Cinéphiles

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Stade Philippidès*, arrêté au feu rouge, je me rappelle d'une cendrée perdue dans les années soixante-dix, je me rappelle de mon ami Pedro avec qui, après notre journée de travail, je faisais  [+]

« Un chien vaut mieux que deux ou trois gros rats. » Paulo lâchait ce genre de phrase qui sonnait comme des proverbes estampillés pages roses d’un Petit Larousse fusionné avec l’almanach Vermot. En l’occurrence, je me demandais bien ce qu’il voulait dire. J’avais certainement raté un épisode. Mais il ajouta quelques paroles beaucoup plus compréhensibles.
— Putain, ça me gratte !
— Est-ce que ça te chatouille ou est-ce que ça te gratouille ?
— Ça me gratte et c’est mon « Drôle de drame », répliqua-t-il du tac au tac.
— Gagné, mon cher Paulo mais c’était du gâteau !
Paulo buvait une bière et s’épongeait le front avec un mouchoir qui avait connu des jours meilleurs. Ce n’était pas le gars négligé question hygiène mais comme il avait planqué au milieu des clodos une année entière, ses mouchoirs étaient un des rares reliquats de cette période où il couchait sous les ponts emmitouflé dans des vieux cartons et où il carburait au gros rouge véritable. Paulo n’avait pas fait l’Actor Studio, ce n’était pas De Niro ou Al Pacino mais il aurait mérité un prix d’interprétation pour ça ! En fait Paulo avait plutôt le look Jeff Bridges dans « The big Lebowski ». A cette époque, il m’avait franchement impressionné. Le retour à la vie normale, avec plein de guillemets, n’avait pas été facile. Je dis plein de guillemets car je ne pense pas qu’une vie de flic soit tout à fait une vie normale. Mais il s’en était tiré. Restaient juste quelques petites séquelles comme des mouchoirs invariablement dégueulasses ! On faisait équipe depuis un bail. Deux bons amis toujours prêts à déconner. Chaque journée passée ensemble nous valait au moins quelques minutes de franche rigolade. On voyait les choses à peu près de la même façon, on aimait le cinoche et la littérature, les beaux arts. Pas tout a fait le profil de la maison Poulaga même si tous les officiers de police recrutés ces dernières années avaient au minimum une licence. C’est fou le nombre d’acculturés qui sortent de l’université ! Cela dit, les dernières réformes revenaient à un mode de recrutement moins exigeant et parler à un jeune collègue nécessitait parfois la présence d’un traducteur.
Depuis deux mois, on planquait dix heures par jour. C’est un peu long, confiné dans un deux pièces sans climatisation. Il nous arrivait parfois d’être aussi silencieux que Buster Keaton lui-même.
— Putain, maintenant c’est le nez !
— Cherche pas c’est les pollens, tu vois pas toute cette bourre qui vole.
— T’as raison ! dit-il en levant la tête vers la fenêtre.
Dehors, mis à part ce ballet duveteux, tout était calme, « le copain Brachetti » ne recevait pas grand monde. Avec Paulo, on blaguait régulièrement sur le nom de ce caïd en pleine ascension. Petit braqueur devenu le Grand Brachetti. Nous l’avions baptisé « le roi des transformistes », référence à l’artiste de music hall. Lundi : Jean’s et tee-shirt blanc ; Mardi : pantalon en lin écru et chemisette hawaïenne dans les rouges ; mercredi : bermuda kaki et tee-shirt noir. Ça nous faisait passer le temps, toutes ces transformations. Bon ! Elles n’étaient pas des plus rapides et des plus étonnantes mais ça nous faisait marrer que cet enfoiré porte le nom d’un clown. Quoique cette enflure n’était pas vraiment du style marrant, l’adjectif qui lui convenait le mieux était : branque. Il n’avait pas hésité à refroidir quelques uns de ses meilleurs potes dans les derniers mois et, qui sait, peut-être bien père et mère, un peu plus tôt, mystérieusement disparus. Sa « petite entreprise » prospérait et il était sur un gros coup. Punaisés au mur, pratiquement en poster, figuraient tous ses acolytes dont une partie lui tenait lieu de larbins et la gueule assez effrayante d’un certain Favelli que nous nous étions empressés de surnommer Max en pensant à une fameuse figure de la télévision au nom approchant que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître. Max avait une putain de sale gueule qu’on espérait et redoutait voir apparaître sur nos écrans de contrôle ou au bout de notre lunette astronomique super balaise et super puissante. Favelli était l’interface des « diables », une brute qui naviguait entre fournisseurs et distributeurs de came en jetant lui aussi quelques cadavres par-dessus bord. Sa tronche de dégénéré serait le signal de la deuxième phase de l’opération : la filature, avec au bout une possible intervention en flag. Là, évidemment ça pouvait très mal se passer étant donné la facilité avec laquelle notre vedette et ses acolytes dégainaient leurs pétoires. Brachetti ne s’était pas montré de la journée. Il n’avait pas reçu d’appels non plus. Même si ce n’était pas un grand bavard, ce silence commençait à paraître un poil suspect. Et même pesant. La chaleur n’arrangeait rien. De temps à autre on se regardait avec Paulo et nos regards posaient la même question : « Tu trouves pas ça un peu bizarre ? »
Comme je l’ai dit, il y avait eu pas mal de morts dans son entourage. Nous n’étions pas vraiment ses proches mais tout de même, il n’y avait pas plus de quarante mètres entre notre planque et sa propriété. Et cette proximité il n’était pas question de l’oublier.
— Ça va mieux ?
— Ouais, c’est passé. Tout passe, tout lasse, sauf les glaces ! Et comme illuminé, il rajouta : et si on se payait une glace ?
— Bonne idée. Quel parfum ?
— Vanille pistache.
— OK ! Pareil pour moi. Attends, regarde voir si tu peux dégotter une glace au tiramisu.
— Tiramisou ! Ma qué tou à oun’ conessor, yé vè voir cé qué yé po fair.

Paulo descendit au rez-de-chaussée en continuant de baragouiner dans son accent mi-italien mi-espagnol et j’en profitai pour vérifier que les micros-canons étaient bien branchés, les fiches avaient du jeu, le matériel bien que performant n’était pas de toute première jeunesse. Tout était OK. Réglages optimisés. On aurait pu entendre une mouche péter. Mais que dalle ! Si ce n’est dans le salon, le bruit de la télévision que j’imaginais être un écran plat dernier cri, un cinquante pouces pour le moins. L’enfoiré avait les moyens. Je mis le casque et balayai des zones improbables comme les sous pentes et la serre. Brachetti avait-il vu « Le Grand Sommeil ? » Rien. Je revins sur le salon. Que regardait-il ? J’envoyais le programme « captation source » et en quelques secondes je me retrouvais quasiment assis à côté de Brachetti, j’entendais ce qu’il entendait et je savais ce qu’il regardait. Ce qui était prodigieux avec ses nouveaux appareils ultrasophistiqués, c’était le sentiment de toute puissance qu’ils procuraient. Une puissance un peu trouble, insidieusement, pernicieusement violente. Et tout à coup, la violence se retourna contre moi, contre nous. Ce que j’entendis me fit l’effet d’un diable sortant de sa boîte. Brachetti regardait « Fenêtre sur cour ».
Le silence dans la maison, Paulo parti chez l’épicier du coin, je me sentis tout à coup vulnérable, l’impression d’être coincé, d’être passé subitement de la position de chasseur à celle de chassé... L’impression d’avoir une jambe dans le plâtre, comme James Steward... Inquiet, je vérifiai les allers et venues dans la rue. Quelques voitures, quelques passant ressemblant à monsieur tout le monde, rien de particulier, et de longues plages vides où le temps semblait hésiter à faire son boulot... Et puis des bruits de pas dans l’escalier et la voix de Paulo qui m’annonçait « pas dé Tiramissou, signoré » me sortit de ce petit moment de trouble... Je confiai à Paulo le possible problème, « c’est marrant » dit-il spontanément « ou peut-être pas » rajouta-t-il aussitôt.
Nous nous sommes regardés l’espace d’une poignée de secondes blanches et lourdes comme le plomb qui allait surgir au travers des persiennes... Je crois que nous ne devons la vie sauve qu’à une forme de sixième sens ou d’intervention divine, une courbure du temps qui nous a invité à nous jeter au sol, ce que nous fîmes comme un seul homme, juste à temps. Il y eut encore trois petites secondes incroyablement silencieuses et puis ce fut un vacarme sans nom... Je ne sais pas si vous avez vu « Heat » de Michael Mann avec Al Pacino et De Niro... Inutile de vous dire que les glaces ont fondu pendant la fusillade...

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JHC · il y a
Bon. Bien enlevé. Belles références cinematographiques ! Un plaisir :)

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