Chloé et les loups

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Tel que vous me voyez, moi, ce grand type mal rasé, arpentant d’un pas rapide le boulevard Raspail désert, fusil à l’épaule, il fut un temps où cela vous aurait à coup sûr angoissé... Mais aujourd’hui, en cette fin de printemps 2030, je ne suis guère original car bien loin d’être le seul à avoir redonné du service aux bons vieux fusils de chasse de nos grands-pères ! Souvenir d’enfance. La campagne humide, Tchou-Tchou (notre labrador) fier et joyeux serrant dans sa gueule le canard qu’un coup sec et précis venait de plonger dans l’étang. Et moi, encore tout ensommeillé, les yeux rivés sur la surface sombre de l’eau. Odeur forte des plumes mouillées. Œil fixe et vide du canard. Autant vous dire tout de suite, la chasse, je n’aimais pas, mais j’adorais mon grand-père... Comme je suis sûr qu’il aurait beaucoup aimé ma petite Chloé !
J’y vais Émilie, ai-je dit, à ma femme. Il faut bien que quelqu’un y aille, tout de même !
Émilie était restée muette. A peine un léger mouvement de la bouche, entre grimace et sourire. Frémissement imperceptible de ses fines épaules sous le satin léger du pyjama. Lèvres à peine effleurées... j’étais sorti sans me retourner.
Sur le boulevard, les immeubles affichent toujours l’immuabilité de leurs belles façades aux pieds desquelles surgissent par touffes d’étranges fleurs aux tiges velues. Invasion rapide et silencieuse de l’herbe dans le moindre interstice des trottoirs et de la chaussée. Partout, éclatement du bitume et surgissement d’énormes racines aux pieds des arbres dont l’abondance inattendue des feuillages forment depuis peu une large voûte au-dessus de la chaussée désertée. J’hésite. Il faut bien que quelqu’un y aille, avais-je dit. Alors, j’y suis ! Là, immobile, juste devant la porte de mon immeuble. Je constate que les fleurs sont plus nombreuses que la semaine dernière. Plus nombreuses, mais pas plus hautes.
Ne vous inquiétez pas, Monsieur Belin (je m’appelle Mathias Belin), j’y veille. Si elles arrivent à la fenêtre de ma loge, j’appelle immédiatement la voirie, répète inlassablement Madame Cochet, notre gardienne.
Madame Cochet est une femme d’avant. Elle croit à l’efficacité des services publics. Même après dix années de confinements répétés, de pénuries constantes et de chômage endémique ! Dix années, l’âge de Chloé qui n’a connu que ce chaos. Toute la journée, accrochée à sa tablette, son portable et ses consoles de jeux, elle ne s’ennuie jamais et ce ne sont pas les périodes de confinement qu’elle redoute le plus mais plutôt celles où elle doit affronter la rue pour se rendre à nouveau au collège. Cette verdure envahissante l’angoisse. C’est une verdure anormale... une verdure qui s’affole. Au début, nous avons tous dit : la nature reprend ses droits. D’une voix presque réjouie ! Maintenant, elle nous nargue. Alors, me dit Madame Cochet ?
Un chiffon à la main, elle surgit dans mon dos.
Vous partez chasser ? Faites attention, les loups aussi guettent les canards et les lapins ! Moi, je vais astiquer le cuivre du portail. Ça me détend et puis ça fait plus propre !
C’est vrai, j’ai dit en faisant à regret quelques pas sur le boulevard.
Les loups, n’exagérons pas !
Le silence est épais, entrecoupé de cris stridents d’oiseaux. Non loin de moi, une rangée de canards déambule sur la chaussée, suivie à bonne distance de plusieurs pigeons dont le bec pique fébrilement le sol à la recherche de la plus invisible petite miette. J’ai toujours tiré trop haut ou trop bas, alors pourquoi ce fusil ? Le monde est devenu fou. Je suis devenu fou. Les gosses racontent que des loups rôdent autour de l’école. Leurs gueules laissent de la buée sur les vitres des classes du rez-de-chaussée et leurs yeux dorés brillent dans la pénombre, le soir pendant l’étude. D’après Chloé, ils vivent bien cachés dans le jardin de la Fondation Cartier. Le père de Boris en aurait même blessé un ! Le père de Boris ? Ce minable banquier gringalet... En attendant, j’ai pris le fusil du grand-père et quelle qu’en soit la raison profonde (si tant est qu’il y en est une dans cette tourmente généralisée), je descends le boulevard en direction de la Fondation. En une décennie, désertée par le public, elle est devenue méconnaissable. Jardin transformé en forêt luxuriante, façade dévorée par de drôles d’herbes grimpantes et grille d’entrée arrachée à la terre par la poussée tellurique de racines géantes. Paysage de désolation qui autorise bien une pause cigarette. Intensité du silence. Ma main tremble légèrement et impression (réelle ou pas), le sol me paraît soudain plus meuble que sur le boulevard. Spongieux même... Oui, c’est cela, le sol regorge d’eau. Curieux en ce printemps, plutôt sec...
Cigarette aux lèvres, je franchis ce qui fait encore office d’entrée. Sur la droite, la guérite de contrôle des billets n’existe plus, engloutie aux trois quarts par la terre épaisse et sombre. Un vent léger fait bruisser toute cette nature. Vent doux de printemps qui contraste avec cette luxuriante et angoissante nature. D’un geste machinal et quasi absent, je jette au sol mon mégot. Il disparaît aussitôt, avalé par la bouillie humide dans laquelle mes chaussures de marche (j’avais mis mon équipement de campagne) se sont déjà enfoncées d’une bonne dizaine de centimètres. La Fondation Cartier, un marécage...
Soudain, la végétation s’agite. Un coup sec claque non loin de moi. Je pense à mon Tchou-Tchou. Pas besoin de lui dire : va chercher ! Sa mission, il la connaissait que trop bien ! Réflexe, j’épaule mon fusil. Est-ce en haut, en bas ? Un lapin, un canard ? Un loup... Pitié, je n’ai jamais vu de loup et je risque de tirer sur un chien ! Petit crétin, dirait mon grand-père. Peut-être même, irait-il jusqu’à Crétin Royal ! C’est comme cela qu’il me surnommait parfois dans les grandes occasions d’imbécilité... Regard affolé ! Là, en bas, ça bouge. Un léger mouvement derrière cet enchevêtrement de racines et de feuillages. La crosse bien collée à la joue, je tire. Cri et agitation dans les buissons. Un homme surgit. Du sang s’écoule de son mollet. Il me fixe hagard. Je reconnais alors le père de Boris, perdu dans une vieille veste Barbour dont il doit avoir (tout comme moi ce satané fusil), hérité de son grand-père. Nous nous regardons affolés. D’un geste machinal, je lui tends mon mouchoir et, sans un mot, nous nous écroulons tous deux sur une souche en attendant les secours.
Eh bien, croyez-le (ou pas), depuis ce redoutable accident nous sommes devenus les meilleurs amis du monde. Quant aux loups de la Fondation Cartier ? La ville a promis de s’en occuper. C’est Madame Cochet qui est contente !
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