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Chippewa Town

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Un hurlement déchira l’air lourd de l’après-midi.
Tyler le perçut malgré le volume du poste de radio qu’il tenait sur l’épaule. Il baissa le son et regarda autour de lui, comme si le bruit avait laissé une empreinte, une fumée qui pouvait lui indiquer son origine.
Évidemment, il ne vit rien. L’atmosphère était immobile et l’entrée de la petite bourgade, déserte. Pas étonnant : il ne se passait jamais rien dans ce trou. Quoique... Ces derniers temps, plusieurs personnes avaient disparu.
Il ignora la sensation qui avait transpercé sa nuque en entendant le cri – comme une aiguille chauffée à blanc dans la moelle épinière – et reprit sa marche en haussant les épaules.

La vue de la maison de Mrs Balling, avec sa véranda proprette, lui fit oublier l’événement. Avec un sourire railleur, il tourna les baffles vers le portillon et poussa le volume à fond, comme à chacun de ses passages. C’est vrai qu’il était puissant ce nouveau poste ! Il pouvait, vu son prix. Ses parents avaient dû se saigner pour le lui offrir. Mais Tyler obtenait tout ce qu’il demandait, il n’allait pas se gêner. Après tout, ils étaient si fiers de leur fils. La star du lycée, le quaterback vedette. Il avait bien mérité qu’ils se sacrifient un peu pour lui.
Il ralentit le pas pour laisser à la vieille femme le temps de sortir de chez elle en menaçant d’appeler le Shérif Spark. À quoi il répondrait par un geste obscène pour la faire enrager davantage. Cependant, Mrs Balling ne se montra pas.
Tyler renversa la boîte aux lettres et l’écrasa de quelques coups de semelles, histoire de soulager sa frustration. Il releva le col de sa veste en jean et s’éloigna en marquant le rythme.

Devant chez les Porter, une masse brune attira son regard. Il s’approcha. Un chien crevé. La bestiole avait dû être fauchée par une voiture. Pas de bol : il devait en passer dix par jour, ici. Un haut-le-cœur le fit reculer. Ça ne se voyait pas tout de suite à cause des poils longs du chien, mais ses blessures étaient impressionnantes. La chair de la joue était arrachée et plusieurs lacérations parcouraient son flanc. Tyler souleva un lambeau de peau. Les poils étaient gluants de sang et ses doigts se couvrirent de rouge. Dessous, les côtes étaient cassées et enfonçaient leurs extrémités tranchantes dans les tissus déchirés. Il écarta sa main avec dégoût.
L’œil du chien s’ouvrit soudain et un gémissement montra que son agonie n’était pas terminée. Tyler lut la terreur dans la pupille fixée sur lui. La bête haletait. Une flaque d’urine s’étendit autour de son arrière-train.
Il laissa l’animal à son calvaire. Avec la chaleur, il puait déjà la mort.

Et maintenant, qu’allait-il faire ? La perspective de rentrer chez lui, de voir ses parents, lui parut au-dessus de ses forces. Ils avaient dû apprendre ce qui s’était passé au mini-market, ce matin. Il s’était fait mettre à la porte par Mr Spitzler parce qu’il avait pris quelques billets dans la caisse. Il imaginait déjà les yeux larmoyants de son père qui lui rappellerait que John Spitzler était un ami. Sa mère, le visage angoissé, lui dirait qu’il avait changé ces dernières semaines.
Le pire, c’est qu’ils n’allaient même pas lui faire de reproches. La pensée de leur sollicitude et de leurs regards remplis d’amour lui donnait envie de vomir. Non, il n’irait pas chez lui tout de suite.

Étrange à quel point la ville était déserte. L’activité était toujours réduite à cette heure-ci, mais ce soir, il n’avait croisé personne depuis qu’il était revenu de... Avec surprise, Tyler constata qu’il ne se souvenait plus de ce qu’il avait fait cet après-midi. Un rire sans joie lui monta dans la gorge : il avait peut-être pris une bière de trop, et avec la chaleur... pouf ! sa mémoire avait décroché. Ce n’était pas la première fois : ça lui arrivait régulièrement ces derniers temps. Il devrait peut-être ralentir l’alcool.
En fait, non, c’était finalement assez excitant de ne pas tout se rappeler.

Toujours accompagné de la musique crachée par son énorme poste, il marcha vers le carrefour qui formait le centre de la bourgade. La première cassette se termina, il enclencha la seconde. Le groove de Michael Jackson remplaça la voix rauque de James Hetfield. Tyler s’essaya à quelques pas de danse en chantonnant « I’m bad, I’m bad », mais son genou gauche protesta.

Les quatre boutiques semblaient ouvertes. Pourtant, ici non plus, aucun passant, aucun client, aucun vendeur. Il monta à l’étage au-dessus du drugstore : ses parents ne se trouvaient pas dans l’appartement. Il troqua le poste contre son walkman.
De retour dans la rue, Tyler se campa au milieu du carrefour. C’était grisant, cette sensation d’avoir la ville pour lui seul. Il pouvait faire ce qu’il voulait. Il passa la porte vitrée du mini-market et rafla le contenu de la vieille caisse enregistreuse. Bien fait pour ce vieux Spitzler ! Il prit un coca et une bière dans l’armoire réfrigérée, un milky way, et balaya du bras au passage un rayon de chips.
Il vida d’un trait son soda pour chasser le goût bizarre qu’il avait dans la bouche et lâcha un rot tonitruant avant d’entamer la bière. La lumière déclinait et le soleil, pile dans l’alignement de Main Street, jetait des ombres étirées à l’extrême le long des trottoirs. L’air semblait orangé. Palpable. Tyler se sentait en paix. Sans entrave. Il avait changé, ça ne faisait aucun doute. Pourtant, il se ressemblait plus aujourd’hui que quelques mois auparavant.

Dans le décor totalement immobile, un mouvement attira son regard. Un animal avançait lentement au milieu de la chaussée. Lorsqu’il approcha, Tyler reconnut le chien. Il marchait sur trois pattes, traînant la dernière comme un débris. Comment cette bête tenait-elle encore debout ?
Péniblement, elle progressa jusqu’au croisement et tourna dans Lincoln.
Tyler l’observa un moment, puis la suivit. Peut-être pour voir jusqu’où le clébard parviendrait à tirer sa carcasse. Il parcourut un demi-mile, à une trentaine de pas derrière lui. L’animal s’arrêta à la fourche et sembla hésiter. Tout droit, la route amenait au lycée qu’on distinguait au loin. Celle de gauche continuait sur plusieurs miles jusqu’à la réserve indienne. Tyler s’essuya le front avec le bandana noué autour de son poignet et reprit sa marche derrière son guide qui claudiquait vers le bâtiment scolaire.
Dans ses oreilles, la musique eut des ratés. Les piles montraient des signes de faiblesse. Il appuya sur la touche d’arrêt et rabattit le casque autour de son cou. Le silence l’écrasa d’un seul coup.

Chippewa Highschool. Un frisson d’excitation parcourut sa poitrine lorsqu’il traversa le parking désert, réminiscence de ce qu’il avait ressenti pendant les trois années passées ici. Chaque jour lui apportait son lot de gloire, de promesse. Profs ou élèves, tous le considéraient comme un héros. Il avait été roi, choisissant les filles qui auraient l’honneur d’être à son bras, décidant qui était cool, qui était nul. Se permettant même de rendre ou non ses devoirs, sachant qu’il aurait l’indulgence de la directrice.
Le fantôme des souvenirs ne charriait pas que du plaisir, cependant. Une brûlure fugace de colère remonta de son ventre.

Le chien avait disparu. Il avança jusqu’à l’accès principal. En plein été, il serait probablement verrouillé.
Pourtant, l’un des battants était entrebâillé. Il entra. La pénombre régnait. Les rangées de casiers n’étaient éclairées que par la lumière coulant par la porte qu’il venait de franchir. Le silence était total, cependant il avait la sensation que quelqu’un – ou quelque chose – l’attendait.

Il avança le long du couloir, jusqu’à la vitrine des trophées au centre de laquelle trônait la coupe de l’état. Il observa les photos. Sur la plupart d’entre elles, sa propre image le dévisageait. Conquérant, vainqueur, un demi-dieu à qui tout souriait. Mais ça, c’était avant ce match amical que l’entraîneur avait accepté pour finir la saison en beauté. Nouvelle victoire pour le lycée. Mais pas pour lui.
Lui, il avait quitté le terrain sur un brancard. Double rupture des ligaments croisés.

Il s’enfonça encore dans les entrailles du bâtiment désert. Une odeur âcre flottait.
Il avisa la porte de l’administration. Même si sa vie de lycéen lui semblait très lointaine, il ne put résister à la tentation de visiter le bureau de la directrice.
Une longue plainte retentit, provenant du fond obscur du couloir, au moment où il entrait. C’était sans doute le chien, venu chercher un peu de fraîcheur pour mourir.
Dans la pièce, l’excitation disparut et la torpeur qui l’accompagnait depuis un mois l’enveloppa de nouveau. Il fit quelques pas sans savoir comment profiter de la chance d’être là. Il allait ressortir quand il avisa le téléviseur et le magnétoscope. Une VHS émergeait de la gueule de l’appareil. Sur l’étiquette : « 1986 PROM ». Il la repoussa dans le lecteur.

Les images du bal s’affichèrent, accompagnées des chansons du groupe invité ce soir-là. La caméra cadrait la scène avec les musiciens, les danseurs et une partie du buffet. Au fond, il se vit lui, Tyler, assis sur une chaise le long du mur, son genou gauche maintenu par une attelle. Des camarades venaient le saluer, mais ils partaient rapidement, l’air gêné et comme craignant la contagion de sa dégringolade.
Il était sorti de l’hôpital la veille. Chez lui, une lettre de l’université l’attendait, expliquant que la bourse qu’il avait obtenue ne pouvait être maintenue suite à sa blessure. Il avait insisté pour être présent au bal, pensant soigner ce coup dur. Mais il avait passé la soirée seul, comme un looser. Ces images n’avaient aucun intérêt.
Il allait presser « stop », quand il vit une fille s’approcher de lui. Il ne se rappelait pas qu’elle était venue lui parler, mais il reconnut la chanteuse du groupe. À l’écran, elle lui tendit une petite bouteille.
Il fit tout de suite la relation avec le goût qu’il avait dans la bouche. La scène lui revint par flash. Elle lui avait dit qu’il était « du peuple des origines ». Il n’avait pas compris. Puis il avait réalisé qu’elle devait être une Indienne Ojibwé. Il l’avait traitée de folle.
Loin de s’offusquer, elle lui avait suggéré de réfléchir à ses caractéristiques physiques et pourquoi il ressemblait aussi peu à ses parents. Et tandis qu’un choc avait succédé à ses paroles, elle lui avait glissé la fiole, en lui disant qu’une gorgée de temps en temps l’aiderait à savoir qui il était.
Tyler fouilla dans la poche intérieure de son blouson en jean. Il trouva le flacon, presque vide.

Tandis qu’il sortait du bureau, il perçut un nouveau gémissement. Il se dirigea vers le bout du couloir. L’odeur s’épaissit. Il se sentait de plus en plus confus, comme si ses pensées lui échappaient.

Il poussa la porte battante qui menait au gymnase. Une bouffée d’air faisandé emplit ses narines. Sur le sol, des centaines de corps gisaient, sanguinolents. Il slaloma entre eux dans un état second. Les membres étaient brisés et reposaient selon des angles impossibles. Les vêtements arrachés montraient des plaies béantes, des os saillants. À divers stades de décomposition, des visages lacérés, défigurés, le regardaient de leurs yeux morts, lui souriant parfois quand leurs joues crevées laissaient voir les dents. Il marcha sur un objet mou et se pencha pour le ramasser : de la peau et des cheveux. Il trouva aussi un couteau. Plusieurs cadavres avaient été scalpés.
Une plainte résonna encore. Il restait quelqu’un de vivant. Un mouvement attira son attention. Il s’approcha et reconnut Wendy Correnson, la chef des cheerleaders. Sa jupe courte montrait de profondes entailles sur ses cuisses et ses jambes. Elle se traînait sur les avant-bras, pouce par pouce, laissant derrière elle une mare de sang coulant de la chair en charpie de son flanc droit.
Tyler s’agenouilla près d’elle. Elle tourna ses yeux aveugles vers lui et poussa encore un faible vagissement. Sur son cou, il vit des traces de morsures. Il constata que la marque était moins nette à droite et passa le doigt sur sa propre canine cassée.
Il respira profondément en fouillant dans sa poche. Il avala les dernières gouttes du flacon et le jeta derrière lui. Une joie intense inonda ses entrailles. Il saisit à pleine main les cheveux de Wendy et pressa la lame du couteau sur son front.
L’Indienne avait raison, il avait trouvé qui il était.

PRIX

Image de Printemps 2019
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Viviane Claire · il y a
Quel suspens jusqu'à l'horreur finale !
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Mathieu Kissa · il y a
Gulps ! Flippant mais ça marche et c'est bien écrit.
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Fred Deuhm · il y a
Stephen, c'est toi?! Bravo Mathilde pour ce texte prenant qui restitue si bien l'atmosphère US.
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Mathilde de Lagausie · il y a
Quel compliment ! Merci.
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Jean Calbrix · il y a
Un texte qui nous plonge dans la perplexité. Que fait ce jeune homme dans sa ville apparemment désertée ? Peu à peu les pièces du puzzle se mette en place jusqu'à la chute finale atroce ! Bravo, Mathilde, pour cette jolie construction ! +5
Je profite de mon passage pour vous inviter à lire mon sonnet "Spectacle nocturne" si cela vous tente https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous.

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Artvic · il y a
Houuuuuu!! Je vote +5 ! 😉🌹 bravo
Merci à vous.
Passer me lire sur ma page en finale

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Keith Simmonds · il y a
Une superbe plume pour cette histoire empreinte d'horreur, Mathilde ! Mes voix ! Une invitation à découvrir et soutenir “Gouttes de pluie” qui est en FINALE pour le Grand Prix Hiver 2019! Merci d’avance et bonne journée !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/gouttes-de-pluie-2

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Francine · il y a
Le descente aux horreurs. Texte bien construit. Et qu'en aurait-il été sans le pouvoir de la drogue ? Trouve-t-on sa place ? La nature humaine est bien noire et sans ses limites elle est terrifiante.
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Annie-France Pongitore-Gaujard · il y a
Bien écrit, bon suspens
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Cruzamor · il y a
Dès le début on sent véritablement que quelque chose de ne tourne pas rond ... on s'inquiète un peu mais l'angoisse n'est pas encore là, on imagine que l'ado est en crise, mais que tout va s'arranger, forcément, ... mais dès que sa mémoire est mise en cause : j'ai eu peur ! le basculement dans l'horreur ponctué par ses découvertes macabres, son insensibilité devant les souffrances des autres ... tout intensifie la pression de l'étau dans notre poitrine ... l'élixir n'ajoute qu'une note d'exotisme voire de modernisme : l'avènement des drogues ! je suis encore si troublée et malheureuse pour de vrai que j'aurais voulu ne pas commenter, ne pas voter alors que c'est un des textes qui m'aura le plus bouleversée ... le succès au fond n'entraine pas toujours la reconnaissance, la récompense : je l'ai éprouvé parfois... Je vous offre mes 5 voix parce que ce texte donne AUSSI à réfléchir.
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Chateaubriante · il y a
un cauchemar ? ou bien une fiole d'un mystérieux élixir qui aide les personnes - qui ne trouvent pas leur place ou bien à qui on ne leur la laisse pas - à savoir qui ils sont vraiment et d'où ils viennent afin qu'ils y retournent, à leurs racines ? tant de gens passent leur vie entière à chercher leur vraie place, celle où ils pourront s'épanouir, après avoir fait connaissance avec eux-mêmes ; merci de votre récit qui suscite en moi ces questions, entre autres ; mes voix
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