Ciel de traîne

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Ecrire ou écrire. Peut-être écrire. Dans tous les cas, écrire.  [+]

On désigne en principe sous le nom d'orage toute perturbation atmosphérique donnant lieu à des manifestations électriques discontinues telles que les éclairs, accompagnées de tonnerre sous forme d'un bruit sec ou d'un roulement sourd et éventuellement de précipitations souvent intenses sous forme de pluie, de grêle ou de grésil.

La photo sera belle, le ciel est lisse, bleu azur, le temps calme et dégagé, à peine un voile aussi léger que le tulle de la mariée. Adilia, ravissante dans sa robe blanche, un petit bouquet de fleurs d’oranger à la main. Le sourire timide, les yeux emplis d’amour pour le grand garçon qui lui enserre la taille. Ernest, le regard fier, la carrure imposante. Bel homme, des traits accusés, la noirceur du poil apparaît sous la peau.
La table du banquet a été dressée sous le grand préau. Du fruitier, juste à côté, s’évadent les parfums acidulés des premières pommes de l’été.

Dernier jour du mois d’août, la chaleur est moins forte mais on sue quand même et les guêpes agacées arpentent les nappes blanches où des coulures de vin rouge dessinent d’étranges nuages, pommelés comme ceux qui annoncent la pluie du matin. De leurs talons pointus les femmes piquent la terre battue tandis que leurs mains aux ongles vernis déposent les plats sur la table.
Le cochon de lait est gras, le gratin de cardes crémeux à souhait. Ernest a saucé son assiette avant de saisir sa promise pour l’ouverture du bal, l’accordéon lui donne le la.
De jarretière, le marié n’a point voulu, sa femme, il ne la partage pas. Elle est sienne pour toujours, à lui rien qu’à lui. Nul autre ne l’approchera.
Plus tard, alors que l’aube commence à peine à blanchir le ciel noir d’encre, Ernest s’enfile un dernier canon avant de monter sa promise dans la chambre, là-haut.
Sur le lit aux montants de cuivre, face à la grande armoire de chêne où sont sculptés un cœur et un bouquet de roses, Ernest, massif comme une enclume, prend Adilia, légère et fragile comme une plume. Et sur le drap blanc brodé d’un A et d’un E entrelacés, le sang des épousailles coule comme il se doit.

La vie commune d’Adilia et Ernest débute tandis que des arbres tombent les premières feuilles, un peu roussies, volant dans la douceur de la lumière automnale.
Dans les vergers, le rythme est celui des fruits. Les fruits tombés que l’on écrase, ceux que l’on cueille et que l’on range proprement sur les claies des fruitiers ou les fruits abîmés que l’on jette dans le tonneau de gnôle.
Pommes, poires. La saison de la cueillette bat son plein. Plus tard viendront les coings. Tout doit être rentré avant les gelées. Nul temps pour s’amuser. Les feuilles continuent de voler.

Lorsque l'air chauffé par le soleil, devient plus léger que l'air froid situé au-dessus de lui, un cumulus se forme et s'élève (comme une montgolfière). Au fur et à mesure de sa montée, l'eau qu'il contient se condense et le nuage grossit : c'est la naissance du cumulonimbus.

L’hiver s’installe. Le café chaud fume sur la grande table. Adilia, levée toujours avant Ernest, allume la grosse cuisinière de fonte. Le bois qu’il faut aller chercher de l’autre côté de la cour, le froid qui saisit, le petit nuage de buée qui sort de la bouche, le panier lourd et chargé écorche les mains gercées. Le foyer que l’on n’atteint qu’à genoux sur la tomette glacée.
Elle pourrait rentrer le bois le soir, préparer le feu, n’avoir plus qu’à gratter l’allumette au matin. Mais Ernest a tranché – Corvée de bois du matin, personne n’a jamais tué.
Ernest est comme ça, il parle, il dit. Et tandis qu’Ernest ronfle encore dans le grand lit aux montants en cuivre, Adilia se tait, elle fait comme son mari a dit.

Les jours de marché, Ernest aime le petit coup de blanc qu’il prend au comptoir du café. Le petit qui fait un, deux, trois, à la santé des collègues, du temps, des arbres qu’il va falloir tailler. A chacun des verres, sa voix monte, s’échauffe, sa main tremble un peu parfois aussi rendant le geste moins sûr.
La première fois, c’était au retour du marché, Ernest a trébuché, la caisse est tombée, des pommes ont roulé jusque sous la camionnette.
Pommes... pommes... pommes ! La claque est partie trois fois.
– Espèce de pomme, tu ne peux pas faire attention, a crié Ernest.
La marque rouge sur les joues pâles d’Adilia a duré quatre jours. La chaleur de sa peau, le froid dans son cœur. Au marché d’après, il n’y paraissait plus. Nul n’y a vu que du feu. Claque, claque, claque. Rien entendu. Ernest a un petit peu moins bu. Tout est redevenu normal.
– C’était la première fois, a dit Ernest, ce sera la seule si tu prends garde à moi.

Adalia n’a plus le même regard, les yeux enamourés se sont faits la belle, déjà. Il n’aura fallu que quelques mois et d’autres premières fois.

Le vent souffle toute la nuit. De grosses bourrasques qui hurlent et gémissent sous les toits noirs. Les seaux ont roulé, les fétus de pailles se sont envolés et le renard s’est faufilé dans le poulailler. Au matin, le calme revenu, les poules égorgées et le chaos dans la cour ont mis le feu aux joues d’Ernest et son poing agacé a tapé fort sur la table. Le bol de café a débordé. Le café a coulé. Adilia a voulu essuyer mais les mains d’Ernest ont enserré ses bras.
– Tu n’as pas fermé le poulailler ! Espèce d’idiote... Qui va payer ?
Il a soufflé, grondé, serré les poings. Serré les bras. L’a secouée aussi comme un prunier, toujours plus fort. Ses doigts ont marqué les bras d’Adilia. Cinq empreintes bleues à gauche, à droite qui passeront ensuite du jaune au noir. Personne n’en saura rien. La chaleur de sa peau, le froid dans son cœur et soudain le calme, une belle journée ensoleillée comme si rien n’était arrivé.
Après souper, Adilia est sortie dans la cour fermer le portail, Ernest en a profité pour verrouiller la porte du bas. Riant comme un dément, il lui a crié – Reste à dormir dehors, va, qui sait si le renard te mangera !
Dans le ciel, des étoiles grosses comme des poings, un ciel bien dégagé rend la nuit glaciale. Pour la première fois, Adilia a dormi blottie dans le coin du préau de son mariage. Du fruitier, juste à côté, s’évadent les parfums un peu gâtés des dernières pommes de l’année.
– Si tu prends garde Adilia, a dit Ernest, il n’y aura pas de prochaine fois. Mais Adilia sait maintenant qu’elle ne peut plus le croire.

Les nuits se suivent, ne se ressemblent pas. Des averses, des nuages, des orages, un ciel de traîne auquel parfois succède ce qui ressemble à une accalmie. Quand les pommes, les poires et les coings n’ont pas la maladie. Quand Ernest s’attarde moins au comptoir. Quand on s’éloigne des gelées, que les nuits deviennent moins froides. Le printemps pointe son nez, les jours rallongent et sur les arbres, les bourgeons explosent dans une symphonie rose parfumée.
Adilia retrouve le grand lit qui fait face à l’armoire du mariage avec le cœur qui entoure le bouquet de roses. Un cœur meurtri. Des roses pleines d’épines. Et les halètements lourds et poussifs d’Ernest quand il monte sur Adilia.

Les charges négatives du nuage rejoignent les charges positives du sol, à travers l'air devenu conducteur. Le tonnerre est le bruit sourd qui accompagne la foudre.
Il est provoqué par la dilatation brutale de l'air autour du canal de l'éclair.... L'air se dilate alors brusquement sous l'effet de la chaleur, ce qui génère une violente onde de choc qui comprime l'air alentour et qui produit une onde sonore : c'est le tonnerre.

Au marché, Ernest achète quatre nouvelles poules rousses.
Adilia aimait bien la petite aux plumes blanches, elle était si jolie mais Ernest a dit, un sarcasme dans la voix – Les rousses sont de meilleures pondeuses !
Et cela arrive enfin : Adilia a le mal que l’on nomme joli. De son ventre doucement arrondi bientôt viendra le petit. Mieux vaut tard que jamais, les années se sont faites la malle. Ernest a du mal à y croire. Ce sera un petit gars fort comme son papa, avec des bras pour aller aux pommes et aux poires, des pieds pour fouler le marc. Le teint olivâtre, le cheveu noir.
Pendant cette période bénie, il ne la touche pas. Ni en bien ni en rien. Aucun cri. Aucun coup. Tout paraît normal.

L’été est là, brûlant, suffocant. La chaleur prend à la gorge. La fournaise dans les vergers, les fruits se dessèchent. Et dans l’obscurité de la maison bourdonnent les insectes qui cherchent la fraîcheur.
Dans la souffrance Adilia enfante. De longues heures écartelée, à s’accrocher aux montants de cuivre du grand lit, à geindre face à l’armoire des mariés pour finalement expulser une petite fille qui ne parvient pas à crier.
A peine arrivée, déjà repartie.
Adilia pleure, la fatigue, la solitude. Le sang qui ne cesse de couler. La douleur, les spasmes de ce ventre qui n’en peut plus de se vider.
Corps froid, cœur brisé, roses fanées, desséchées.
A la fenêtre, le ciel est devenu gris, foncé comme du plomb en ébullition, chargé, prêt à exploser.
Des éclairs de chaleur.
Il pleut des larmes, des larmes, des larmes à s’en aveugler.
Des éclairs de douleur. Le vent s’engouffre dans la chambre, la porte claque.
Claque, claque, claque.
Adilia sent le grondement déferler autour d’elle, comme foudroyée par un hurlement sourd. Un cri de bête qui la dévaste. Et soudain, ils sont là : des grêlons gros comme des poings qui s’abattent sur sa chair. Alors tout chavire, elle ferme les yeux et laisse passer l’orage pour la dernière fois.
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Atoutva · il y a
Malheureusement, bien trop souvent triste réalité.
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Isa-Isa · il y a
Un texte touchant et bien écrit

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