateurs, généreux et accueillants, occupant un pays qu’ils aiment. Il avait fini par devenir plus basque qu’un Basque.
Il logeait dans ce cube de béton rénové à grands frais, à dix pas de la plage, paisiblement, avec sa copine, une enfant du pays qui travaillait chez un parfumeur d’Espelette, un nez comme on dit dans le jargon du métier. Il connaissait son basque comme s’il l’avait toujours parlé et savait attraper une cocarde sur la vache comme pas un ici. Il faut dire qu’il avait derrière lui quelques années d’athlétisme et que sa vélocité était un atout aussi formidable que sa dextérité. Homme fougueux, courageux et fier, il s’était naturellement fait accepter des autochtones. À Bidart, il était Lagune, le copain, l’ami. À Lyon, c’était monsieur Patrick Serrurier, le fils de la défunte victime. Je le connaissais un peu.

Dans cette affaire, j’avais été aux premières loges, je ne sais qui m’avait offert ces billets de première classe pour l’Enfer. On dit que le destin de chacun de nous est scellé à notre âme dès la naissance. Le destin de Claire Serrurier était de mourir de mort violente. Frappée de deux balles en plein cœur sur un parking désolé de l’hôpital cardiologique de Lyon où elle travaillait en qualité de chirurgienne.
C’était une de ces belles soirées de juillet, quand la fraîche douceur descend apaiser les chaleurs du jour ; je prenais un apéritif sur la terrasse, un Campari, tandis qu’une pizza aux fromages de chèvre chauffait dans le four. Jessica rentrerait bientôt, c’était son dernier jour de travail à l’hôpital, dès le lendemain nous nous retrouvions en vacances. Petit Louis passait la semaine chez grand-mère et Cerise, notre aînée vivait sa crise d’adolescence étésienne dans un camp d’équitation en Ariège. Avec Jessica, nous avions prévu un séjour en Corse et j’avais passé la matinée à préparer les bagages.
Notre appartement est situé au septième étage d’un immeuble résidentiel en face de l’hôpital cardiologique ; j’en ai fait l’acquisition après avoir fini Médecine ; les banquiers prêtent aisément aux toubibs. J’ai mis tout de même quelques années avant de payer le dernier terme. Entre-temps, j’ai rencontré Jessica, la plus belle infirmière des Hospices Civils de Lyon. Nous nous sommes tendu la main.
Jessica possède un vrai don pour la décoration. Elle a aménagé notre terrasse, c’est bien simple, on se croirait dans un patio andalou dominant la mer Méditerranée – ici symbolisée par le parking de cardio, so glad. Les feuillages drus d’orangers vivaces encerclent notre table en bois d’olivier tandis qu’une adorable fontaine distille sa clameur clapotante le long du mur blanchi à la chaux.
En dégustant cet apéritif dont je raffole, je laissais vagabonder mon esprit. À quoi je songeais vraiment ? Je serais bien en peine de le dire. Peut-être à notre départ imminent pour la Corse. Je n’étais pas vraiment enchanté par ce voyage, mais Jessica y tenait et moi je tenais à ne pas la désobliger.
La première détonation, je l’ai entendue sans l’entendre. Disons, et c’est ce que j’ai expliqué à la police, disons que je l’ai entendue sans comprendre immédiatement qu’il s’agissait du coup de feu d’une arme. C’est quand j’ai entendu crier « Au secours, Au secours ! » que j’ai posé mon verre et vraiment porté mon attention en contrebas.
La terrasse donne à pic sur les parkings de l’hôpital, j’étais donc bien placé pour observer la scène, mais le jour avait considérablement baissé et les lampadaires ne s’étaient pas encore enclenchés, on devait être dans une phase de luminosité intermédiaire, entre chien et loup. D’abord, je ne devinais que des ombres, au premier coup d’œil, qui se mouvaient rapidement. Puis je distinguai une silhouette de femme courant, sans doute celle qui appelait au secours. Elle semblait se diriger vers une automobile garée un peu à l’écart dans une zone sombre. Il y avait quoi, disons trente voitures sur le parking à cette heure.
Enfin, j’ai aperçu un homme assez trapu poursuivant la femme. Il semblait tenir un objet à la main, assez long, mince. J’ai appelé Maria. « Maria ! Maria ! », très fort. Maria, c’est notre voisine, nous avons de bons rapports avec elle. Elle est octogénaire et un tantinet sourdingue. « Maria ! »
J’en étais à mon quatrième ou cinquième appel quand une seconde détonation a retenti, et une troisième immédiatement derrière. Je suis resté pétrifié. J’écarquillais les yeux à m’en faire mal pour percer l’opacité. Des événements graves se déroulaient en dessous de moi, mais je ne saisissais pas tout.
Je ne voyais plus la femme. Au moment où l’homme a fait demi-tour, l’éclairage public s’est activé. Il s’est retrouvé dans une zone très éclairée, mais il ne semblait pas s’en soucier. Il marchait à pas lents, les épaules voûtées, la tête baissée. Je le voyais de dos, il portait une chemise blanche retroussée aux manches, un pantalon bleu marine et menait à la traîne par le bout de la crosse une carabine, genre fusil de chasse, qui raclait le sol. Quand il fût éloigné d’une centaine de pas, il se retourna et se mit à hurler quelque chose, dont je ne compris pas un mot, juste une bouillie de sons. Il gesticulait en même temps, brandissant son arme en l’air, dans un geste de virilité pathétique. Puis il s’est dirigé, à pas lents, vers une Mercedes bleu nuit, a jeté l’arme sur les sièges arrière, démarré en trombe en faisant crisser les pneus sur l’asphalte.
Désespérément, mes yeux ont fouillé dans le noir, à la recherche de la femme. Maria avait enfin rappliqué au poste d’observation, elle me demandait ce qu’elle devait faire. Vous ne voyez pas quelque chose sur la gauche, j’ai dit d’une voix forte, dans la partie obscure du parking ? Un corps étendu, a fait la vieille. J’en suis resté abasourdi. Sourde comme un pot et une vue de rapace. Elle devinait un corps allongé au sol dans la pénombre à plus de cent mètres. Et elle avait raison, je finis par le distinguer moi-même.
— Je crois qu’il l’a tuée ! ai-je affirmé de façon péremptoire.
— Je sais, a-t-elle rétorqué, j’ai assisté à toute la scène. Le type a abattu cette femme de deux coups de fusil. Le second presque à bout portant.
— Oh ! il était au moins à trente mètres.
— C’est ce que j’appelle à bout portant, a fait la vieille dame. Ces armes-là, ça portent à des kilomètres, c’est fait pour tirer du sanglier, je le sais, feu mon mari était chasseur ; alors trente pas, c’est comme à bout portant. La pauvre, elle a même pas eu le temps de s’expliquer. Elle s’est tournée vers lui pour tenter de le détourner de sa folie meurtrière, mais l’autre n’a pas daigné l’entendre. Bang bang ! Il l’a tuée de sang-froid.
J’avais dit trente mètres et pas trente pas, mais à quoi bon discuter avec une bourrique. Par la suite, comme nous étions témoins, les enquêteurs nous ont priés de venir déposer au commissariat. Prier, c’est vite dit, ils ne nous ont pas laissé le choix. Ma voisine a dit d’emblée qu’elle n’avait rien vu, ils l’ont crue sur parole. Je me suis chargé seul de l’épreuve. Une couple d’heures confiné dans des locaux étroits et mal aérés. Ensuite, deux policiers très courtois m’ont raccompagné à l’appartement, j’étais exténué, vraiment, je n’en pouvais plus. Je transpirais comme un porcin, j’avais la fièvre et un froid terrible me parcourrait l’échine. J’ai avalé deux Doliprane.
Au poste, de minute en minute, les nouvelles avaient plu sur moi comme des averses de grêlons. La victime était une dénommée Claire Serrurier, une cardiologue réputée dans l’agglomération. Ils m’ont demandé si je la connaissais, et comment ! entre médecins, on se connaît plus ou moins, et puis ma femme travaille comme infirmière dans son service de chirurgie et greffes cardiaques. Claire Serrurier quittait le bloc après douze heures de service quand son mari, un importateur de machines-outils, l’avait pourchassée et abattue après une brève altercation. Avait-elle un amant ? La police lui cherchait un mobile. Je ne pouvais répondre à cette question. Lui, par contre, avait une maîtresse. Elle était en sa compagnie quand ils l’ont cueilli au petit matin, le lendemain, dans sa résidence secondaire de Vals-les-bains.

Patrick a beaucoup pleuré à l’enterrement, nous y assistions, Jessica et moi mais n’avions pas trouvé nécessaire de faire revenir les enfants pour la cérémonie. Une foule dense se pressait. La notoriété de la victime, sa fin tragique et puis, il faut bien l’avouer, le petit côté voyeur de chacun d’entre nous. La moitié de l’hôpital remplissait les bancs de l’église. À la sortie, au moment des condoléances, j’ai serré Patrick contre ma poitrine. Nous nous étions vus à deux reprises, une fois par hasard, quelques minutes, dans le service où il allait voir sa mère quand j’attendais Jessica. La seconde, à un congrès de médecine à Biarritz où Claire m’avait présenté à lui. C’est terrible pour un fils de perdre sa mère, de mort brutale qui plus est. Assassinée par son propre père. Terrible ! Je comprenais son chagrin, son affliction et sa douleur. Ces sentiments étaient miens. Sa tristesse était mienne.
Le tueur a tiré deux fois, le premier coup a atteint la région du cœur. Le second a perforé un véhicule. Claire n’est pas morte sur le coup. Elle a été transférée dans son service de chirurgie cardiaque où toute son équipe s’est mobilisée pour la ramener à la vie, mais en vain. Jessica est rentrée très tard cette nuit-là, épuisée et démoralisée et bien évidemment nous ne sommes pas partis en voyage comme nous l’avions prévu.

Cette nuit-là, je suis demeuré éveillé, accablé de douleur, ne m’endormant qu’à l’aurore, terrassé par la fatigue, abruti par l’horreur. Je songeais à ses paupières qu’un collègue médecin avait refermées d’une main triste.
J’aimais tant ses paupières glissant pareilles à des ailes de papillons sur ses yeux tendres ; des yeux havane, luisants, comme des châtaignes aux sorties de leur coque ; des yeux sans équivoque qui disaient oui, qui disaient non, qui disaient en somme là où nous sommes ; sur lesquels les fins cils de soie se rabattaient, étrangement moins souvent qu’à l’ordinaire, comme s’il eût fallu que ses yeux soient toujours grands ouverts sur le monde.
De Claire, j’ai tant appris. Qu’il faut rêver de soi. Aimer sans condition. Donner sans restriction. Elle avait un cœur pur et une sorte de don naturel pour la vie. Elle avait changé, disait-elle, depuis notre rencontre, six ans auparavant, son talent à vivre pouvait enfin, comme la corolle d’une fleur gracile élancée sur sa tige, s’ouvrir à l’infini des songes les plus merveilleux, des saines utopies ; s’épanouir, devenir libre oiseau, ivre d’air frais, conquérante de ses pulsions, affranchie de vingt années de prison dorée où ses pensées s’étaient altérées, gâtées comme des poires oubliées dans un panier remisé au grenier... Avec Claire, je devenais poète.
Elle, avec moi, retrouvait la fraîcheur de ses vingt ans, bien qu’elle en eût cinquante-cinq. Moi, son cadet de dix ans, j’éprouvais des sentiments jamais connus à tel point que ma vie en était bouleversée, et ce grand chambardement, ce tsunami qui ensevelissait mon île avait bien failli détruire tout sur son passage dans son déchaînement de passion.
Mon couple en fut ébranlé, car, si jamais Jessica ne sut rien de la force magnétique qui m’avait entraîné bien loin dans la souffrance d’aimer trop fort, si, pour les enfants, les jours d’aujourd’hui ressemblaient aux jours d’hier et que pour la famille nous étions toujours le plus beau couple de l’année, si pour le voisinage l’image du couple cordial que nous formions ne s’était en aucun coin écornée, c’était dans les soubassements de mon être qu’il fallait chercher les signes des dommages subis. Dans un coin sombre de mon cortex, les avaries constantes s’ajoutaient aux dégâts passés. Une addition d’idées paranoïaques me tenaillait. Dans les cavités mentales les plus reculées, les plus obscures, et peut-être les plus sauvages de mon esprit, oh ! mon Dieu, nous n’étions plus dans une luxuriante savane, rassurante pour un paisible troupeau de ruminants, tel que nous pourrions décrire le paysage de notre quotidien avec Jessica. Non, désormais des démons gavés de potions hallucinogènes, des succubes aux queues fourchues, aux tétons turgescents, aux sexes avides de sexes chauds étaient entrés en possession des lieux. Mon corps se dérobait à mon contrôle. Un électron libre. Mais plus encore, ma raison vacillait, au point de penser la folie me posséder. J’aurai voulu interrompre cette relation extraconjugale, reprendre une vie paisible, routinière oui, j’étais bien avec Jessica. Pourquoi étais-je tombé amoureux de Claire ? Car il s’agissait bien d’amour. Pas seulement de désir, un vrai et bel amour. Oui, le désir me submergeait également, j’étais insatiable de son corps, j’en redemandais encore et encore de son corps, car damné j’étais, damné, et ne voulais plus qu’être damné !

Son corps, je ne le toucherai plus. Sa bouche délicate, ne l’embrasserai plus. Ses mains graciles, fragiles, flocons de neige sur ma peau, je n’en sentirai plus les caresses. Je ne parcourrai plus de ma langue humide sa poitrine, ne mâchouillerai plus ses chairs tendres d’un appétit de conquistador. Son corps absent est devenu fantôme. Et son esprit si vif, si riche, si clairvoyant...

Elle laisse un fils et un amant dans la détresse. Comment confier tout cela ? À qui m’en remettre ? Je me sens désespérément seul.

Je suis assis sur le parapet du balcon. Les pieds dans le vide. L’asphalte du parking m’appelle. Qu’est-ce qui me retient ?

PRIX

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Dranem · il y a
Je découvre cette oeuvre... vous semblez bien décrire les soubassements de l'âme humaine... l'amour fou peut nous entraîner jusqu'à l'irréparable...
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Guy Pavailler · il y a
Merci pour tous vos commentaires sympas et compliments réjouissants. N'hésitez pas à aller voir également ce qui se trame chez papy Jo.
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Marie · il y a
J’ai apprécié ce texte, particulièrementdans la description très réussie de l’évolution psychologique du narrateur. La première partie, réussie également, sur le Pays basque et Espelette, a-t-elle bien sa place ici ? Elle pourrait s’intégrer avec bonheur à un autre récit. C’est drôle : je viens aussi d’écrire sur Espelette : «Une petite rose sans épine » et je serais ravie que vous lisiez mon texte. Il n’y a pas d’enjeu puisqu’il n’a pas été sélectionné.
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Lllia · il y a
Original et agréable à lire:) mes votes +5!!
Je participe aussi à un concours de dessin en finale si tu veux jeter un coup d’oeil: https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/victoire-weasley

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Potter · il y a
Bravo ! Toutes mes voix pour cette très belle oeuvre, fellicitation !!
N'hésitez pas à jeter un coup d oeil à mon dessin finaliste pour me soutenir : https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/poudlard-3?all-comments=1&update_notif=1533195954#fos_comment_2874290

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Guy Pavailler · il y a
Le narrateur était l'amant de Claire, la cardiologue assassinée.
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Minel · il y a
J'ai succombé à la relecture....mais je lis trop vite : elle avait un amant ou pas ?
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Jean-Michel Philibert · il y a
Bravo !
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Zouzou · il y a
une histoire d'amour ....au piment d'Espelette ! mes voix
en lice poésie ' A dieu léthargie ' et 'Dès rêves d'Iran ' si vous aimez

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Chtitebulle · il y a
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