Clair de lune

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Paraît que j'ai toujours aimé faire la pitre, alors peu se sont étonnés que je commence à écrire des chapitres ! Retrouvez la totalité de mes écrits Phare-Feu-Lus, –mais pas que ! – ici  [+]

Image de Printemps 2020

— Psst ! Eh toi ! Toi aussi, tu peux le faire ?
Pirouettant sur elle-même, virevoltant dans les airs, une ombre sautait de mur en mur à travers la pièce. Les lumières étaient éteintes, plongeant l’appartement dans une douce obscurité, mâtinée par une lune pleine et ronde. Les pieds entrelacés, les corps entremêlés, Landry et Claire dormaient à poings fermés.
— Oh ! Je te cause ! Je sais que t’es pas sourde ! En tout cas, ta maîtresse ne l’est pas !
— Ne parlez pas de ma maîtresse, vous ne la connaissez pas !
— Ah, tu n’es pas muette non plus !
— Vous devriez dormir, comme tout le monde, au lieu de vous agiter comme une sonde.
— Justement ! C’est le moment d’en profiter ! La nuit t’appartient !
— C’est à ma maîtresse que j’appartiens, et je ne dois jamais rester très loin.
— Ils risquent pas de se réveiller !
— On ne sait jamais ce qui peut se tramer.
— C’est bien ma veine de tomber sur une ombre qui a peur d’elle-même.
Il se posta sous la fenêtre, la silhouette dépitée, la face tournée vers la lune.
— Moi, j’ai pas peur !
— Oh, si, une véritable ombrelle !
— Et est-ce qu’elle oserait faire ça, votre ombrelle ?
Elle sortit de la zone d’ombre où, comme toutes les ombres de leur espèce, ils avaient été entassés à la nuit tombée, attendant le soleil qui sonnerait le réveil de leurs maîtres respectifs. Elle se tenait maintenant au milieu de la pièce, fièrement dressée au-dessus du lit des deux amants, touchant presque la chevelure blonde et tressée de la jeune femme.
— Voilà qui me plaît mieux ! Moi, c’est Lucky Luke.
— Lucky Luke, quel genre de nom est-ce donc ?
— Quoi, tu connais pas Lucky Luke, l’homme qui tire plus vite que son ombre ! La BD !
— La bande dessinée ? Claire n’en lit jamais. Elle préfère les grands auteurs, elle fait partie des grands lecteurs.
— Je vois, madame prend des grands airs ! Et quel est votre prénom, de grande héroïne ? fit-il moqueur.
Il se tenait à présent près d’elle, posté au milieu de la chambre.
— Eh bien… Claire.
— Claire ? Comme… ?
— Comme ma maîtresse.
Elle baissait la tête.
— C’est pas vrai, tu ne t’es jamais donné de prénom ?
— À quoi bon et pour quoi faire ? C’est très joli, Claire.
— C’est déjà pris surtout.
— Je ne vois pas pourquoi j’en changerais, à ma maîtresse, je suis assignée, et heureuse je peux m’estimer.
— Mouais, c’est ennuyeux.
— Pour qui vous prenez...
— Je parlais du prénom ! Enfin, Claire ! Ok, ça passe partout, ça passe le temps, mais ça passe pas la muraille !
— Je ne comprends rien à ce que vous chantez, vos expressions sont un peu en chantier.
— Claire, ça clinque pas, ça claque pas, c’est plus clair ?
— Eh bien, appelez-moi Scarlett, que ce cirque s’arrête !
— Johansson ? Dis donc, t’es sûre que tu marches pas dans l’ombre d’une autre ?
— O’Hara ! C’est une héroïne de roman, franche, belle et courageuse, tout le contraire de vous, espèce de marionnette voltigeuse ! s’écria-t-elle, la silhouette révulsée.
— Mignonne quand elle s’énerve, là, ça me parle !
— Et moi, je ne vous parle plus guère, je n’ai pas à subir un tel calvaire. Et puis demain, nous partons jouer sur les planches, comme tous les dimanches.
Elle s’était rapprochée de la zone d’ombre, prête à se recroqueviller dans le coin jusqu’au lendemain matin.
— Seigneur, ça ne marchera jamais !
— Pardon ?
— Entre Landry et Claire !
— Pourquoi dites-vous ça, ils ont l’air de s’entendre, du moins sous les draps.
Son ombre avait pâli à cette évocation.
— Enfin, avec votre maîtresse passionnée d’auteurs enterrés et mon maître accro aux BD !
— En effet, c’est plutôt mal parti, mais on a déjà vu des paires moins assorties.
— Parlez-vous en expérience ?
— Moi, non, enfin, je ne ferai jamais d’ombre à ma maîtresse, c’est elle qui plaît et c’est moi que l’on délaisse.
— Elle est peut-être moins prude que toi ?
— Prude, je ne le suis point, et être rude ne vous sert point. Sans l’ombre d’un doute, vous n’y comprenez goutte. Claire et moi sommes si liées, elle est si vive, si joyeuse, si admirée, qu’elle a besoin de moi, pour sa sérénité. Et, puis, je ne suis qu’une ombre, souffla-t-elle, comme pour elle-même.
— Ouh la, faut pas être si sombre ma parole !
— Je ne suis ni pessimiste ni utopiste. Là tient ma réalité, dans le rôle que l’on m’a distribué. Je comprends qu’elle attire les regards, et qu’on ne m’accorde aucun égard. C’est ainsi, la vie aurait été tout autre, si je n’étais celle-ci.
— Mais c’est tout le contraire ! La nuit, tu peux être ce qu’il te plaît, un jour Lucky Luke, le lendemain Luke Skywalker ! Passer du plat à la 3D, de l’insignifiance à la beauté, de l’ombre à la lumière ! Si je restais comme je suis la journée, ce serait d’un ennui ! Mon maître est d’une gentillesse écœurante, ça en est même décourageant ! Pas un pli de côté, ni un mot de travers, il avance droit sur son chemin, comme un poireau dans un champ.
— Votre comparaison est quelque peu maladroite, c’est aussi incongru qu’un pantin dans une boîte.
— Dis donc, elle t’a rudement bien dressée, glissa-t-il en mimant le claquement d’un fouet.
— Je ne vois pas pourquoi ce portrait vous dressez.
— C’est exactement ce que je dis ! Tu fais des rimes et tu parles comme dans une poésie !
Il gesticulait de plus belle.
— C’est ridicule, je crois que tu fabules… murmura-t-elle. La tête lui tournait.
— Encore une ! Voilà que tu me tutoies ?
— Et pourtant je ne fais aucun effort, réalisa-t-elle. C’était la première fois qu’elle remarquait sa particularité. Elle n’avait jamais eu trop l’habitude de s’observer, ni d’être observée.
— Elle a dû t’ensorceler le corps !
Il faisait mine de lui jeter un sort.
— Je n’y vois pourtant aucun remor… regret ! Voyez, j’ai réussi, sans aucune simagrée ! s’exclama-t-elle devant son audace. Mince, ça recommence, c’est une véritable transe.
Elle s’était ratatinée sur elle-même.
— Allons, c’est pas bien grave. Tu aurais pu connaître pire, comme situation.
— Et qu’est-ce qui pourrait être pire, que ne pouvoir simplement, les choses dire ?
— Eh bien, tu pourrais être l’ombre d’une alcoolique !
— C’est censé être ironique ?
— Imagine, condamnée à tituber !
— Terrible en effet…
— Je sais ce dont tu as besoin ! D’une danse !
— Une danse ! Enfin, ma maîtresse ne sait pas danser, elle finit toujours par une cheville cassée.
— Ta maîtresse danse peut-être comme un pied, mais ce n’est pas elle que j’invite. Juste une petite danse qu’on s’amuse et que tu oublies ces vers que te dicte ta muse !
Lucky Luke s’approcha d’elle, plus pressant, la lune reflétant plus encore la force de ses contours. Scarlett regarda du côté de sa propriétaire qui, inconsciente du trouble qui agitait sa propre ombre, dormait toujours paisiblement, lovée contre le corps brûlant de Landry. Elle hésita, puis se déploya.
Les deux ombres se frôlèrent et se touchèrent enfin, épousant sans bruit l’autre corps proche du sien. Lucky Luke glissa un pas sur le côté, et Scarlett, oubliant sa gêne première, se laissa porter. Elle, ombre docile, oscillait sous le corps gracile de l’ombre frondeuse. Elle, ombre sans paupière, se prit à rêver sous la douce lumière. Scarlett goûtait à cette sensation qui la grisait, elle volait, s’oubliait dans cette fantôme farandole. Libérée du poids des mots, elle se sentait légère, désirable et désirée. Sans musique, ni personne pour les voir, ils évoluaient dans la clair-obscurité. Spectacle étrange que ce tableau d’ombres chinoises qui tanguent et qui bercent sous la lune espiègle. Elles ne faisaient plus qu’une, l’ombre d’une ombre.
La nuit s’éternise, le temps n’a plus d’emprise, et lorsque la lune s’efface, nos deux ombres ont déjà repris leur place, essoufflées, évanouies avec la nuit.
Le matin surgit hélas ! Lucky Luke sortit de la zone d’ombre, l’esprit vaporeux, le cœur amoureux. Claire s’était enfuie, et Scarlett aussi. Encore une qui n’était pas restée. Encore une journée normale, sans aspérité, sans éclat, sempiternelle. Dur retour à la réalité, liée aux pas de son propriétaire. Il collait Landry, qui venait de se lever et se dirigeait vers la salle de bain. L’ombre ne sentait même pas les gouttes d’eau qui lui ruisselaient sur le corps. Il épousait les gestes mécaniques de son maître qui portait sa tasse de café à ses lèvres, restant de marbre devant la lumière blafarde de la cuisine qui d’habitude agressait sa silhouette. L’âme en peine, Lucky Luke poursuivait sa journée derrière les souliers de Landry, traîné dans son sillage, un morne horizon de vaisselle nettoyée et de linge repassé. L’après-midi, Landry retrouva ses amis dans un pub sans charme, plus rien n’avait d’attrait, Lucky Luke se laissait marcher dessus sans broncher. Il cherchait dans les ombres des tables voisines, une qui ressemblerait à celle de Claire. La nuit lui paraissait loin. Mais Landry repartait déjà, montre au poignet, si pressé que Lucky Luke peinait à garder le rythme. Il maudissait sa malédiction qui le forçait à filer son maître et son odeur de parfum musqué. Landry n’y avait pas été de main morte. Voilà qu’il repartait à la chasse à la partenaire ; au fond ils avaient tous la même frousse, celle de rester célibataire. Un éternel solitaire. Alors, il crapahutait, soirée après soirée, sur les sites de rencontres, dans les bars, dans les bras d’une femme ou d’une autre. Ça matchait quelquefois, ça collait rarement. Son maître insistait, persistait. Il voulait tant s’accrocher, mais pour son ombre, c’était une piètre comédie. Il savait que les filles finissaient par se lasser. En amour, la gentillesse est une qualité qui ne tient pas la distance. Une denrée périssable. Une compagne jetable. Les filles croyaient rechercher la sécurité, mais leur cœur réclamait de l’aventure et des montagnes russes. On ne reste pas avec une Barbe à Papa. Surtout si elle sent le musc à plein nez.
Oh, il en avait vu Lucky Luke, des ombres défiler. Taquines. Innocentes. Naïves. Délurées. Électriques. Rusées. Pourtant, il n’avait jamais ressenti cette fusion dont la lune seule avait été le témoin. Scarlett n’était pas la plus fine, ni la plus belle, mais son être tout entier en était imprégné, et il priait que Landry devienne quelque poète pour plaire à cette Claire. Alors… alors, peut-être qu’ils se retrouveraient, dans une nuit, une semaine, pour qu’il la revoie au moins une fois, qu’il comprenne le sort qu’elle lui avait jeté, car c’était un sortilège assurément, il fallait qu’elle l’en délivre. Après tout, elle-même était condamnée à réciter des vers… ce qu’il les aimait ses vers. C’était des bulles envoyées dans le ciel. Il trouverait un moyen d’influencer son maître, de lui glisser des poèmes sur sa table de chevet, il arriverait bien à déplacer les objets. Et alors, Claire reviendrait. Oh, quelle torture ! Voilà ce que c’était de jouer les grands chevaliers. Il aurait dû prendre un autre personnage. Un professeur Tournesol. Un Gaston Lagaffe. Il lui aurait écrasé les pieds. La mascarade aurait été terminée. Scarlett n’était même pas si jolie. Mais piégé dans l’ombre de son maître qui patientait chez le fleuriste, il guettait la tombée de la nuit. Oui, cette nuit, il pourrait s’enfuir et la retrouver, Paris n’est pas si grande lorsque les toits sont endormis. Il fouillerait toutes les zones d’ombre. Il commencerait par les théâtres, Claire jouait aujourd’hui, tout n’était pas perdu, allons, rien n’était perdu…
Landry sonna, nerveux, et se passa la main dans les cheveux. Lucky Luke grimaça en suivant son geste. Encore un rendez-vous insignifiant, des roses belles et plates à la main. Il le détestait. Lui et sa trouille de finir seul comme un vieux radis. La porte s’ouvrit, une jeune femme les accueillit sur le seuil. Landry se pétrifia. Son ombre aussi. Lucky Luke reconnut la longue tresse dorée et la douce silhouette qui la suivait, les contours de ses pieds, déjà prêts à danser.

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