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Flou

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Dimanche soir, Ocean’s twelve vient de se terminer, Jean-Luc appuie sur le bouton rouge de la télécommande, plongeant le salon dans la pénombre. Près de lui une silhouette dort, couchée en chien de fusil sur le canapé. Nathalie avait décroché comme d’habitude vers le milieu du film, avant même la pub interminable qui se foutait royalement du suspens. Sa respiration régulière ronronnait de concert avec le frigo.
Il se leva pour chercher une bière, décollant son dos moite du similicuir et alla se poster devant la fenêtre de la cuisine. Les dernières crottes de chien de la journée se déposaient sur le trottoir, accompagnant les mégots des maîtres savourant la douceur du soir, peu pressés de s’endormir, de se retrouver lundi matin à recommencer le compte à rebours.
Pour Jean-Luc, tous les jours se ressemblaient depuis trop longtemps, grâce au chômage. Comme d'habitude, il ne se serait donc pas hâté d’aller au lit pour s’endormir avec les premières lueurs du matin, mais cette fois, il devait penser au lendemain.
Sa décision était prise et ce n’était pas George Clooney et ses complices qui allaient l’en dissuader, bien au contraire... Tout en regardant son filet d'urine tomber bruyamment vers le fond des WC, il se répéta pour lui-même : Ouais mon gars, faut que tu sois en forme demain, faut rien laisser au hasard, comme Clooney et ses potes.
Il repassa devant Nathalie, elle n’avait pas bougé, son épaule charnue se soulevait au rythme de sa respiration. C’était un des rares moments où il pouvait la regarder sans qu’elle lui fasse un reproche. Elle ne s’aimait plus elle-même, sans doute la faute à la graisse qui l’avait recouverte ses dernières années, la faute à leur vie sans enfant, à son boulot, au poison lipi-glucosodé qu’elle ingurgitait dans ses moments d’ennuis. Pourtant Jean-Luc avait encore des sentiments pour elle, enfin, il lui semblait, autrement cela ferait longtemps qu’il aurait pris ses cliques et ses claques quand les orages de reproches s’abattaient sur lui.
Ça commençait toujours de la même façon. Après les infos du soir, lors d’une émission qui flattait telle personne publique, chanteurs, acteurs, hommes politiques... elle le regardait, ramassant les derniers bouts de chips accrochés à son jogging, et les prémices du mauvais temps débutaient. D’abord espacés, lourds comme des grosses gouttes de pluie d’été.
— En v’là des hommes, des vrais. Oh la belle gueule !...
Elle continuait ainsi à commenter pendant quelques minutes, lui il restait, comme le marin sur le pont, il enfilait son suroît invisible, paré à essuyer le gros grain. Il n’avait plus la force et c’était le prix à payer pour rester dans le F2, son écot à vivre à ses crochets. Alors le mauvais temps grossissait, les éclairs déchiraient la paisible soirée d’avant.
— Regarde toi, pauv’ type... Incapable ! Chômeur professionnel ! Pourquoi j’me suis mise avec toi, t’es moche et épais comme un sandwich SNCF.
Jean-Luc encaissait les bourrasques, s'en grillant une qu'il calait dans le coin de ses lèvres, façon Clint Eastwood version cowboy implacable. Il se réinventait pour croire en lui puisqu'elle le lâchait par l'humiliation. Et la séance se terminait invariablement de la même manière, quand il sentait que les mots se tarissaient. À ce moment-là, J.L. Eastwood prenait sa clope entre son pouce et son index et, plissant les yeux, il lui sortait son : « Un jour, c'est toi qui ne me mériteras pas... ». Une phrase mystérieuse pleine de sous-entendus façon Le Parrain. Alors, J.L. Pacino se levait, ouvrait la fenêtre et d'une pichenette il projetait son mégot dans la rue, sous le rire moqueur de Nathalie enrayé de larmes, et il sortait en fermant la porte doucement, prenant le temps de la jauger une dernière fois de ses yeux de dur aux nerfs d'acier.
Jean-Luc s'allongea sur le lit sans se déshabiller, prit une cigarette et l'alluma avec son faux Zippo orné de la flamme de la Légion étrangère, ça aussi ça en imposait... Pour cinq euros dans un vide-grenier. Le briquet claqua en se refermant et un long panache de fumée sortit de sa bouche, suivi d'un petit regard d'appréhension en direction du couloir... Nathalie et ses lois...
« Interdit de fumer dans la chambre. » Des années sous son joug, mais demain, il lui montrerait, derrière les barreaux ou non. Il termina donc sa clope de son dernier soir de Jean-Luc. Quelle idée avaient-ils eu là, les paternels. Donner un prénom à la contrepèterie salace... les copains de classe ne s'étaient pas gênés durant sa courte scolarité, et quand on est épais comme un sandwich SNCF, il ne reste que la répartie, mais là aussi, Jean-Luc n'en était pas pourvu.
Demain, ils verraient eux aussi, J.L. de Niro ferma les yeux et se remémora tout le plan dans les moindres détails. Il travaillerait seul, pas de risque de se faire doubler, enfin c'était surtout la bonne excuse pour oublier qu'il n'avait pas le choix...
Il avait vérifié la mécanique de son véhicule, lubrifié, gonflé les pneumatiques. Primordial pour une fuite efficace, combien s'étaient fait avoir pour des détails ignorés. Demain il ferait une dernière fois le chemin en passant devant la bijouterie. Hein, Pacino ? Dis-moi que j'ai raison ! Les détails, les travaux de dernière minute, le déménageur, la manif et les flics autour, qui font tout foirer...
Un craquement venant du salon l'avertit. Nathalie se levait. Il entendit son pas traînant aller jusqu'à la salle de bain, alors il sortit du lit et ouvrit la fenêtre en chassant la fumée comme il le pouvait en moulinant des bras. Ça ne servait à rien d'user ses nerfs sur une nouvelle dispute ! Il en aurait tant besoin demain... Hein Al ?

Jean-Luc tira sur sa cigarette calée en coin de bouche, regardant le vieil homme ouvrir son rideau de fer. Bon ! De ce côté, pas d'embrouille genre boutique fermée exceptionnellement. Son œil droit se brouilla sous les picotements dus à la fumée de sa clope, il essuya ses larmes en pensant comment avait fait Eastwood dans le duel du cimetière de Sad Hill pour tenir si longtemps le cigarillo vissé entre les lèvres. Sacré Clint avec ses tortillas ! Prenant une démarche assurée, il continua le trajet, attentif à tout ce qui se passait autour de lui. C'était une rue à sens unique, bordée de commerces dont la plupart avaient mis la clef sous la porte, le temps qu'elle en ressorte pour un énième locataire sûr de son projet. Les seuls magasins restants se résumaient en une supérette, un Kebab, un bouquiniste et la bijouterie du vieux.
J.L. n'avait pas choisi au hasard, vingt mètres après, une ruelle se présentait. C'est là qu'il mettrait son vélo pour prendre la fuite ; un rock rider avec fourches télescopiques, prêt à bondir sous les coups de jarrets de J.L. Il filerait jusqu'à prendre la rue voisine, zigzaguant à travers la circulation, alors que le vieux donnerait aux flics le signalement d'un piéton. Ouais ! Bien ficelé J.L., du cousu main, jusqu'à l'abandon du vélo deux cents mètres avant ton domicile, dans un local à poubelles. Pas d'empreintes parce qu’il avait piqué les gants de Nathalie, des noirs qui épousent les doigts, et aucune chance qu'ils remontent jusqu'à lui avec le VTT, J.L. l'avait acheté cash dans une boutique qui payait cash... Ensuite ce serait de la rigolade, il arpenterait la distance restante jusque chez lui d'un pas calme, surtout ne pas montrer d'affolement, ne pas attirer l'attention des caves, il ouvrirait la porte et se posterait devant Nathalie assise sur le canapé, puis, d'un geste de gentleman voleur, il lui lancerait son sac à dos rempli de bijoux. Et là il lui sortirait une phrase genre : « Tiens poupée, cadeau ! » se calant une cibiche en regardant sa Bonnie pleine d'admiration.
En attendant, Nathalie n'était pas encore rentrée du boulot. Encore deux heures et notre nouvelle vie commencera. Jean-Luc se servit une bière en boîte et attendit l'heure H en regardant un DVD. Pulp Fiction et Uma le nez blanc cocaïne, Travolta façon déjantée, Willis en déglingué...
La porte s'ouvrit sur une Nathalie usée qui s'affala sur le canapé. Jean-Luc avait préparé le dîner, un cylindre rempli de chips, faux Coca et des knacks qui refroidissaient dans leur Tup. Il l'embrassa alors qu'elle mettait son émission préférée, des filles à la poitrine baudruche et des mecs beaux et musclés de partout, sauf en élocution, puis il prit la poubelle noire (celle du lundi) pour ne pas énerver Nathalie et descendit les escaliers.
Son arme était bien à sa place, cachée derrière le gros tuyau d'évacuation. Un Glock en plastique comme le vrai, à part qu'il était faux. Encore cette fois-ci, pas de traces. Acheté en liquide quelques mois auparavant chaussé de lunettes noires chez Ratatarmes, un magasin bidon pour tous les fantasmes guerriers. Ce serait donc J.L. no kill, gangster aux mains propres, la classe ! Jean-Luc le fourra dans son sac à dos et enfourcha son VTT.
Aux premiers tours de roue, il se rendit compte que quelque chose clochait... Le pneu avant était raplapla. Bon sang ! Il était pourtant gonflé ce matin ! Ne panique pas J.L., t'as encore le temps de réparer. Il dévissa le moyeu et fonça avec sa roue vers l'appart'. Il ne pouvait se permettre de repousser son opération millimétrée à plus tard ; mardi n'est pas lundi.
— Qu'est-ce que tu branquilles donc avec c'te roue ?
Surtout ne pas répondre. J.L. se concentra sur ses recherches et ressortit une boîte de rustines d'une autre boîte à chaussures, avec un tube de colle tout rabougri. Pas de démonte-pneus, J.L. ferait donc sans, avec ses ongles qu'il cassa avant d'arriver à ses fins. Heureusement, il était un as de la mécanique, le filet de bulles au fond de l'évier plein d'eau trahit vite la fuite qui fut rebouchée en cinq minutes et il repartit comme une bombe dans la cage d'escalier, le pneu à nouveau opérationnel.

Anselme Mirepoix consulta l'horloge murale qui lui indiquait depuis quarante ans le moment de s'extraire de son comptoir pour fermer boutique. Pointilleux, il attendit donc, clefs en main, que la grande aiguille soit pile-poil sur le trente de dix-neuf heures pour introduire l'objet métallique dans la serrure. Il en était ainsi depuis qu'il avait commencé sa carrière de bijoutier, et même la venue de sa descendance impromptue ne l'avait pas fait déroger à sa règle du client de dernière minute. Aussi étonnant que durant tout ce temps, jamais un acheteur ne s'était présenté à la dernière minute, mais Anselme était de nature pugnace et patiente. Il se mit donc dans l'axe du cadran afin d'éviter l'erreur de parallaxe qui pouvait fausser sa fermeture de quelques secondes, lorsque sa porte s'ouvrit à la volée. Son sourire commercial redescendit aussitôt devant l'apparence du personnage. Davantage par la déception de n'avoir pu ferrer le client du dernier instant, que par la surprise d'être victime d'un braquage, le dixième de sa carrière. Ainsi, il se borna à prendre l'attitude qu'il fallait pour ce genre de situation. Sans qu'on lui ordonne, Anselme leva ses mains et attendit la suite, comme d'habitude l'assurance paierait.
— C'est un hold-up, les mains en l'air !
L'homme qui se tenait en face de lui avait un masque de Naf-Naf, à moins que ce ne soit Nif-Nif, cela faisait si longtemps que le vieil homme avait vu le dessin animé en famille...
— Dois-je me tourner face au mur ?
J.L., un moment décontenancé par l'anticipation passive du commerçant eut un moment d'hésitation.
— Oui ! Et pas d'embrouilles old man si tu veux pas manger les pissenlits par la racine !
Ça c'était de la menace ! J.L. De Niro refit surface, le temps de poser les yeux sur les présentoirs à moitié vides.

— Mais... Y'a presque plus rien ?
— Je prends ma retraite à la fin de cette semaine, explique posément Anselme. Un collègue m'a racheté tous mes bijoux en or et pierres précieuses.
— Mais, mais, samedi c'était plein ?
— De fait, jeune homme. Hier ma femme et moi sommes allés chez lui pour clore la transaction. 
— Mais... qu'est-ce qui vous reste alors ? 
— Plaqué or, mais quand même du trois micron, j'ai mes exigences, et j'ai un peu d'argent bas titre, des petits prix pour des petits cadeaux.
— OK, remplis-moi le sac, et vite !
L'homme s'exécuta, raclant le velours de sa vieille main noueuse.
— Plus vite !
Anselme accéléra le mouvement car le débutant devenait nerveux, il avait quand même envie de profiter d'une retraite bien méritée dans sa maison de la Bourboule. Son sens du commerce reprit le dessus malgré tout, il se débarrassait des bijoux fantaisie et se ferait payer par son assurance au meilleur prix que les escrocs de soldeurs à qui il avait fait appel.
Jean-Luc avait une envie folle de se gratter le visage, la faute à la transpiration qui l’inondait. Calme-toi J.L., tout se passe bien, ne commet pas l'erreur de te découvrir. Le petit détail...
Le vieux avait fini, il lui redonna son sac à dos et J.L. repartit à reculons, Glock tendu à bout de bras et une fois dehors, il se mit à détaler comme un coureur de 100 mètres jusqu'à l'intersection de la ruelle.
Juste le temps de voir un vieux Citroën claquer ses portières sur son VTT et démarrer dans une fumée de suie.
Il avait pourtant pesé le pour et le contre, antivol ou pas ? Le dernier l'avait emporté sur la perte de temps à l'ouvrir.
Alors le coureur de 100 mètres se transforma en 2000, à peu près la distance jusqu'à l'appart'. « Cours Forrest, cours ! » La réplique résonnait dans sa tête alors qu'il crachait tous ses paquets de clopes. Son sac ballottant sur son dos dans un cliquetis de quincaillerie.
Arrivé au pied de l'immeuble, J.L. se rendit compte qu'il n'avait pas respecté ses propres consignes : marcher d'un pas calme pour ne pas attirer le regard, se débarrasser des gants, du flingue. Pas facile d'éviter les détails. Il se passa la main sur la tête, le masque de Naf-Naf !... Il l'avait retourné sur ses cheveux dans sa fuite et, tenue par les élastiques à ses oreilles, la postiche l'avait accompagnée jusqu'au bout. J.L. l'arracha vivement et entra dans le local à poubelle. Plongeant sa main dans l'espèce de gros anus plastifié de la benne aux verres, il jeta Naf-Naf et les gants.
Il fallut un long moment à J.L. pour reprendre son souffle et son calme. Il ne s'agissait pas de gâcher le final par une attitude inappropriée. J.L. Clooney en profita pour faire le point. Le coup était réussi, en dépit des impondérables ; adieu rock rider... L'essentiel était encore sur son dos. Il ouvrit son sac et en évalua la valeur en secouant son petit bric-à-brac. Hier il comptait faire fondre l'or et le fourguer à divers récupérateurs de métal précieux... La main de fatma qu'il tenait entre le pouce et l'index le laissa sceptique.
Allons reprends toi J.L. ! Te voilà maintenant un dur. 
La cigarette au coin des lèvres, J.L. Eastwood monta les escaliers pour recevoir enfin le respect qui l'attendait.
Nathalie s'était endormie en position assise, sa mandibule montant et descendant à chaque ronflement. Les vestiges du dîner traînaient encore, le Tup sans knacks et le cylindre vidé de ses chips. Elle ne l'avait pas entendu entrer, alors J.L. revint sur ses pas, fermant la porte doucement. Il refit la scène en poussant violemment l'ouvrant contre le mur. Elle sursauta, portant la main sur sa lourde poitrine. Jean-Luc se tenait face à elle jambes écartées, l'œil droit fermé au-dessus de son mégot.
— Mais t'es pas bien à défoncer la porte ! C'est p'tèt' toi qui vas m'rendre la caution d'l'appart !
J.L. referma le battant d'un coup de talon, son butin à bout de bras. Ce n'était pas vraiment comme ça qu'il avait imaginé son triomphe, mais il avait encore son joker. Il le balança donc à sa compagne, réplique comprise.
— Tiens poupée ! Amuse-toi !
Nathalie n'avait pas anticipé le geste, le poids de bling-bling projeté avec force lui arriva en pleine poire. Tout en se tenant le nez, Nathalie sentit la colère monter en elle comme l'eau d'une cafetière italienne : bouillante.
— Ouvre le sac chérie !
J.L. tenait à réparer rapidement sa gaffe avant qu'il ne soit trop tard. Elle l'ouvrit donc, sa curiosité féminine passant devant l'énervement. Finalement, il avait gardé le revolver, tablant sur le fait qu'il pourrait s'en resservir dans sa nouvelle vie de braqueur no kill.
Elle le sortit du bout des doigts en faisant la moue comme s'il s'agissait d'un étron...Puis elle le remit dans le sac et fourragea à l'intérieur. Une poignée de pendeloques, de gris-gris divers miroitèrent sous la lampe halogène.
— Qu'est-ce que c'est que ces merdouilles?
Nathalie s'y connaissait un peu en bijoux, grâce à un CDD qu'elle avait effectué au Manège clinquant, chez Aupré, la grande surface à envies.
— Prépare-toi à une nouvelle vie.
Sa deuxième réplique sortit de sa gorge presque chevrotante.
Nathalie prit le temps de s'interroger sur le sens de la phrase. Les trèfles à quatre feuilles, fers à cheval, médailles d'amour reposant sur la paume de sa main ne suffirent pas à la conforter pour son avenir.
— Tu vas m'faire le plaisir de ramener ton paquet à emmerdes chez ton copain ! On en a assez comme ça !
Le sac boomerang retourna donc à l'envoyeur. Il s'en saisit, et alla éjecter son mégot par la fenêtre.
— Tu ne sais pas à qui tu parles...Tu me dois le respect.
De Niro venait à la rescousse de J.L..
— Respect ! Tu me réveilles en esquintant la porte, tu me balances tes merdouilles dans la tronche et tu parles de respect ! Ne me fais pas marrer. Et maintenant si tu veux coucher encore ici ce soir, débarrasse-moi le plancher avec ça !
Nathalie, c'est dommage qu'elle ne soit pas un mec parce qu'elle en imposait quand même. Surtout avec Jean-Luc. Celui-ci ramassa donc le butin et tourna les talons.
— Attends ! Ne pars pas les mains vides, ramène le cube de gaz à la station avant qu'elle ferme ! Ça fait une semaine que j'te le demande !
J.L. Pacino redevint donc Jean-Luc, docile, abattu. Arrivé sur le seuil de l'immeuble, il posa un instant la bonbonne pour refermer la porte d'entrée.

Comme tous les jours, au moins deux fois, Madame Michu promenait son Pinscher nain dans le pâté de maisons pour qu'il se déleste de sa pâtée du soir. Elle avait encore en mémoire les images dramatiques des derniers attentats, passant en boucle sur sa chaîne d'info qui la distrayait toute la journée. Comme ça, elle était sûre de savoir avant tout le monde si un nouveau cadavre s'ajoutait à la terrible liste des victimes, avec tous les détails sordides qui s'ajoutaient, la faisant frissonner d'empathie et de peur. Sa comptabilité funeste remise à jour, elle arpentait donc le trottoir, son regard suspicieux allant au-delà de Pilou pissant contre un scooter.
« Nous sommes en guerre contre le terrorisme. » C'était un gars calé dans cette lutte, retraité, mais consultant qui l’avait dit. Simone Michu s'était donc transformée en vigile du quartier. Cela faisait un moment qu'elle pistait un individu suspect, pas très grand, le teint mat, à la barbe naissante... des éléments qui n'avaient pas échappé à sa sagacité. Un comportement bizarre, le regard fuyant, et ce soir, bingo ! Elle l'avait vu arriver, essoufflé avec un sac à dos et quelque chose d'étrange sur la tête dans le bâtiment où il logeait. Bien sûr elle avait fait son enquête. Il habitait avec une grosse dondon qui ne disait jamais bonjour, encore un élément à rajouter à sa liste de suspicions. Les honnêtes gens disent bonjour.
Alors elle s'était mise en planque derrière un parc-mètre, son sixième sens l'avertissant qu'il y avait là quelque chose de louche. Elle vérifia son portable, la batterie indiquait un quart de sa charge... largement assez pour appeler le 17 au cas où. Pilou lui mordillait ses mocassins compensés en signe de désapprobation, il voulait retrouver son coussin. Pour avoir la paix, Simone le happa et son sac à main l'engloutit.
Les deux gardiens de la paix arpentaient le bitume en ce début de soirée. Des ordres avaient été donnés, vigilance +++.
Côté trottoir, Paul, brigadier à l'ancienneté déjà émoussée, petite bedaine des gardes bière-sandwich au-dessus de son ceinturon garni Sig Sauer, taser et tonfa.
Contre les façades, Leïla, beurette tout juste sortie de l'école. Petite, les cheveux crépus bien attachés, juste un trait de rimmel sur les paupières. Elle commençait l'école de la rue avec Paul le taiseux, les hanches alourdies du même outillage que son aîné.

Jean-Luc, l'âme en peine, posa donc le cube gaz sur le seuil qui, usé, étroit, fit basculer l'objet qui tomba dans un bruit métallique mat... En se baissant pour rattraper la bombonne, le sac encore entrouvert glissa de ses épaules et le Glock chuta lui aussi.
Le cœur de Simone se retourna... Gaz plus arme à feu = ATTENTAT !
La vie est bizarre... On se demande parfois comment la conjonction de plusieurs éléments ne peut découler que du hasard. Les acteurs présents n'avaient malheureusement pas le temps de disserter sur le sujet.
L'instinct de Madame Michu prit le dessus, elle cria à se faire péter les cordes vocales, oubliant la technologie Samsonne qu'elle tenait en main.
Le cri éveilla le binôme au moment où ils empruntaient la rue d'où venait l'alerte. Une vingtaine de mètres séparait les deux flics de la dame qui désignait du doigt un homme maigrichon au type maghrébin. Paul les reconnaissait au premier coup d'œil. Il avait déjà dégainé son arme, prêt à faire les sommations alors que J.L. récupérait son pistolet, paniqué, le dirigeant maladroitement dans tous les sens. De Niro se mélangeait les pinceaux avec Clint, Jean-Luc ne voulait plus son prénom... Elle verrait enfin qu'il en avait, il pointa son Glock en direction des flics...
Leïla commença, suivie de Paul. Une et puis deux et simultanément trois et quatre secousses, quelques autres encore qu'il ne compte plus. Jean-Luc s'affale à moitié appuyé contre la porte d'entrée. Il devient Marlon Brando dans Le Parrain... Son dernier rôle.
Pourtant ! Tu t'en es quand même sorti Don Vito... 
Ses yeux se ferment.
Nathalie, regarde-moi...

PRIX

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Adlyne Bonhomme · il y a
J'ai adoré merci.

Une invitation à soutenir mon poème ''je tresse l'odeur'' en finale merci.

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Chantal Noel · il y a
Une belle chute, une belle histoire, mes votes.
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Flou · il y a
Merci bien Chantal.
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Flou · il y a
C'est sûr. Et pour Jl la balance était bien déséquilibrée...
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Miraje · il y a
La chance n'est pas toujours du bon côté de la balance et hésite quelquefois à trouver définitivement son camp ...
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Virgo34 · il y a
Un récit qui tient en haleine jusqu'à la chute.
Je vous invite à aller découvrir mon sonnet en finale du Prix de la St Valentin.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/au-bout-de-la-nuit-1

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Gil · il y a
La fin tragique d'un loser... J'ai aimé la peinture réaliste de son quotidien frustrant, entre réalité morose et rêves de ciné, entre chips et DVD... Sa fin est digne de ses rêves, mais sans son unique spectatrice, malheureusement.
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Flou · il y a
Merci pour ce pauvre Jean-Luc...
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Moniroje · il y a
Il ne pouvait rêver plus belle mort!
J'ai eu autant de plaisir à lire
que l'auteur a eu à l'écrire.

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Flou · il y a
C'est vrai, et sans le plaisir on ne fait rien de bon.Merci beaucoup.
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Fafa · il y a
J'ai adoré !
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Flou · il y a
Merci beaucoup Fred.
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Fred Panassac · il y a
Un langage truculent, un récit précis comme un métronome et brillamment pensé. Ce pauvre loser est victime d’un terrible concours de circonstance, la chute est inattendue après une telle accumulation de malheurs. Tous mes votes pour votre univers cinématographique projeté sur l’écran vert des nuits sohortiennes.
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