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Chronique d'une métamorphose

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Vendredi 16 novembre 2001, 15h30 - (Yonne)


Comme chaque vendredi en fin d’après midi, je m’apprêtais à terminer mes comptes de la semaine. Ce jour là comme souvent à cette époque de l’année, le ciel était bien gris et chargé de nuages lourds prêts à éclater. C’est donc à la lumière électrique de ma lampe de bureau que je travaillais à ma comptabilité.
Etant artisan en Puisaye, potier créateur, je vivais à la campagne dans une maison assez isolée qui me servait aussi d’atelier, de salle d’exposition et de bureau.

Soudain, je fus tirée de ma concentration par des coups frappés suffisamment fort à la porte d’entrée pour attirer mon attention. Je n’attendais personne, mais ayant l’habitude des visites surprises et bien agréables de mon amie Sylvia pour une pause-café, je criais, sans me déranger : « entre, c’est ouvert ! »

Ce ne fut pas Sylvia qui entra, mais une inconnue qui s’avança jusqu’à moi en gesticulant dans tous les sens, et braillant si fort que je ne comprenais rien à ce qu’elle disait. Tout cela, en quelques secondes, sans même me laisser le temps de placer un seul mot !

J’étais complètement stupéfaite d’une telle intrusion. Elle me faisait face, allant d’un coin du bureau à un autre, n’hésitant pas à me menacer plus fort par des gestes saccadés, désordonnés et brutaux dès que j’essayais de bouger. Je me demandais ce qui m’arrivait : qui était cette étrangère qui semblait bien me connaître ? Que me voulait-elle ? Pourquoi tant d’agressivité vis à vis de moi ? Que lui avais-je fait pour qu’elle agisse ainsi ?

Autant de questions que j’avais envie de lui poser, mais que je me posais d’abord à moi-même.

Je ne la connaissais pas. Je ne l’avais jamais rencontrée auparavant : j’avais beau chercher dans ma mémoire, jusque dans le plus lointain de mes tiroirs, je ne me rappelais pas même l’avoir croisée ne serait-ce qu’une seule fois !

Les premiers instants de surprise passés, j’essayais de recouvrer mes esprits. Mais la situation m’échappait complètement. Cette inconnue me paraissait avoir le comportement d’une hystérique dangereuse. Malgré moi, je restais tétanisée sur place par la peur et la surprise. Je me sentais en danger. Je ne pouvais bouger d’un pouce ! J’appréhendais trop de recevoir des coups et d’être blessée ! Elle dégageait une telle violence, l’extériorisant par des cris et des gestes agressifs et impétueux. Tout ceci s’adressait bien à moi : il n’y avait personne d’autre dans le bureau, à cette heure là. Je ne rêvais pas, hélas !

Elle ne cessait de me parler un langage étrange que je n’arrivais pas à décoder. De quel pays venait-elle ? Ou de quelle planète ? Je ne le savais ! Elle s’exprimait dans une langue qui ne me permettait pas de la comprendre, ce qui rajoutait de l’angoisse à ce que j’étais entrain de vivre. Mais elle semblait si déterminée que cela ne m’autorisait aucune action de défense quelconque ou même de protection, encore moins une explication verbale.


En quelques secondes, je me retrouvais « otage » d’une situation non désirée, dominée par une inconnue effrayante et rugissante de partout. J’aime bien vivre des expériences nouvelles, c’est dans mon caractère ; mais là, il est certain que celle-ci allait marquer ma vie par une empreinte bien particulière et que j’en garderais des séquelles.

Cette personne étrange, sortie de nulle part et de partout à la fois, pénétrait ainsi mon chez-moi, s’installant comme pour un siège qui sûrement allait durer dans temps, envahissant tout mon espace vital. Je me sentais violée par cet « autre » dans mon intimité et des sentiments bien étranges commençaient à m’assaillir et un malaise à me gagner.

Je me retrouvais au milieu d’un combat de fauves inégal et injuste ! Telle « Blandine », j’avais été jetée dans la fosse aux lions, de manière si brutale, si inattendue, et si soudaine ! Je n’avais jamais été confrontée à une telle situation avant cet instant. Qui peut en effet prévoir une telle intrusion chez soi ?

Les heures s’enfuyaient, et la situation stagnait.

Impuissante, je regardais cet énigmatique personnage prendre le contrôle de ma vie, faisant fi du respect de la personne. Il m’était devenu évident à présent, qu’elle allait s’installer durablement, déballant ainsi, son propre bazar sans aucune pudeur. C’était un comble !

Mais qui était donc cette « autre » ? Je ne cessais de me poser cette question sans réponse durant des heures et des heures. Et quel était le sens de tout ceci ?

C’est ainsi que des jours entiers passèrent, puis des semaines sans aucun changement...

« L’autre » (c’est ainsi que je l’appelais ne sachant toujours pas qui elle était, ni comment elle se nommait) toujours présente, continuait à me menacer au moindre de mes mouvements qu’elle surprenait. Pourtant au fil des jours, une certaine connivence commençait à s’installer entre nous. Toute à la fois étrangère, elle me devenait de plus en plus familière. Plus je me mettais à son écoute et moins elle se montrait agressive. Sa vigilance fléchissait même parfois légèrement, ce qui m’autorisait alors un peu de relâchement et du repos. C’est ainsi que notre cohabitation forcée s’établissait dans la durée. Les semaines passaient sans que je puisse obtenir une explication logique de la part de cette co-locataire de l’espace que j’occupais. Mon activité était devenue plus que réduite, ne pouvant plus sortir librement, sans son escorte obligée ! J’étais vraiment devenue son otage, sa chose. Le ton comminatoire sur lequel elle s’adressait à moi, pour m’ordonner ses exigences, me faisait bien comprendre qu’il m’était impossible de fuir ou d’appeler à l’aide. J’en avais été avertie dès les premiers instants de son invasion par son attitude qui ne me laissait aucune liberté pour agir et me défendre. J’étais devenue sa prisonnière et je ne pouvais compter qu’uniquement sur moi-même pour me sortir de cette situation.

Et les semaines passèrent, puis les mois, sans changement notable dans cette cohabitation forcée...J’étais telle une otage sous l’emprise d’une geôlière acharnée peu commune !






Mercredi 5 juin 2002, 11h30 – Paris

Allongée sur mon lit d’hôpital, « l’autre »m’accompagnant toujours dans tous mes actes et mes déplacements quotidiens, j’attendais la visite journalière du grand professeur « D... » responsable du service dans lequel j’avais été admise quelques jours, quelques semaines ou quelques mois auparavant...La ténacité et l’opiniâtreté de ma geôlière n’avait pas cédée malgré le temps ! Ce temps qui aujourd’hui pour moi avait une autre dimension. Je ne comptais plus en jours, en semaines ou en mois à présent, mais en minutes gagnées sur la prochaine minute à venir. Une date restait gravée dans ma tête, et une question à laquelle j’attendais toujours une réponse.

Mais que m’était-il donc arrivé ce 16 novembre dernier ? Et pourquoi ?

Ce jour là, une inconnue enragée qui m’était complètement étrangère jusque là, « l’autre » comme je l’appelais, en pénétrant mon intérieur et ce qui m’était le plus cher, avait fait basculer ma vie en quelques instants en tentant de tout détruire par sa violence.

La maladie m’avait envahit, brisant mon corps et disloquant ma vie par la violence de son attaque.

A présent, je devais vivre avec cette compagne d’infortune, sorte de mégère que je tentais d’apprivoiser jour après jour et à chacun de ses accès de colère. Ainsi, au fil des heures, des jours, des semaines et des mois ; j’apprenais à maîtriser « l’autre » tel un dompteur face à l’animal sauvage. Elle me restera fidèle jusqu’à mon dernier jour.

Petit à petit j’étais devenue une autre, transformée par la souffrance, plus à l’écoute de moi-même comme à celle des autres. Cette « autre » moi-même, à la fois si lointaine et si familière m’interpellait jusque dans ma chair pour grandir en conscience et me métamorphoser.
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