Clair-obscur

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Grimper, lire, équiper, écrire : lignes de vie, vie à la ligne  [+]

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1. L'auberge du Port d'Ilnit

Il est apparu, ombre parmi les ombres, seul comme les autres, dans cette auberge ouverte nuit et jour sur ce qui fut, jadis, l'un des quais les plus animés du Port d'Ilnit... Il n'était assurément pas d'ici. Cela se voyait à la noirceur de ses petits yeux fixes et de ses longs cheveux filasse, au teint blafard de son étrange visage coupé au couteau, à sa très haute silhouette efflanquée aussi : autant de particularités physiques qui le faisaient davantage ressembler à un loup affamé des montagnes qu'à un citadin d'Altée...
Certains jours, il chantait, dansait et buvait à n'en plus pouvoir ; d'autres, au contraire, il restait seul et silencieux, assis au fond de l'unique salle de cette modeste auberge, son regard sombre perdu dans l'obscurité lointaine de la mer, avant de se lever, brusquement, puis de claquer la porte derrière lui. Son ombre suivait alors quelques instants la jetée déserte, puis allait se perdre dans le dédale des ruelles crasseuses.
Il riait peu mais toujours avec bon cœur, et bruyamment, à tel point que, parfois, un silence gêné s'emparait de ses quelques compagnons d'infortune, ceux-ci semblant alors s'inquiéter brutalement de la joie démoniaque qui secouait sans jamais vouloir se finir la grande carcasse de celui qu'ils appelaient l'Ange Noir. Son nom était en réalité Dracoh, et nul ne connaissait ici son prénom ; à Altée, et plus particulièrement dans ces bas-fonds à l'ouest du Port d'Ilnit, on se contentait en général de l'un ou de l'autre, et plus souvent encore d'un surnom. Dracoh – l'Ange Noir – bénéficiait curieusement d'un traitement à part... Quoi qu'il en soit, cette inhabituelle double dénomination était à l'origine d'un autre fréquent malaise parmi ses mêmes compagnons d'infortune : ceux qui avaient l'habitude de l'appeler l'Ange Noir s'interrogeaient subitement quant à l'identité bien réelle de celui leur faisant face, car d'autres qu'eux, au même moment et auprès du même individu, parlaient à un dénommé Dracoh...
Ce matin-là, c'est cependant par son prénom que deux étrangers – ils étaient bien trop élégamment vêtus pour être d'ici – s'adressèrent à lui.
— Alors, Naakir, on ne reconnaît pas ses vieux camarades de classe ?
L'Ange Noir plissa ses petits yeux sombres et fixa les deux hommes attablés à quelques mètres seulement de lui, sous l'unique fenêtre de l'auberge, un simple carré inondé par la lumière du matin ; de fait, l'un et l'autre n'étaient pour Dracoh que deux ombres se découpant sur la clarté aveuglante du soleil. Pourtant, à la faveur d'un léger nuage masquant un instant la lumière venant du dehors, l'Ange Noir les reconnut.
— Pour sûr que je vous remets en mémoire. Des mines aussi constamment ravies comme les vôtres, ça ne s'oublie pas facilement.
Les deux élégants se regardèrent avec un air subitement moins joyeux ; l'un comme l'autre semblaient prendre la remarque de Dracoh comme une insolence à leur égard – pour ne pas dire comme une insulte –, d'autant que ce dernier continuait à les fixer avec insistance, de son regard noir et perçant qui fouillait loin dans les corps et les esprits.
— Et alors l'ami, faut-il tirer la tronche comme toi pour être accueilli ici convenablement ? C'est vrai, nous n'avons pas tant changé depuis les bancs du Collège Impérial d'Altée : nous préférons toujours la bonne humeur du ravi, à la morosité mortifère du triste...
—... Et comme vous le voyez, je n'ai pas trop changé non plus : je suis toujours Naakir le Maussade, comme vous m'appeliez jadis... En tout cas, si c'est pour me faire la morale, ou encore pour me remémorer un passé qui ne m'est pas particulièrement cher, que vous êtes venus jusqu'ici, autant arrêter tout de suite cette discussion bien mal engagée...
— Holà Naakir, tout doux... Nous ne nous sommes certainement pas déplacés jusqu'à toi pour brasser de trop vieux souvenirs, mais bien plutôt pour parler avenir – un avenir commun ! Est-ce qu'on peut venir à ta table, histoire de discuter de tout cela plus tranquillement ?
L'Ange Noir ne répondit pas, pas plus qu'il ne bougea de sa chaise, ce que les deux hommes prirent manifestement pour un acquiescement de sa part. En effet, déjà, ils s'étaient levés, puis, après quelques pas, ils s'assirent à la table de Dracoh, juste en face de lui. L'un d'eux, le plus petit, avait le visage rond et quelque peu bouffi, sans doute à cause de l'excès d'alcool, ce que trahissait par ailleurs son teint déjà rougeaud, bien qu'il n'ait pas encore atteint sa trentième année. L'autre, au contraire, arborait un visage émacié et d'une blancheur quasi cadavérique, comme s'il avait été trop abondamment poudré ; seule une fine moustache noire venait atténuer la pâleur anormale de son teint. Tous deux, en plus du même sourire béat qu'ils semblaient se renvoyer l'un l'autre comme une balle, partageaient manifestement un goût commun pour les habits chics aux couleurs trop criardes, de ceux que portent quelques riches commerçants et autres artistes à la mode des beaux quartiers d'Altée, désireux les uns comme les autres d'attirer sur eux toujours plus de regards, quitte à ressembler à ces oiseaux aux plumes multicolores qu'on trouve dans certaines îles chaudes et lointaines de la Mer du Sud...
L'homme rougeaud, sans conteste le plus bavard, se pencha en avant, tout en s'adressant à Dracoh sur le ton de la confidence, son épais double menton ridiculement posé sur le milieu de la table et ses yeux mi-clos rivés sur ceux de l'Ange Noir, comme s'il s'apprêtait tout à coup à livrer quelques précieux secrets, alors même que l'auberge, à cette heure matinale, n'accueillait aucun autre client qu'eux trois.
— Mon petit doigt m'a dit, Naakir, qu'après avoir quitté les beaux quartiers et qu'avant de croupir dans ce sinistre bouge, tu as passé quelques années à jouer au funambule du côté des Monts Rouges, Blancs et Gris... Moine Guerrier, toi le grand échalas du Collège Impérial d'Altée, toi Naakir le Maussade ! Ah, si on nous avait dit ça, hein Marius, qu'on aurait un jour une célébrité parmi la bande de braves fils à papas que nous étions tous ! Est-ce vrai, Naakir, que ceux qui sont passés comme toi par le Monastère d'Opam sont tous plus agiles que la plus agile des araignées ?
— On dit ça, Octave, on dit ça, mais à vrai dire on en dit tant à propos des Moines Guerriers et du Monastère d'Opam...
— On dit aussi que, tous les soirs et tous les matins, bien après et bien avant le coucher et le lever du soleil, on t'aperçoit non loin d'ici, sur la Haute Falaise qui surplombe la Mer du Sud, entre la Cité d'Altée et le Village d'Actys, et même que tu traverses sur toute sa largeur cette impressionnante paroi rocheuse, pourtant réputée infranchissable, en un aller-retour de moins d'une heure, tout cela en ne te servant que de tes mains et de tes pieds, comme une vraie araignée ! Ça aussi c'est vrai Naakir ?
— Si on le dit... Je suis par ailleurs bien content de savoir que les araignées ont des mains et des pieds... Sans doute as-tu appris tout cela d'un de ces pauvres bougres de pêcheurs d'Actys qui posent leurs modestes lignes au large de la Haute Falaise ? Quelques pièces d'or tirées des coffres bien remplis de ton regretté papa délient toutes les langues et ouvrent toutes les portes – hier comme aujourd'hui –, n'est-ce pas Octave ?
— Tout de suite les remarques déplaisantes, je te reconnais bien là, Naakir le Maussade... Quelque part, ça me rassure : c'est bien toi et toi seul que je retrouve après tant d'années ! En tout cas, je constate que tu es toujours aussi perspicace : mon cher papa – paix à son âme – est bien mort, quant à nos renseignements te concernant, ils viennent effectivement d'un modeste pêcheur d'Actys – à vrai dire, il est dans une situation beaucoup plus enviable depuis que Marius et moi l'avons généreusement rétribué en échange de ses bons et loyaux services...
— Et tout cela pour m'observer en train d'escalader la Haute Falaise ?... C'est flatteur mais peu crédible, Octave...
— Crois-moi, Naakir, ta petite activité solitaire du soir et du matin revêt une grande importance pour nous – et quand je dis « nous », je t'inclus aussi... Mais tu as raison, ce brave pêcheur d'Actys nous a vendu une autre information, pour le moins aussi capitale...
— Venons-en aux faits, Octave ! Ce n'est certainement pas pour me raconter vos étranges tractations avec un obscur pêcheur, et sans doute encore moins pour flatter mon égo comme tu le fais pourtant avec une belle ardeur, que Marius et toi êtes venus jusqu'ici pour me voir, loin de vos beaux quartiers...
—... La susceptibilité toujours à fleur de peau, à ce que je vois... Pour ça non plus tu n'as pas changé, Naakir ! Mais venons-en aux faits, puisque telle est ta volonté... En réalité, il s'agit de bien mieux et de bien plus que de simples faits... De l'or, Naakir, de l'or bien doré, étincelant sous les rayons du soleil qui se couche au loin, au-delà de la Mer du Sud, de l'or comme on n'en fait plus, d'une pureté inégalable, de l'or extrait des fameuses et secrètes Mines Elfiques d'Adraëlla, dans les Monts Gris, de l'or ensuite raffiné et moulé en de beaux lingots et de belles pièces, tous bien dodus, par les incomparables orfèvres du village Nain d'Aquater...
Pour la première fois depuis le début de cette discussion, un sourire sembla s'esquisser sur le visage crispé de Dracoh. Un bien curieux sourire cependant, qu'on aurait tout autant pu prendre pour une grimace de dégoût ou de moquerie.
— Vous croyez me faire saliver avec votre fichu or, qui semble d'ailleurs, Octave, t'inspirer plus que de raison – quel surprenant poète tu joues là ! Pour ce qui est de me faire saliver, je préfère m'en remettre aux talents culinaires – ceux-là bien réels – de mon aubergiste préféré... L'or, Octave, nous a déjà causé suffisamment de tort par le passé : Marius, toi et moi sommes bien placés pour le savoir...
Un silence gêné s'installa entre les trois hommes, alors qu'une même expression agacée et lasse se lisait désormais sur le visage des uns et des autres.
— Tu disais toi-même ne pas vouloir évoquer le passé, Naakir, alors, de grâce, épargne-nous ces pénibles et lointains souvenirs... À l'époque, c'est vrai, l'or nous avait aveuglés ; il faut dire que nous étions encore jeunes, insouciants, naïfs, et, soyons honnêtes, quelque peu stupides...
—... Et aujourd'hui, Octave, plus de dix ans après nos fameuses bêtises, nous sommes tous un peu plus vieux... Mais pour le reste, avons-nous vraiment changé ?
— Décidément, Naakir, tu demeures l'incorrigible pessimiste que tu étais déjà, et tu t'avères toujours aussi implacable dans tes jugements – « la nécessaire méchanceté des hommes lucides », n'est-il pas ?...
Octave et Naakir, les deux anciens « camarades » du Collège Impérial d'Altée, se toisèrent longuement du regard, leurs yeux vibrant d'une même flamme noire et sinistre. Alors que leurs poings se serraient sur la surface poisseuse de la table séparant à peine leurs deux visages se faisant face, la voix presque fluette de Marius s'infiltra avec une force inattendue dans l'atmosphère irrespirable de l'auberge, désamorçant tout d'un coup cette trop pénible tension...
— Voyons, messieurs, quelques vieilles rancœurs et quelques habituelles divergences d'opinions ne doivent pas gâcher les retrouvailles d'anciens camarades de classe que nous sommes tout de même... Et elles ne doivent surtout pas nous empêcher d'aborder, enfin, la raison de notre présence ici, à tes côtés, Naakir... Alors parlons d'avenir, que diable !
D'un simple hochement de la tête, Octave fit comprendre à Marius qu'il pouvait continuer à mener la discussion – manifestement, l'homme au teint blafard ne suscitait pas la même défiance auprès de l'Ange Noir, leur ancien et irascible « camarade »...
— Tu n'as guère d'attrait pour l'or, Naakir, et ma foi tu as sans doute bien raison... Tout cela n'est que du bassement matériel, tout juste bon pour les goinfres et les prétentieux – comme nous le sommes tous un peu, non ?... Mais dans l'affaire qui nous amène jusqu'à toi, ce n'est qu'une motivation – bien futile je le conçois – parmi d'autres, et nul doute que ces autres motivations, au nombre de deux au moins, trouveront davantage grâce à tes yeux, Naakir... Le défi et la vengeance... Ah, ah, à voir l'expression de ton visage qui s'illumine soudain, je présume que j'ai visé juste, et que cela t'intéresse déjà plus que ce vulgaire métal doré, n'est-ce pas Naakir ?
La curiosité de l'Ange Noir avait indiscutablement été piquée au vif ; il suffisait pour cela de voir le scintillement métallique au fond de ses petits yeux noirs. Marius, de sa voix quasi enfantine, s'apprêtait à lever, au moins en partie, le voile de mystère qu'il mettait jusque-là un malin plaisir à entretenir...
— Parlons d'abord du défi, Naakir : cet or, tu l'as sans doute déjà deviné, se trouve non loin d'ici, dans l'une des nombreuses grottes naturellement creusées dans la Haute Falaise que tu connais si bien. Un trésor en pleine paroi, face à la Mer du Sud et cent mètres au-dessus de la surface de l'eau, un trésor accessible seulement par un grimpeur hors pair, comme toi seul l'est Naakir !
— Ce fichu or n'est pas arrivé là-haut par enchantement ! Comment l'a-t-on emmené jusqu'à cette inaccessible grotte ? Et par qui ?
— Commençons par le « comment »... Et bien si, Naakir, cet or est en quelque sorte arrivé là-haut par enchantement, ou plus précisément par la magie de quelques membres peu scrupuleux de la Confrérie des Mers, que tu connais aussi bien que nous... Et du coup, tu as aussi la réponse au « qui » !
— La Confrérie des Mers, Marius, rien que ça ! Et vous croyez que nous trois sommes plus à même de rejouer ce genre de méchant tour – si j'ose ce mot – à ces expérimentés magiciens – et pour bon nombre d'entre eux bandits – qui la composent ? Nous nous sommes déjà fait ridiculiser une fois, avec les conséquences funestes que nous avons évoquées...
— C'était il y a plus de dix ans, Naakir, une éternité ! Et tu oublies la seconde motivation : la vengeance !
— Je l'ai déjà accomplie, ça aussi tu le sais Marius... Et je n'ai pas besoin de plus que ce que j'ai déjà fait subir à celui qui nous a jadis trahis au sein de la Confrérie des Mers...
— Ta vengeance est « accomplie », dis-tu ? Je suis au regret de t'annoncer, Naakir, que celui que tu croyais mort sous tes coups, ce magicien et bandit Silius, celui qui a bafoué notre confiance et entraîné notre emprisonnement voici dix ans, a refait surface du côté d'Actys, son village natal paraît-il, menant là-bas et comme avant ses prospères et peu recommandables petites affaires au sein d'une branche particulièrement corrompue de la Confrérie des Mers... Il est l'un de ceux responsables de la surveillance de cette fameuse cache d'or, dans cette grotte bien planquée au beau milieu de la Haute Falaise. D'ailleurs, à l'instant où je te parle, il y est, et il y restera jusqu'à demain matin... Alors, Naakir, ta vengeance est-elle si « accomplie » que cela ? Ou n'attend-elle désormais que toi ?
Le visage de l'Ange Noir avait à nouveau subitement changé, le moindre de ses traits exprimant maintenant une volonté froide et déterminée, à un tel niveau d'intensité que Marius et Octave retrouvèrent aussitôt leur éternel sourire satisfait et complice : en effet, même s'ils s'apprêtaient à promettre la moitié du butin à Dracoh, ils étaient surtout bien certains d'avoir désormais trouvé leur homme...

2. La Haute Falaise

Le clapotis nerveux des vagues et les étranges bruits de succion provoqués par le flux et le reflux de l'eau de mer sous le pied immergé de la Haute Falaise furent peu à peu remplacés par une brise légère et régulière venue du large. La gigantesque boule rouge du soleil couchant venait de basculer totalement derrière la ligne indécise de l'horizon, très loin sur la Mer du Sud... Dans moins d'une heure, l'obscurité aurait gagné la partie. Une heure : le temps prévu par l'Ange Noir pour rejoindre la fameuse grotte située en pleine paroi, pour descendre l'or s'y trouvant, et enfin pour se tirer lui-même de cette folie... La folie, pour l'instant, c'était de voir le vide de la Haute Falaise se creuser sous ses pieds au fur et à mesure qu'il grimpait au-dessus de la surface de l'eau. Entre ses jambes solidement campées sur les rares aspérités de la roche et environ cinquante mètres plus bas, Dracoh apercevait encore la minuscule coquille de noix ballottée par les flots. Depuis cette barque, il avait commencé sa délicate ascension, quelques minutes plus tôt. Il distinguait désormais à peine Octave et Marius qui, debout à l'arrière de l'embarcation, dévidaient une longue corde en chanvre, dont l'une des deux extrémités était solidement fixée autour de sa taille à lui. Cette corde ne le sécurisait absolument pas – bien au contraire, son poids croissant au fil de l'ascension s'avérait un handicap non négligeable. Elle aurait pour seule utilité, tout à l'heure, de descendre de la grotte jusqu'à la barque les fameux sacs d'or tant convoités par Octave et Marius. Pour l'Ange Noir, le seul butin valable avait pour nom Silius...
Un inquiétant sourire de folie furieuse déforma un peu plus le visage déjà crispé par l'effort de Dracoh : seul sur la paroi, sans autre planche de salut que ses propres pieds et mains pour rester au contact du rocher, il sentait la mort rôder partout et à chaque instant, et il aimait ce sentiment d'urgence et de fragilité tout autour de lui. Marius, ce matin, avait parlé de « défi », et, ma foi, sur ce point au moins, l'Ange Noir n'était pas déçu ; restait encore la vengeance à assouvir...
En attendant, la roche de la Haute Falaise, sombre et poisseuse en bas à cause des éclaboussures de la mer qui venait lécher les premiers mètres de la paroi, s'avérait plus haut davantage claire, sèche, et même rugueuse sous les doigts agiles et solides de Dracoh. Malgré la nuit noire descendant rapidement, il continuait à grimper d'un bon rythme régulier, se déplaçant le long de la Haute Falaise selon une trajectoire quasi rectiligne, droit au but – la grotte –, les quelques écarts, parfois à peine perceptibles, étant toujours imposés par la disposition des prises naturellement creusées dans la roche. Ici, il traversait de quelques dizaines de centimètres vers la gauche, pour rejoindre une fissure dans laquelle il pourrait aisément glisser ses mains ; là, au contraire, il se permettait quelques pas vers la droite, pour éviter une zone surplombante ou trop lisse...
Levant les yeux vers le sommet de la Haute Falaise qui disparaissait presque totalement dans l'obscurité, Dracoh aperçut une masse plus sombre encore que la nuit, un trou béant et noir dans la paroi, à l'intérieur duquel seul l'écho de quelques gouttes d'eau cristalline apportait un semblant de vie au vide minéral et glacé de ce qui s'avérait être la fameuse grotte...
Cette cavité se trouvait désormais à seulement cinq ou six mètres au-dessus de l'Ange Noir. Tout en bas, à la surface d'une mer qui commençait à miroiter légèrement sous les rayons d'une épaisse demi-lune blafarde venant tout juste d'apparaître sur le sombre horizon, Dracoh ne distinguait presque plus la barque dans laquelle Octave et Marius, toujours debout, l'attendaient silencieusement. Entre eux et lui, la quasi-totalité des cent mètres de la corde avait été dévidée. Cet immense et inquiétant serpent beigeâtre ondulait le long de la Haute Falaise, sous l'effet conjugué de la brise marine et des mouvements de corps de l'Ange Noir. Encore quelques pas d'escalade et ce dernier posa une première main ferme sur la lèvre inférieure de la grotte. Bientôt, il se redressa de tout son haut à l'entrée de l'étroite cavité suspendue, dont il ne distinguait pas encore le fond, car celui-ci était plongé dans une obscurité presque totale.
Dracoh marcha comme une ombre, sur une dizaine de mètres, le long d'un boyau de plus en plus étroit et bas de plafond, où il peinait à se maintenir debout, jusqu'à apercevoir une masse sombre, étendue sur le sol, et qui lui barrait le passage. Il dégaina sa dague. Quelques légers reflets sur le métal argenté donnaient l'impression que la lame effilée allait s'envoler dans l'espace clos et obscur de la grotte, à la manière d'une chauve-souris partant en chasse dans la nuit. En approchant encore un peu plus, Dracoh vit que la masse sombre s'avérait être une couverture maronnasse, qui recouvrait manifestement un corps humain allongé à même le sol. Quelqu'un dormait profondément à en croire les ronflements puissants et réguliers qui venaient jusqu'aux oreilles de Dracoh. Un léger sourire crispé illumina le coin de la bouche de l'Ange Noir, tandis que son bras droit jaillissait vers l'avant, la lame de sa dague disparaissant toute entière dans cette masse sombre étendue sur le sol. Aussitôt, la couverture se dégonfla, en même temps que de l'air s'échappa en une sorte de feulement léger de l'étroite fente ouverte par le coup de dague de Dracoh. Ce dernier se retourna précipitamment, car un rire moqueur, remplaçant les ronflements, résonnait maintenant depuis l'entrée de la grotte. Dans le rond presque parfait de celle-ci, il reconnut instantanément la silhouette ramassée du magicien Silius, qui se détachait sur un morceau de ciel nocturne, à peine éclairé par une lune blafarde et quelques étoiles vaguement scintillantes.
— Alors, Naakir, qu'est-ce que ça fait de tomber sur un revenant ?
— Je ne crois pas à la résurrection, Silius, pas plus qu'à tes pitreries de magicien...
—... Et pourtant, tu t'es à nouveau fait berner par l'une d'entre elles...
L'Ange Noir baissa des yeux las vers la vieille couverture qui gisait – vide – sur le sol poussiéreux de la grotte, juste à côté de lui ; presque dans le même temps, un brusque éclair de folie éclaira à nouveau la prunelle de ses yeux sombres, et il serra un peu plus fort le manche de sa dague, prêt à frapper pour la seconde fois.
— Voyons, Naakir, crois-tu vraiment que ce genre de pitoyable joujou peut régler quoi que ce soit ? Quel naïf tu fais, encore aujourd'hui !
Dracoh poussa un juron inaudible et s'élança tel un fauve en direction de Silius, sa dague pointée rageusement vers le cœur du magicien d'Actys. Mais il ne fit pas trois pas. Soudainement entravé par un poids phénoménal autour de sa taille, il trébucha et tomba sur ses genoux, lâchant son arme dans sa brusque et lourde chute. L'Ange Noir, au sol, misérable et humilié, entendit à nouveau le rire moqueur de Silius, qui le narguait. Celui-ci, toujours debout à l'entrée de la grotte, tenait ostensiblement et fièrement la longue corde reliant Dracoh à Octave et Marius.
— Et oui, Naakir, encore une des mes « pitreries », comme tu les appelles !...
Autour de sa taille, l'Ange Noir vit – et surtout sentit dans son corps – que le chanvre de la corde s'était transformé autour de sa taille en un métal sombre, au moins aussi lourd que du plomb. Malgré sa carrure d'athlète, Dracoh avait été déstabilisé et mis à terre par le poids phénoménal de cet étrange métal ensorcelé par Silius.
— Maudit sois-tu magicien ! Et maudites soient tes diableries !...
— Et toi, monsieur l'ancien Moine Guerrier, pitoyable sous-fifre de l'Empire, tu peux tout autant maudire les deux zigotos restés en bas à t'attendre, eux qui t'ont fourni cette jolie corde censée descendre l'or de la Confrérie des Mers – de l'or qui n'a jamais existé, du moins pas ici !... Contre quelques pièces de ce même métal doré, cet Octave et ce Marius n'ont pas hésité à me suivre dans cette aventure un peu folle... « Défi et vengeance », t'ont-ils promis ? C'est pour l'un et pour l'autre que tu t'es lancé dans cette courageuse et déraisonnable escalade, n'est-ce pas ? Mais tu vois, Naakir, je te connais trop bien, et cette vengeance entre nous, c'est finalement moi qui vais l'accomplir et la savourer – « qui est pris qui croyait prendre »... Allez Naakir, sans rancune, et pour l'heure apprête-toi pour le grand s...
L'Ange Noir ne laissa pas Silius finir sa phrase. En un éclair de lucidité, sans doute attisé par ce fameux instinct de vengeance plus encore que pas celui de sa propre survie, Dracoh tendit ses longs bras et réussit à s'emparer de la section de corde demeurée en chanvre, et donc normalement souple au-delà de sa plombante ceinture métallique... En un geste précis et rapide du poignet, vers le haut, il fit faire à la corde deux grandes boucles bien rondes, d'au moins un mètre de diamètre chacune, comme s'il s'était agi d'un lasso... En un second geste, tout aussi rapide mais vers le bas cette fois, Dracoh rabattit ces deux boucles au-dessus de la tête de Silius... Enfin, en un troisième et dernier geste, brusque et vers lui pour finir, l'Ange Noir fit se serrer solidement les deux mêmes boucles de corde autour des bras et de la taille du magicien. Ce dernier, ficelé comme un saucisson et muet de surprise, tenta un peu tardivement de se débattre, pour se libérer... Bien mal lui en prit : en plus de chuter au sol dans sa vaine agitation, les quelques mouvements répétés sur la longue corde furent pris par Octave et Marius comme le signal qu'ils attendaient réellement de la part de Silius... Les deux hommes, debout dans la barque, tout en bas de la Haute Falaise, actionnèrent de concert et de toutes leurs forces la manivelle de leur treuil. Aussitôt la corde s'enroula autour de la large bobine et se tendit sur toute sa longueur, entraînant tout là-haut, à son autre extrémité, Silius et Dracoh vers le précipice. Octave et Marius entendirent bien des hurlements provenant de la grotte suspendue, mais aucun d'entre eux n'imagina une seule seconde qu'il pouvait s'agir de ceux du magicien, alors ils continuèrent de tourner la manivelle, encore et encore, mettant bien du cœur à l'ouvrage... Tout là-haut, l'Ange Noir, au prix d'un effort surhumain, avait réussi à se redresser quelque peu, malgré le poids toujours phénoménal de la corde métallique et ensorcelée autour de sa taille ; il se tenait maintenant accroupi, alors que la glissade vers le grand et fatal plongeon se poursuivait irrémédiablement...
— Bougre d'idiot de Silius ! Au lieu de vociférer et de t'agiter comme un fou furieux, tu ferais mieux de résister avec moi aux deux abrutis que tu as engagés, et qui vont bientôt nous précipiter dans le vide si nous ne faisons rien !
Quelque peu dégrisé par la puissante invective de Dracoh, Silius se tut aussitôt, se releva, et fit enfin face au vide qui s'approchait dangereusement. Se tenant désormais debout et l'un derrière l'autre, bien campés sur leurs jambes et avec leurs talons solidement ancrés dans le sol, l'Ange Noir et le magicien d'Actys ne tardèrent pas à contrebalancer le tirage de la corde. Tout en bas, dans la barque, Octave et Marius continuaient pourtant à actionner la manivelle du treuil, suant et pestant contre cette maudite roue qui ne voulait plus tourner, et cette fichue corde qui ne daignait plus bouger ; mais plus rien n'y faisait, ni pour l'une ni pour l'autre... Après quelques minutes de vains efforts, à bout de force, ils durent admettre qu'il ne servait plus à rien de s'entêter ainsi, comme des damnés... Craignant les représailles du magicien Silius plus que tout, et constatant que le plan initial de ce dernier ne se déroulait manifestement pas comme prévu, ils firent ce qu'ils estimaient le plus adapté et le plus judicieux au vu des circonstances : fuir... Ils tournèrent donc la manivelle du treuil, mais cette fois dans l'autre sens, jusqu'à se débarrasser définitivement de cette maudite corde. Puis, désormais « libres », et avec les dernières forces encore en leur possession, ils ramèrent vigoureusement jusqu'au Port d'Ilnit, disparaissant ensuite et bien vite dans les beaux quartiers de la Cité d'Altée, où ils tenteraient à nouveau de se fondre et de se faire oublier de Silius comme de Dracoh...
Tout là-haut, dans la grotte suspendue, on dit que l'Ange Noir et le magicien d'Actys se dévisagèrent un instant, échangeant un même et étrange sourire grimaçant. Puis, sans un mot ni même un geste de trop, ils convinrent sans doute de la suite à donner à cette bien curieuse soirée. Silius, grâce à quelques incantations magiques scandées tout en tenant au creux de sa main droite sa fameuse Pierre de Chilianne, libéra enfin Dracoh de son pesant carcan... Aussitôt, ils balancèrent dans le vide cette longue corde ensorcelée et quelque peu maudite, qui faillit bien, cette nuit-là, leur coûter la vie à tous les deux... Entraînée par le poids de l'extrémité métallique précédemment enroulée autour de la taille de l'Ange Noir, cette espèce d'interminable et monstrueux serpent coula à pique, et pour toujours, dans les profondeurs de la Mer du Sud.
Enfin, Dracoh suivit Silius à l'intérieur de cette grotte suspendue, que le magicien connaissait bien car elle servait effectivement, de temps à autre, de cache d'or à la Confrérie des Mers. Sans doute était-elle bel et bien vide cette nuit-là, mais à vrai dire l'Ange Noir n'en avait plus rien à faire de ce foutu métal doré, encore moins maintenant qu'auparavant... Après quelques dizaines de mètres à marcher dans une galerie horizontale, de plus en plus étroite et basse de plafond, les deux hommes empruntèrent une échelle ascendante courant le long d'un puits naturel, qui les mena enfin jusqu'à l'air libre, au beau milieu du plateau aride situé entre la Cité d'Altée et le Village d'Actys, plateau qui prolongeait le sommet de la Haute Falaise...
Toujours sans un mot et sans un geste de trop, les deux farouches ennemis, oubliant un temps leur puissant désir de vengeance, se quittèrent à cet instant précis, là, au beau milieu de cette étendue désertique et difficilement identifiable, chacun s'éloignant silencieusement et de son côté – vers la Cité d'Altée et vers le Village d'Actys –, sous une lune blanchâtre et quelque peu gibbeuse, comme une plaie vaguement purulente dans la nuit noire.
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Chantal Sourire · il y a
Un texte à ambiance...!
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Ginette Flora Amouma · il y a
La quête de l'or conduit à un autre métal inestimable : celui de la liberté.
Une aventure "fantasy" et son univers symbolique donnent un beau plaisir de lecture .

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