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Qualifié

Elle sauta dans son glisseur qui lévitait sur l’aéroquai, démarra l’appareil et se joignit au trafic aérien. Son regard se perdait dans les lumières colorées des rampes publicitaires qui jalonnaient les skyways. Le jour peinait à se lever. Elle continua sur une cinquantaine de kilomètres et quitta les voies pour descendre vers la zone industrielle.
— Encore combien de temps à trimer dans ce cauchemar ? se demanda-t-elle.
La quasi-totalité de la planète était devenue une gigantesque cité chaotique. Les constructions d’acier s’étaient répandues sur les terres comme une infection dans la chair, dévastant ce qu’il restait de vie naturelle dans l’écosystème. Derrière les remparts qui entouraient Earthpole, la cité-planète, certains disaient que des clandestins avaient fondé des communautés. Ils disaient que des forêts s’étendaient encore à perte de vue, qu’on y cultivait encore la terre.
Elle arriva devant le mur immense du site industriel de MechCorp, la multinationale qui tenait le monopole des technologies robotisées. L’automate de garde s’approcha du véhicule. Sa voix métallique lui donna la nausée.
— Bonjour... Stella Colson. Vous êtes affectée ce matin... au poste de réception... huit... veuillez suivre le traceur... Bonne journée.
Elle regarda l’androïde avec un sourire qui aurait décroché le job pour une pub internationale de dentifrice.
— Va te faire emboîter espèce de casserole, lui dit-elle d’un ton aimable.
Elle s’engagea entre les bâtiments immenses derrière la sphère lumineuse verte qui filait devant son glisseur. Ce matin, Stella assurait l’acheminement robotisé de la marchandise du secteur huit.

Année 2247.
La main d’œuvre organique était maintenant en infériorité numérique sur Terre. Les droïdes et les robots de multiservices avaient supplanté l’homme sur le marché du travail. Ils ne demandaient aucun salaire, aucune nourriture à part de l’huile et du fluide énergétique, et ne se mettaient jamais en grève. De plus, ils étaient increvables. Ils étaient devenus les plus fidèles serviteurs de l’homme... mais jusqu’à quel point cela pouvait aller ? Le résultat de la vague de robotisation globale qui avait déferlé à la fin du 21e siècle, avait été l’explosion du taux de chômage. La Terre était devenue un enfer urbain. Le fossé entre les classes supérieures et inférieures était tel que les secteurs de la cité-planète avaient été scindés en deux. L’injustice, les pandémies, la faim, la criminalité et la corruption n’avaient cessé d’augmenter du côté inférieur. De l’autre côté, les classes supérieures profitaient de leur pouvoir dans le faste et la luxure.
Stella ne faisait pas de politique. Elle n’avait jamais voté, et ne voterai probablement jamais de sa vie. Elle cohabitait dans son homeblock avec Tom, son chat. Stella n’avait plus vécu une histoire d’amour depuis celle qu’elle avait connu avec Harvey Mattery, un camarade d’école de l’orphelinat. Un jour, il l’avait embrassé sur la joue et lui avait dit qu’il l’aimait. Elle lui avait répondu qu’elle l’aimait aussi. Ils avaient neuf ans tous les deux. Stella Colson en avait maintenant vingt-deux. Elle n’avait jamais connu ses parents, qui étaient mort dans un tragique accident de circulation alors qu’elle n’avait que quelques mois. Elle ne s’était jamais posée de questions sur sa condition sociale. Les « questions que l’on pouvait se poser », en tant qu’individu inférieur évoluant dans les bas-fonds, avaient quelque chose d’irréel. Les murs immenses qui s’élevaient à perte de vue vers le ciel écrasaient toute volonté de penser, tout espoir... toute liberté. Pourtant Stella était animée par une volonté de connaissance insatiable, comme une flamme qui n’avait jamais été éteinte par l’ombre. Une lumière qui dérangeait les ténèbres. Tout ce qu’il lui importait de découvrir était du domaine des rêves, des étoiles, du vent, des animaux sauvages, ces créatures étranges qui s’étaient éteintes depuis plus d’un siècle... Un jour elle était tombée sur un vieux livre d’images. Dedans, elle avait découvert celles qui représentaient la Terre, du temps où l’on pouvait encore l’appeler ainsi. Ce livre n’avait jamais quitté sa table de chevet. C’était pour elle la réponse à toutes les questions qu’un enfant était en droit de se poser.
Qu’y-avait-il avant Earthpole ?
Qu’y-avait-il derrière les murs ?
Pour savoir, Stella devait d’abord être libre. Et pour être libre, il lui fallait rassembler la somme de douze-mille unités. C’était le prix d’un billet sans retour vers l’au-delà des murs.
Poste de réception huit.
Stella passa ses superbes yeux verts devant le scan rétinien. Le sas s’ouvrit. Elle jeta sa casquette sur sa console de travail et s’affala dans son siège.
— Bonjour Stella, dit la voix du processeur.
— Hello Alfred.
— Par quoi commençons-nous ce matin ?
— Fais-moi chauffer un café tu veux ? Après on parle affaire.
— Café en cours, Stella...
— Listing ?
— On a quatre cargo-unités prioritaires en attente.
— OK Alfred. C’est parti. J’espère que tu t’es huilé les coudes ce matin.

Dix-neuf heures.
Retour au homeblock avec un détour par le quartier des commerces, des rades, et du marché noir. La seule chose qui intéressait Stella était sa place dans le tube. Le mot ne se prononçait jamais à voix haute. Le tube n’existait pas. Il n’était nulle part. La foreuse pouvait se déplacer d’un secteur à l’autre d’Earthpole, sans jamais être repérée. Peut-être que ce soir, le délai d’attente pour son voyage derrière les murs allait être diminué.
Elle poussa la porte du « Jimi’s » et alla se faire servir un verre au comptoir. Dans ses jeunes années, Stella avait eu pour habitude de s’échapper du pensionnat pour aller arpenter les bas-fonds en compagnie de jeunes rebelles. Ce qui les unissait était ce même rêve qu’ils avaient en commun, celui de quitter un jour Earthpole pour vivre libre... ou bien de rejoindre les rangs des clandestins, ce mouvement qui menait une lutte armée contre le pouvoir des Technocrates supérieurs. Stella et ses camarades n’avaient rien de bandits ou de rôdeurs. Non. Ils étaient simplement épris de liberté.
Stella avait des airs de jeune louve. Un visage fin, délicatement dessiné, à la peau très mate, d’où jaillissaient de grands yeux en amandes. Sa jeunesse et son innocence effaçait difficilement une nature sauvage qui se tenait tapie au fond d’elle. Elle avait appris à se défendre avec les gars les plus durs des bas-fonds. Grandir dans les quartiers inférieurs équivalait à y survivre. Cela n’avait rien d’un jeu. Bien des fois elle avait eu à se battre pour se sortir d’impasses.
Elle s’était assise à une table du fond et observait de jeunes cabots qui se vantaient de leurs larcins... quand « Turtle » arriva.
Ils échangèrent un sourire dans l’ombre.
— Tu as pu avoir l’info ? lui demanda-t-elle.
— On m’a dit cinq-mille de moins si tu as le signal d’accès, lui répondit le clandestin.
— OK, ça marche. Ça va être risqué... mais j’essaie de te ramener ça demain.
— Tu honores notre marché et tu embarques dès la nuit prochaine si tu veux, lui lança-t-il.
Elle acquiesça sans le quitter du regard.
Il l’observa attentivement.
— Je savais qu’on pouvait compter sur toi, Stella.
Il se leva et quitta la table en lui tapant sur l’épaule, comme il l’aurait fait avec un solide camarade.
En échange de la somme manquante pour payer sa place dans le tube, elle devait fournir aux clandestins le seul moyen d’accéder aux Laboratoires de MechCorp : un signal émis par les boîtes noires placées à l’avant des cargo-unités.

Le lendemain. Poste de réception huit.
— Bonjour Stella.
— Alfred. Listing, s’il te plaît.
— Un convoi prioritaire de huit cargo-unités cryogénisées à destination des laboratoires. Pas de café ce matin Stella ?
Elle senti sur elle l’attention du robot. Ces systèmes pensants pouvaient analyser les moindres variations de comportement des employés humains.
— Euh... oui, bien sûr Alfred... comme d’habitude. Long et sans sucre.
Ses mains étaient moites, ses doigts tremblaient. Elle se demanda jusqu’à quel degré de sensibilité les capteurs d’Alfred pouvaient aller.
— Alfred, avant la répartition j’ai besoin que tu déverrouilles l’échelle d’accès aux voies. Je dois faire un contrôle visuel.
Avait-il perçu quelque chose d’anormal dans l’intonation de sa voix ?
Le robot parût tarder à répondre.
— Accès aux voies déverrouillé, Stella.
Elle descendit le long de l’échelle et longea le convoi jusqu’au container de tête. Elle ouvrit le boîtier sans un bruit et entama la copie du signal sur son scan.
Son attention fut soudain attirée par un bruit sourd.
— Qu’est-ce que... ?
Un autre cognement retentit.
C’est pas possible ! On dirait que ça vient de l’intérieur ! pensa-t-elle.
La copie se termina.
Un autre coup ne tarda pas à se faire entendre.
— Bon sang !
Elle fit demi-tour et remonta l’échelle à toute vitesse.
— Alfred. Je demande une procédure d’ouverture d’urgence de la cargo-unité ! Il y a quelqu’un dans ce container cryogénisé !
— Cette procédure ne peut se faire qu’après validation par le poste central, Stella.
— Putain de machine !
— Je dois d’abord transmettre ta demande au contrôle central Stella... Cela ne prendra que quelques minutes.
Elle dévala à nouveau l’échelle et couru jusqu’à la porte du container.
Sa poitrine était comprimée par le stress.
Elle pirata le digicode.
L’immense porte s’ouvrit, laissant un nuage glacial se déverser sur les voies. Elle alluma sa lampe. À l’intérieur, un épais brouillard cryogène enveloppait les ténèbres.
— Hé ! Où êtes-vous ? cria-t-elle.
Ce qu’elle vit alors la fît vaciller sur ses jambes. Sur toute la hauteur de la cargo-unité s’alignaient des étages de caissons cryogéniques, à l’intérieur... des corps humains, par centaines, étaient allongés. Leurs yeux gelés étaient restés grands ouverts, dans l’expression la plus horrible.
— Hé ! Où êtes-vous ? cria-t-elle plus fort.
Elle continua d’avancer dans les allées où s’alignaient verticalement les corps congelés, dans des effluves de chair froide. Soudain, elle distingua un corps au sol. Il s’était recroquevillé dans un recoin. Elle s’approcha. C’était un homme. Il était emmitouflé dans une épaisse combinaison. Malgré cela, le froid avait presque eu raison de lui.
Elle se pencha vers lui.
— Je vais vous aider.
Elle sortit une ration hypercalorique et la lui tendit. Sans un mot, l’homme la prit et se mis à la mâchonner.
— Je vais vous vous sortir d’ici.
— C’est... inutile, balbutia-t-il.
— Allons, vous délirez... accrochez-vous à moi. Je vais vous porter.
— Non... Il n’y a plus qu’une chose que... que vous pouvez faire.
— Quoi ?
L’homme fit un effort pour sortir un objet de sa poche. C’était un disque mémoriel.
— Prenez ceci...
— Qu’est-ce que ça contient ? lui demanda-t-elle.
— Là-dedans... se trouvent tous les éléments qui pourront faire obstacle à MechCorp. Mon nom est... Stan Remmings, je suis enquêteur indépendant.
Il esquissa un sourire qui se figea en un rictus de douleur.
— Quel est... ton nom ? parvint-il à articuler.
— Stella, lui dit-elle des larmes dans les yeux... Stella Colson.
— Stella... balbutia-t-il.
Il serra si fort sa main qu’elle en eut mal.
—... La vérité doit éclater... Les Technocrates doivent être jugés... et le pouvoir renversé... parvint-il à dire avant de rendre son dernier souffle.
La main de l’homme relâcha mollement la sienne. Son bras retomba à terre. Elle sorti en courant du container.
La voix métallique d’Alfred s’éleva dans les coursives :
— Stella... tu as enfreint la procédure... Je vais te demander de ne pas quitter le poste pour un contrôle de sécurité.
Elle essaya de sortir mais le sas était verrouillé.
— Alfred, un homme est mort dans ce container ! Déverrouille ce putain de sas ! Je vais rendre moi-même mon rapport au poste central.
— Tu dois attendre l’arrivée de la sécurité, Stella.
Les machines ne faisaient pas de sentiments. MechCorp allait l’effacer comme on éponge une tache d’eau sur une table. La vie d’un inférieur n’avait aucune valeur. Surtout si celui-ci avait enfreint les règles. Dans quelques minutes, des droïdes-tueurs allaient débarquer. Elle pirata l’accès du sas qui finit par s’ouvrir. Elle se hissa dans les conduits de ventilation et les parcourut jusqu’à arriver au-dessus d’une aire de stationnement. En bas, elle vit que des droïdes s’étaient dissimulés autour de son glisseur. Sa respiration était courte et son cœur battait à tout rompre. Elle serrait dans sa main la crosse de son arme, un vieux Desert eagle, à balles fragmentées.
Soudain elle remarqua un Technocrate en costume gris qui longeait les allées vers son véhicule. C’était inespéré.
Elle retint son souffle.
Il s’arrêta juste au-dessous d’elle, devant un énorme glisseur Bentley. Elle sauta du haut des cinq mètres pour atterrir sans bruit derrière lui.
— Bouge pas le Technoc’... ou je te flingue sur-le-champ ! L’homme se retourna, l’air terrifié.
— OK... tout ce que vous voudrez, bredouilla-t-il.
— Laisse les clés sur la portière et grimpe côté passager !
Il s’exécuta. Elle bondit dans le glisseur.
Le Bentley démarra dans un vrombissement puissant.
Elle fonça jusqu’à la sortie. L’homme qui tremblait de tous ses membres.
— Donnez-moi votre digipass, lui ordonna-t-elle froidement.
Maintenant elle avait le contrôle de la situation.
Elle arriva au mur d’enceinte. Les escouades de machines avaient dressé un barrage. Elle poussa à fond sur l’accélérateur, redressa et passa au-dessus des robots qui firent feu. Elle réussit à esquiver les décharges de lasers qui fusaient de tous côtés.
Elle actionna le digipass. La porte d’enceinte s’ouvrit juste à temps. Le glisseur s’y engouffra et alla se fondre dans la masse de véhicules qui parcourait les skyways.
Elle regarda l’homme apeuré qui marmonnait des prières.
— Pitié ne me tuez pas, l’implora-t-il.
— Je n’ai aucunement l’intention de vous tuer. Ce sont vos boîtes de conserves qui en ont après moi !
Après quelques kilomètres, elle s’arrêta sur une plateforme de stationnement.
— Descendez.
L’homme au costume gris obtempéra. Elle repartit aussitôt.
— Et maintenant ?! s’exclama-t-elle.
Il lui fallait retrouver son calme. Elle respira profondément. MechCorp avait certainement déjà fait appel à ses tueurs hybrides les plus efficaces. D’ici quelques minutes, ils l’attendraient à son domicile.
Elle pensa à Tom, son chat... et à la liasse d’unités qu’elle devait absolument récupérer chez elle. Son avantage : le glisseur surpuissant qu’elle avait en main. Elle enclencha le compresseur du monstre et appuya à fond sur l’accélérateur. Plaquée au siège, elle eut tout juste assez de force pour tenir le volant. Les lueurs des rampes de signalisation s’étiraient à pleine vitesse de part et d’autre du cockpit. Le sang commença à ne plus irriguer son cerveau, sa vision s’obscurcit. Elle eut le réflexe de décélérer avant de perdre connaissance. Dans le rétro, des hordes de gyrophares hurlaient au loin. Elle arriva à fond sur le secteur inférieur T ouest. Immédiatement, elle inversa la poussée des réacteurs et fût plaquée vers l’avant. Le choc lui écrasa la poitrine. Elle maintint le véhicule en descente rapide en toussant et suffocant.
— Bordel ! hurla-t-elle de rage.
Le glisseur s’enfonça dans les volutes malsaines de la brume qui tapissait les bas-fonds. Elle dissimula le véhicule au fond d’un vieil entrepôt et fila, silencieuse comme une ombre, jusqu’à son bloc, où elle s’engouffra dans les ascenseurs. Quand elle ouvrit sa porte, Tom miaulait comme d’habitude. Il aurait miaulé autrement si des tueurs étaient cachés chez elle. Elle resta tapie dans l’ombre, le temps de reprendre son souffle. Des gyrophares passaient et repassaient entre les tours. Elle courut dans sa chambre, attrapa le chat au vol, le glissa dans le sac à dos et enfila celui-ci. L’animal se remis à miauler.
— Tais-toi mon gros ! lui chuchota-t-elle, on va faire une petite promenade.
Elle courut jusqu’aux escaliers. Dehors, la pluie s’était remise à tomber. Elle allait passer la porte du niveau vingt-cinq quand elle perçut un bruit de pas dans le corridor.
Elle s’immobilisa.
Ça se rapprochait de la porte.
Elle se fondit dans l’obscurité de la cage d’escalier et attendit en tenant son arme braquée vers l’ouverture. La poignée de la porte s’abaissa sans un bruit et celle-ci s’ouvrit lentement. Une ombre passa devant elle... puis une autre. Deux exterminateurs hybrides. Les pires de tous.
Tom choisit cet instant précis pour émettre un miaulement. Les deux tueurs firent volte-face et ouvrirent le feu dans sa direction. Allongée au sol, elle riposta et plongea jusqu’en bas des marches. Elle se retourna juste à temps pour les voir bondir sur elle, l’un d’eux était touché à la jambe. Elle pressa la détente sans interruption. Malgré leurs tenues de combat renforcées les deux tueurs trouvèrent ici la fin de leur carrière. Leurs corps désarticulés roulèrent dans l’escalier jusqu’à ses pieds. Haletante, elle se releva et reprit sa descente effrénée.
Cinquième niveau.
Elle fit une brève halte et porta toute son attention vers les étages du bas. Rien. Arrivée au premier étage, toujours rien. Pas le moindre signe de guet-apens. Elle se faufila dans le vaste hall, s’assura que la rue était déserte et se glissa dehors. La lumière glauque laissait à peine voir les parages. Elle courut vers les entrepôts. Soudain, le collet d’un piège enserra sa cheville. La corde se tendit instantanément. Elle se retrouva pendue tête en bas à ballotter dans tous les sens...
Elle fit des efforts désespérés pour se dégager, en vain. Le visage horrible d’un tueur hybride, lacéré de cicatrices, se dessina dans les ténèbres. Deux autres apparurent derrière lui. Le premier sorti lentement une longue lame de son étui et vint la coller contre sa gorge.
— Je vais te vider de ton sang comme une truie... lui murmura-t-il sadiquement à l’oreille.
Elle ferma les yeux et attendit la mort, comme une délivrance ultime.
Mais la mort ne vint pas. Il y eut juste un bruit étrange, déformé par les pulsations de son cœur qui faisaient exploser ses tempes.
Ce fût une sorte de feulement. Ça n’était pas Tom cette fois.
La vision inversée qu’elle eut dans la seconde qui suivit fût la tête du tueur qui se détacha de son corps dans des gerbes de sang, prise dans les mâchoires d’une créature qui faisait quatre fois sa taille. Le monstre titanesque se rua sur les deux autres exterminateurs et les dévora dans des grognements atroces.
Elle parvint à attraper son arme et ouvrit le feu en direction des bruits d’os broyés et de déglutition. Malgré sa taille colossale, ce genre de mutant, qui proliférait dans la jungle des bas-fonds, connaissait les armes à feu et les craignait plus que tout. Elle entendit détaler la créature au loin en mugissant sourdement. Elle réussit à couper la corde d’un coup de revolver et se réceptionna sans mal.
Elle courut jusqu’au glisseur et décolla rapidement.
Cinq-cents kilomètres plus loin, sous le véhicule, se déployaient à perte de vue les immenses « bulles » des quartiers supérieurs. Elle ne put réprimer un profond sentiment d’injustice à la vue des étendues de verdure et des complexes luxueux qui se dessinaient sous les coupoles translucides.
Secteur inférieur K.
Du haut des voies aériennes d’altitude, elle regardait à présent défiler les tours lugubres qui se dressaient sur les vestiges d’anciennes villes. Elle arriva au-dessus du point de rendez-vous et entama la descente.

Le contact l’attendait dans une rue isolée : un jeune clandestin qui ne prit même pas la peine de se présenter.
— Stella Colson, c’est ça ? lui demanda-t-il.
— C’est moi, oui.
— File-moi ta carte ID.
Il fit un bref contrôle sur son scan.
— OK, Stella Colson... tu embarques dans le tube dans quatre heures. Ça te va ?
— Ça me va, merci.
— Oups, j’allai oublier, dit-il en plaisantant... ça fait douze-mille unités, mademoiselle.
Elle lui tendit la liasse. Il commença à compter.
— Il n’y a que huit-mille... Turtle du secteur T a dû t’informer ? lui dit-elle.
— Turtle, Turtle... il se gratta le crâne en la toisant... oui bien sûr, les codes d’accès...
Elle hésita à lui parler de Stan Remmings et de ce qu’il lui avait confié avant de mourir. Mais elle garda ça pour elle.
— Donc ça vous fera bien huit-mille unités tout rond... Mademoiselle Colson.
Il mit la liasse dans le revers de sa veste et en sortit son scan. Stella lui transféra les codes. Il vérifia l’état du fichier et lui fit un clin d’œil approbateur. Elle le suivit jusqu’à une grande salle humide au sous-sol. Peut-être qu’il s’agissait d’un tunnel ferroviaire. Impossible à déterminer avec certitude tant les lieux étaient dégradés. Il la laissa là et remonta les escaliers.
Elle s’effondra dans un vieux fauteuil éventré qui moisissait au bord des voies. Un peu de lumière du jour filtrait par une brèche dans une paroi. Elle en profita pour commencer à lire le disque mémoriel de Stan Remmings.
Elle ouvrit d’abord un rapport écrit :
« ... Mission d’infiltration d’une zone de quarantaine dans le secteur inférieur T nord : après un contrôle sur des infectés des bas-fonds, des droïdes médicaux ont instauré une mesure de quarantaine sur un périmètre d’environ cinq kilomètres carré ce matin. Un vaisseau de transfert s’est posé et des glisseurs transportant des caissons cryogénisés ont commencé à remplir ses soutes. Où sont emmenées ces personnes ? Plusieurs centaines au total. Pourquoi des caissons à cryogène ? Quels genres de soins médicaux reçoivent-ils ? Aucun inférieur ne peut prétendre aux vaccins contre la néopeste que propose Sanomex, qui est officiellement à l’origine de ces interventions. »

Stella se rappela d’un rapport confidentiel qu’elle avait intercepté lors d’une nuit de garde. Un contrat allait être signé entre MechCorp et Sanomex dans les mois qui venaient. La date de l’alliance des deux géants coïncidait avec le début des enquêtes de Remmings sur ces mystérieuses opérations de quarantaines. Étrangement, ce contrat n’avait été mentionné sur aucun média.
Elle continua de lire le rapport :
« Je vais infiltrer la prochaine zone de quarantaine que vont investir les machines de Sanomex, et me faire passer pour un porteur du virus de néopeste. Il faut que je découvre où vont tous ces prétendus infectés. »
«  Je suis convaincu que ces interventions sont une couverture. Je n’ose même pas imaginer ce que tout cela peut cacher. »
Elle se connecta au flux, le réseau qui avait remplacé internet.
Une filiale importante de Sanomex faisait la une. Elle visionna une interview de son directeur, donnée sur une chaîne commerciale réservée à l’élite supérieure :
— Nous sommes maintenant en mesure de garantir à nos clients une longévité inégalée... Nos stations de régénération permettent non seulement de stopper les effets du temps sur l’organisme humain, mais d’inverser le processus de division cellulaire.
— Ce qui équivaut à dire que vous détenez la clé de l’immortalité ? demanda le présentateur.
— Hé bien cher Edward... c’est effectivement le mot qui revient dans nos laboratoires après les derniers tests de validation.
— Une question : quelle est la recette de votre potion miracle ? Des ailes de libellules, des yeux de crapauds... et puis ? plaisanta le présentateur.
(Rires de l’audience)
— Eh bien, plus sérieusement, Edward, nous n’en sommes qu’au début et je ne peux vous révéler nos ingrédients précisément... Tout ce que je peux vous apprendre est que nos cuves de régénération sont alimentées par un fluide organique, très proche du matri-plasma élaboré par Sanomex depuis peu.
— Haaa ouiii, le fameux matri-plasma.
— Oui, c’est le composé principal régénérant dans lequel baigneront nos clients pendant leur long sommeil.
— Mais, la question me brûle les lèvres, de quoi cette solution est-elle composée au juste ?
— Cher Edward, vous abordez là un domaine qui demeure sous le sceau du secret industriel... ce fluide est élaboré à partir de cellules mères humaines... Il en est un concentré vivant.
Stella fût soudainement envahie par une intuition effroyable qui glaça son sang dans ses veines. Pendant quelques secondes, elle n’entendit plus rien de l’interview. L’horrible déduction était en train de se faire malgré elle dans son esprit.
Elle arrêta net l’émission.
Il fallait qu’elle approfondisse ses recherches. Elle était exténuée mais le taux d’adrénaline qui la parcourait était si élevé qu’elle ne ressentait plus aucune fatigue. Elle lança l’enregistrement vocal de Stan Remmings.
(Grésillements de micro)
— Je me trouve actuellement dans les bas-fonds du secteur S...
Il chuchotait pour ne pas se faire repérer.
—... Je suis maintenant dans une file d’attente vers une salle médicalisée improvisée aux pieds d’une tour. Des vieillards, des femmes, des enfants... ils n’ont pas l’air d’avoir été informés... Les intervenants de Sanomex sont tous des hybrides...
—... Le personnel médical humain n’a même pas pris la peine de se déplacer.
— Tous les civils se voient administrer des injections que je n’arrive pas à identifier... trois par personne au total... qu’ils aient été recensés comme porteur du virus ou non !! Pourquoi ?!
— Bien que différents groupes militaires privés soient présents sur les lieux, toutes les escouades d’automates de combats que je peux voir portent la marque de fabrique de MechCorp... sans exception...
— Ça y est... le vaisseau-cargo médical est en approche... la zone est complètement quadrillée par des troupes armées... Je ne pourrai l’infiltrer que si je suis identifié comme infecté... Je vais m’injecter un simulateur. Ça faussera mon bilan sanguin.
Il y eu un long silence de plusieurs minutes.
(Un cri étouffé)
— Aaargh... je viens de m’extraire de cette saloperie de caisson... J’ai arraché tous ces tubes organiques qui me rentraient de partout. Je suis complètement nu... Je tiendrai pas longtemps, le... le témoin de température indique moins cinquante.
La voix de Remmings était maintenant extrêmement faible.
— Je ne sais pas où se trouve l’appareil dans lequel je suis mais... ça n’a absolument rien d’un... d’un vaisseau médical, c’est immense... des centaines et des centaines de civils sont entassés dans des caissons cryogénisés... oh mon Dieu !! C’est... c’est effroyable... il n’y en a pas un seul de vivant ! Ils sont... ils sont tous maintenus en activité métabolique minimale. Cela veut dire que... qu’ils ne se réveilleront... jamais !
L’enregistrement vocal de Stan Remmings s’arrêtait ici.
Une morsure froide lacérait le ventre de Stella. Une sensation instinctive, primale. C’était si profond. De la peur, mêlée à de la rage. Une émotion qui appartenait à l’espèce humaine toute entière... et qui se tenait là, dans son seul ventre, prête à exploser. Un concentré de terreur, de haine et d’injustice. Elle entendit soudain un grondement qui venait des tréfonds du tunnel. Le bruit sourd allait en s’amplifiant. Tom se mit à miauler.
L’appareil s’arrêta devant elle. C’était une sorte de glisseur ultra rapide, de forme ogivale. Dans le cockpit, un homme au visage dissimulé dans une cagoule de pilote lui fit signe de monter. Elle fît un effort pour se relever et marcha jusqu’au véhicule en vacillant, sans plus penser à rien. Elle s’installa dans le siège étroit. Elle était vidée.
— Mettez votre casque et passez le harnais... ça va secouer.
Elle s’exécuta sans rien dire. Le puissant moteur s’activa et l’appareil partit à pleine vitesse vers les entrailles de la Terre. Elle sombra dans un sommeil profond dès les premiers kilomètres.
Alors que le véhicule fonçait à plus de cinq cent kilomètres heure dans les profondeurs, Stella rêvait. Ce n’était plus un de ces cauchemars comme elle avait l’habitude d’en faire, remplis de la noirceur des bas-fonds. Non, ce rêve était plein de lumière. Une lumière qui lui était inconnue. Celle des forêts baignées de soleil, des montagnes majestueuses, des torrents aux eaux limpides. Toutes ces images qu’elles avaient vues dans son livre de chevet étaient en train de devenir réelles. Ce n’était plus un rêve maintenant. Elle était libre.

PRIX

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PolyV · il y a
Quel rythme ! A peine le temps de respirer, pas le temps de s'ennuyer.
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Miraje · il y a
Réveillé au bout d'un mois ... J'avais juste oublié de voter ☺☺☺
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Keith Simmonds · il y a
Une bonne œuvre dans la lignée des SF ! Mes votes ! Une invitation à venir découvrir “Le lys des vallées” qui est en competition pour le Grand Prix Automne 2018 ! Merci d’avance et bon week-end!
·
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Potter · il y a
+5 votes, Bravo tu as dépassé les 100 !!!!!!!! Bonne chance pour le concours,
Si tu en as l'occasion, passe voir mon dessin pour le concours Harry Potter : Poudlard

·
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Charlie Audet · il y a
J'adore
·
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Charlie Audet · il y a
Cette nouvelle est écrit dans un style de sf que j'adore et pour cela vous avez mon vote
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Miraje · il y a
De la grande SF qui ouvre la réflexion sur la place dévolue à l'humain dans l'avancée technologique... Du beau travail.
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Teddy Soton · il y a
Bravo, j’adore cet univers +5
Dans le même genre peut être aimeriez vous sombre poupée ?

·
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Arlette Hélène Godefroy · il y a
Heureusement, je serai morte avant de connaître ce monde... Bravo en tout cas !
·
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Jennyfer Miara · il y a
Cette héroïne qui lit et qui rêve d'un monde meilleur me rappelle un peu Druuna, l'héroïne de Morbus Gravis :-) C'est assez terrifiant, on n'est plus si loin de cette fin-là, si ça se trouve! Votre écriture m'a tenue en haleine, vous avez mes votes!
Dans un style un peu plus sanglant, peut-être aimerez-vous découvrir "Le crime parfait", en lice pour le prix Court et Noir?

·
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Thomas Clearlake · il y a
Ravi que que la quête de Stella vous ait captivé. je vous lis et vous fait un retour dès maintenant ^^
·

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