Chienrivari

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Il était une fois une rêveuse... Elle aimait les belles histoires, les grandes aventures et les chats... Elle avait un univers particulier, qu'elle espérait pouvoir partager avec d'autres  [+]

Aujourd’hui, c’est jour de fête !

Aldo et moi l’avons compris lorsque l’on nous a emmenés jusqu’à la tente multicolore et parés de nos plus beaux costumes. Un magnifique turban bleu, surmonté d’une plume d’oie, pour Aldo ; une longue robe blanche, digne d’une princesse, pour moi. Cid nous a donné quelques friandises, en cachette, afin de nous motiver. J’aime particulièrement celles qui se mâchent facilement et ont une forme allongée. Leur goût prononcé me rappelle mon Espagne lointaine... Esmeralda a pris le temps de nous faire répéter. Il faut dire que nous avons des numéros particulièrement compliqués, cette année, surtout les miens ! Je dois notamment aider la jeune femme à tirer les cartes et accomplir plusieurs acrobaties avec un cerceau et une balle. En général, c’est lorsque je passe au travers du cercle enflammé que je capte toute l’attention du public. Ils ont toujours aimé le grandiose, les bipèdes ! Quant à Cesar, il est généralement si nerveux qu’il préfère rester dans son coin jusqu’au coup d’envoi. Il me fait rire, avec son déguisement... Sous sa combinaison d’écailles rouge orangé, il ressemble à un gros poisson frit.

Dès lors que le silence se fait, je comprends que le spectacle va commencer. J’entends une voix résonner au loin et je reconnais nos noms dans le discours prononcé. Esmeralda me caresse tendrement la tête, ce qui me procure un agréable frisson, qui me parcourt toute l’échine. Si vous saviez, elle est toute ma vie ! Elle est à mes côtés depuis ma naissance. Elle est même la première odeur, le premier contact, que j’ai perçus lorsque je suis venue au monde. Sans elle, et le soin qu’elle m’a apporté, je ne serai pas devenue l’artiste que je suis. Il faut dire que ma mère est morte dans un bain de sang, en accouchant de mes deux frères et moi. Esmeralda était à son chevet, pour l’aider du mieux qu’elle le pouvait et soulager ses souffrances. Elle est restée auprès d’elle jusqu’à son dernier soupir. Puis, elle nous a lavés et enveloppés dans des linges propres et nous a emmenés dans sa propre roulotte.

Elle nous a élevés et protégés jusqu’à ce que nous soyons assez grands pour nous débrouiller et survivre seuls. A ceci près qu’elle ne nous a jamais abandonné. Ne pouvant nous garder tous les trois, elle a trouvé une famille de substitution pour mes frères, à quelques roulottes de chez elle. Pour ma part, j’ai eu la chance de demeurer avec elle et de devenir sa partenaire de spectacle. Ce fut un long cheminement mais, vu que je suis plutôt intelligente dans mon genre, elle ne pouvait pas rêver meilleure compagne ! D’ailleurs, elle m’a appelée Sabiduria, ce qui, dans sa langue, signifie que mon intellect est bien supérieur à celui des autres quadrupèdes. C’est dire !

Esmeralda se redresse d’un coup. Ça y est, c’est notre tour ! La jeune femme prend une calme inspiration. Elle embrasse son fils sur le front, envoie un baiser à son homme et sort la première de la tente. Fière comme un paon, je la suis en trottinant, jusque sur la piste. Cesar, Aldo et Cid nous emboîtent le pas.
Autour de nous, la foule s’est agglutinée. Cela m’impressionne toujours un peu. Mais, un jour, alors que je me suis trouvée tétanisée par la masse de monde (pour ma défense, c’était pendant mon premier show), Aldo m’a rassurée en m’assurant que la peur et le stress ne sont pas nos ennemis. Il suffit de les dompter pour qu’ils nous permettent de nous surpasser. Depuis lors, je repense toujours à ces paroles, quand je me sens angoissée.

Au centre de la scène, trône le mat sur lequel Cid a l’habitude de grimper, tel un ouistiti. Je me demande parfois s’il n’a pas été adopté et si Cesar et Esmeralda sont bel et bien ses parents. Ne l’auraient-ils pas rapporté de l’une des nombreuses contrées que nous avons déjà eu la chance de visiter ? De la verdoyante Amérique ou de l’Afrique ensoleillée ? Il a un véritable don pour l’acrobatie et la contorsion. Lorsque nous nous amusons tous les trois, Cid, Aldo et moi, l’enfant prend un malin plaisir à nous provoquer et à se placer ensuite hors d’atteinte, sur la branche d’un arbre, en haut d’un mur, parfois même sur un toit... Une fois, je l’ai vu jouer au funambule le long d’une gouttière. J’ai du mal à me l’avouer, toutefois, dans notre numéro, c’est bien lui qui a le rôle le plus impressionnant. Parfois même, il m’effraie, à grimper de la sorte, ce qui explique que je laisse souvent échapper un petit couinement en le voyant monter sur son mat. Il n’est pas comme Elvira, la chouette qui accompagne Esmeralda sur l’un de ses numéros. Lui, il n’a pas d’ailes. S’il tombe, ce sera pour de vrai...

La jeune femme et moi ouvrons le bal avec un numéro mystique où je disparais sous un drap pour réapparaître dans un coffre, le tout inclus dans une chorégraphie longuement travaillée. Esmeralda parle avec le public. Moi, j’attends ses ordres. J’ai beau être intelligente, je ne comprends ce qu’elle dit que quand elle s’adresse directement à moi. Elle me récompense à chaque fois que je fais ce qu’elle demande, m’incitant ainsi à recommencer. Cesar et Aldo entrent à leur tour sur la piste et se livrent à plusieurs bouffonneries qui amusent l’assemblée. Un véritable duo de clowns, ceux-là !

A ce que je sache, il en a toujours été ainsi. Si Esmeralda et moi sommes intimement complices, il en est de même pour Cesar et Aldo. D’un âge avancé, Aldo accompagne Cesar sur scène depuis plusieurs années. Quand le jeune homme l’a recueilli, il était déjà adulte et errait dans la rue sans autre but précis que celui de la survie. D’après ce qu’il a accepté de m’en raconter, il avait été « oublié » lors d’un déménagement et avait dû apprendre à se débrouiller sans l’aide de personne. Pris de pitié, notre clown a partagé un morceau de saucisse avec lui. Depuis cet instant, Aldo ne l’a plus lâché. Ils ont créé, ensemble les pires pitreries jamais inventés et ont eu un franc succès !

C’est au milieu du spectacle que Cid vient nous rejoindre sur scène. Son entrée, à base de roues et saltos, pimente à elle seule le numéro acrobatique de la troupe. L’enfant grimpe au mat, tandis qu’Aldo et moi sautons chacun sur un tabouret, au côté de notre compagnon respectif. Esmeralda enflamme le cerceau. Aldo, lui, devra sauter par-dessus une série de petites haies, installées par Cesar. Alors que nous nous faisons face, Aldo me fait signe de ne pas paniquer, de me calmer. Il sait à quel point le saut dans le cercle enflammé me rend fébrile. C’est drôle, je ne l’ai jamais vraiment beaucoup aimé (il est vieux et ne veut jamais jouer avec moi à la balle), mais je l’estime profondément. C’est un ami comme chacun en aurait besoin ! Je ferme les yeux et respire doucement. Mon cœur bat si fort dans ma poitrine que je le sens prêt à me fendre la cage thoracique.

Soudain, je sens que c’est le bon moment ! Esmeralda m’ordonne de sauter. Je regarde Aldo jusque dans le fond de ses pupilles et ait l’impression de le voir acquiescer. Enfin, je m’élance et traverse le cerceau que les flammes lèchent goulument. Je sens la chaleur caresser délicatement mon corps, tandis que mes muscles saillants me projettent de l’autre côté du cercle. Quelques poils finissent brûlés, libérant une odeur de porc grillé que je n’affectionne guère. Je finis par atteindre le sol et, sans plus attendre, je prends la pose afin de recueillir les applaudissements des spectateurs. Un cri retentit. Le cerceau enflammé s’écrase à mes côtés.

Je comprends rapidement que quelque chose d’anormal s’est produit.

Cid git à terre, inerte, un filet de sang lui coulant sur le front. Lui qui grimpe si bien, a fini par perdre l’équilibre. Esmeralda s’élance à son secours, hurlant à la mort. Elle le prend dans ses bras et lui entoure la tête avec le premier bout de tissu qu’elle trouve, une culotte qui traînait là, dans ses pieds. Elle emmène son enfant avec elle, à l’écart, suivi de près par le reste de la troupe, pendant que quelques badauds s’occupent de gérer l’hystérie collective de la foule. D’ici à ce que les secours arrivent, il sera trop tard pour le garçon, m’explique Aldo, qui a l’air de s’y connaître en la matière. Cesar, assis près de sa femme, est abattu. Une goutte dégringole le long de sa joue. Lui qui a toujours de bonnes idées pour faire rire la galerie semble n’avoir aucune solution. Il n’y a qu’Elvira, posée sur son perchoir, qui ne réagit pas. Moi, j’ai du mal à faire le tri dans tout cela. Je pose mes deux membres avant sur les jambes d’Esmeralda et je lèche doucement les chevilles nues de Cid. D’ordinaire, il aime que je fasse ça. Ma langue le chatouille tellement qu’il explose de rire à chaque fois. Sauf que là, il n’a aucune réaction... Je remarque les mêmes gouttes qui coulent sur le visage de ma compagne que sur celui de Cesar.

Ce sont des larmes, m’a dit Aldo, alors qu’Esmeralda en a eu les joues inondées, le jour où son amie Jeanne, saltimbanque elle aussi, a été emmaillotée et brûlée. Elle avait attrapé une maladie, une infection transmise par les rats, et elle était morte peu de temps après. Je l’aimais bien, la Jeanne, en dépit de l’odeur de chat qu’elle portait toujours sur elle. Elle a toujours eu une friandise et un geste gentil pour moi. J’ai déduit de cela que les larmes viennent quand on est triste. Qu’Esmeralda pleure en tenant Cid, ensanglanté, contre son sein, n’augure donc rien de bon. Pourquoi est-ce qu’il ne veut pas se réveiller ? Est-ce qu’on va le brûler, lui aussi, après l’avoir entouré d’un linge ? Est-ce que cela signifie que je ne le reverrai plus, comme je n’ai plus revu ma mère et Jeanne ? Je n’y comprends rien ! Pourquoi tout le monde pleure et pourquoi personne ne m’explique ? Dans son coin, Elvira s’ébroue. Il semble que nous fassions trop de bruit et que ce tapage dérange sa tranquillité.

Ça a été ma première véritable expérience de la mort. Cid ne s’est jamais réveillé, et cette perte a changé à tout jamais ma compagne, son compagnon et Aldo. Notre troupe a fini par se scinder en deux groupes distincts. D’un côté, César et Aldo. De l’autre, Esmeralda et moi. Un matin, les garçons ont disparu, pour toujours, nous laissant, ma compagne et moi, seules dans la roulotte, avec une lettre écrite à la plume. Esmeralda n’a pas pleuré, pas cette fois. Elle s’est contentée de s’asseoir sur le banc où je me trouve et de me caresser la tête, entre les oreilles, comme j’aime qu’elle le fasse. Pour toute réponse, je lui ai léché amoureusement la main.

Les hommes et les bouledogues ne sont pas dignes de confiance. Mais, foi de bichon, elle pourra toujours compter sur sa petite chienne !
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