10
min

Chienne de vie

Image de Jean Dallier

Jean Dallier

17 lectures

2

Vous avez raison, Monsieur le Juge, j’ai mal agi.
Mais avais-je le choix ?
Vous dites qu’elle avait de l’affection pour moi, la vieille ! A sa façon, oui, celle des humains, exclusive, possessive jusqu’au tourment.
Je vois à votre mine que vous désapprouvez. Remarquez que c’est le contraire qui m’eût surpris. Comment pourriez-vous comprendre, Votre Honneur, avec votre magnifique pelage lisse soigneusement peigné et votre embonpoint ? Non ! Ne croyez pas que je cherche à vous blesser ! Mais nous savons bien l’un comme l’autre qu’il n’y a pas de doute sur l’issue du procès. Alors, puisque je n’ai plus rien à perdre, autant parler franchement.
Comment un clébard de mon espèce, un vulgaire corniaud, né d’un mastiff et d’un griffon, bâtards tous deux depuis des générations, oserait-il espérer la moindre clémence d’un digne mâtin comme vous, malinois de père et de mère depuis l’origine des temps ? Non, Votre Honneur, vous ne pourriez pas comprendre. Ce qui n’empêche que j’ai le plus grand respect pour vous, que je crois en votre intégrité... du moins telle que vous la concevez.
Vous avez raison, Monsieur le Juge : vous n’êtes pas là pour vous mettre à la place du clebs que je suis. Votre rôle est plutôt de me remettre, moi, à ma place, à celle que la vie et la société m’ont assignée. Je ne doute pas un instant qu’il faut des êtres comme vous, sûrs d’eux-mêmes, de leur bon droit, convaincus de la justesse des lois, de la nécessité de l’ordre établi, sans quoi, où irait-on ? Ce qui n’empêche, Votre Honneur, que votre justice à vous, à vos semblables n’est pas celle du premier cador venu, errant par les rues de la ville, grappillant à gauche et à droite de quoi assurer sa survie.
Si j’ai demandé le droit de m’exprimer, ce n’est pas pour implorer votre clémence ou même votre pitié. Je ne cherche ni sympathie, ni mansuétude, encore moins de la commisération. Non, Votre Honneur, ce que je demande, c’est un tout petit peu de patience, un bref instant d’attention pour me permettre de relater ce qui s’est réellement passé. Ensuite, vous remplirez votre devoir de juge. Je vous promets de ne pas être long. Oh, je n’exclus pas que mon récit puisse vous perturber un instant, ébranler vos convictions bien ancrées, mais je vous fais confiance : au bout du compte, la Loi et l’Ordre l’emporteront et vos principes seront saufs.
Voici donc les faits, du moins tels que je les ai vécus ou ressentis.
Tout commence par une belle matinée d’automne, grise, humide et venteuse comme je les aime tant, de celles qui vident les rues et font fuir les humains au coin du feu. C’est jour de ramassage des ordures ménagères et, à ma grande joie, les éboueurs sont en retard... ou en grève, qui sait ? Bref, une aubaine pour moi ! D’un bond, j’atterris sur les poubelles, fais sauter les couvercles ou déchire les sacs règlementaires pour me plonger dans une orgie de nourritures les plus variées, la truffe à l’affût. Tout ce que les humains peuvent avaler, il y a de quoi être surpris ! Heureusement pour nous, les corniauds, ce sont les meilleurs morceaux qu’ils jettent : les lambeaux de chair restés accrochés aux os, les plus tendres, celles qui ont le plus de saveur. Ou encore les cartilages, les abats qui croquent si délicieusement entre les dents...
Bon, d’accord, Monsieur le Juge, j’arrête mon inventaire. Non, je ne cherche pas à vous faire saliver, pas plus que de vous couper l’appétit.
Je viens de sortir à reculons d’une de ces poubelles en bordure du parc, la queue la première, la carcasse d’un poulet entre les dents, et je me mets à l’abri sous un arbre du parc pour la déguster tout à l’aise. C’est alors que je la vois traverser l’allée et venir vers moi. D’habitude, la proximité des humains me fait fuir, surtout pendant que je mange. Mais là, je ne sais pas ce qui me prend. Mes instincts me trahissent. Je la regarde s’approcher, menue, fine, le visage fripé au milieu duquel brillent de petits yeux d’un éclat étrange. Je continue à manger en l’observant de biais. Elle me laisse finir la carcasse, puis change sa canne de main et sort de la poche de son manteau un morceau de sucre. Sans hésiter, je le saisis du bout de ma truffe et le croque. Il faut vous dire, Monsieur le Juge, qu’à l’époque, j’avais un faible pour le sucre. Ce n’était pas tous les jours qu’on en dénichait dans les poubelles. Remarquez qu’entre-temps j’ai bien changé. Maintenant, la simple vue d’un de ces petits cubes blancs me donne la nausée... Bref, je l’avale sans me faire prier et j’exprime ma joie en agitant la queue. Un petit sourire satisfait court le long des rides qui couvrent le visage de la vieille comme une toile d’araignée. Je suis content pour elle et accepte un autre morceau. Elle en sort un troisième, mais au lieu de me le tendre, elle referme le poing dessus, reprend la canne et s’éloigne. A la fois surpris et déçu, je la suis, la salive dégoulinant de mes babines mises en appétit.
La vieille trotte à pas menus le long des rues, se retournant de temps en temps pour s’assurer que je la suis. Je n’arrête pas de fixer son poing fermé sur le sucre. Enfin, elle s’arrête, glisse le morceau en poche et sort une clef. Une fois la porte ouverte, elle me fait signe d’entrer. J’hésite. Comme par magie, deux, trois autres morceaux de sucre font leur apparition dans sa main ouverte. D’un bond, je franchis le seuil... et la porte claque derrière moi. Je me retrouve dans un couloir étroit et sombre. C’est la première fois que je mets les pattes dans l’habitation d’un humain. Enfin... pas tout à fait, Monsieur le Juge. Pour être tout à fait honnête, je m’y suis déjà introduit à quelques occasions, rares, il est vrai, profitant d’une porte de cuisine entrouverte pour dérober ici une côtelette, là une cuisse de poulet. Mais ce couloir, je n’ai jamais rien connu d’aussi sinistre et j’ai l’impression d’étouffer. Heureusement, la vieille ouvre une autre porte et je bondis dans une pièce spacieuse et claire. Là, j’ai droit à une véritable orgie de sucre. Peu après, je me sens envahi par une sensation de chaleur et de bien-être et je me couche à terre, au milieu d’un épais tapis moelleux. La petite vieille se penche vers moi et me caresse la tête. Je ressens comme un pincement au creux du ventre. Est-ce de peur ? Ou de plaisir ? La lumière qui brille au fond des yeux de la vieillarde prend un éclat nouveau. Je me lève et, sans bien comprendre pourquoi, je rampe à ses pieds. Malgré la gêne que je ressens, je reste là, par terre, à lever vers elle des yeux mouillés et soumis. Elle a l’air satisfait et j’en ressens comme un soulagement. Elle étale un bout de tissu usé dans un panier d’osier et me fait signe de m’y coucher. Elle-même prend place dans le divan en face. La digestion fait son œuvre et je m’endors.
A mon réveil, la langue me colle au palais. J’ai une soif atroce et sent un violent besoin de courir, de me dépenser. La vieille dame se réveille en sursaut et a l’air contrarié. Mais ses yeux tombent sur moi et un sourire anime le réseau de rides de son visage. Ma vue semble la réjouir. J’avoue en tirer une certaine fierté. C’est nouveau pour moi, Votre Honneur. Jamais jusqu’alors, un humain n’a semblé tirer plaisir de ma présence. Elle se lève lentement, avec des grimaces, et ouvre une porte au bout du salon. Je me précipite dehors... et me retrouve dans un jardinet étroit et bétonné, entouré de hauts murs. Je tourne en rond à plusieurs reprises, lève la patte par deux fois pour marquer mon nouveau territoire, puis retourne au salon. La seule issue vers la liberté est la porte donnant sur la rue de devant. Mais au lieu de l’ouvrir, la vieille apporte de la cuisine une écuelle pleine d’eau. J’en lape le contenu jusqu’à la dernière goutte. Pendant que je bois, les doigts osseux de la vieille farfouillent dans les poils de ma nuque. J’en ressens à la fois un malaise confus et une satisfaction étrange.
C’est ainsi que, peu à peu, sans m’en rendre compte, de chien de la rue, je me fais chien domestique. Au début, l’espace, la liberté de mouvement me manquent affreusement. J’en suis humilié, mais je sais que bientôt, je pourrai de nouveau me gaver.
Après quelques semaines, un matin, sans crier gare, la vieille me glisse un collier tout neuf autour du cou et y attache une laisse, puis elle m’emmène faire une promenade dans le parc voisin. Jamais, je ne me suis senti aussi heureux de sortir. Heureux, mais ridicule aussi. Pendant le temps que nous déambulons sur les trottoirs de la ville, je vis dans la terreur de rencontrer de vieilles connaissances. A plusieurs reprises, je fais une tentative timide de faire des bonds et de détaler. Mais en vain. C’est qu’elle a encore de la poigne, l’ancienne ! A la longue, je me résigne. Mieux même... ou pire... je tire une certaine joie de ces promenades. Il faut savoir que la vieille, à chaque fois qu’elle m’emmène, redresse sa petite taille, se tient droite et fière et la lumière au fond de ses yeux brille avec plus d’éclat que jamais.
D’accord, Monsieur le Juge, je devine à vos mimiques que mon récit est trop long ! Je résume donc. Je comprends que votre temps est compté et précieux, mais il est essentiel que je vous conte ce qui est arrivé par la suite.
Un jour, la vieille me soumet à une séance de brossage. Au début, ça m’ennuie, mais à la longue, j’aboie d’aise. A cet instant, on sonne à la porte : deux dames très élégantes font leur entrée, l’une âgée, l’autre jeune. A ma vue, elles s’exclament et m’effleurent le poil du bout de leurs longs doigts fins et blancs et de leurs ongles vernis. Leur arrivée est suivie de près par celle d’un gros homme. Dès son entrée, je le prends en grippe. Difficile d’expliquer pourquoi, mais mon instinct me trompe rarement. Rien que pour m’humilier, il me fait marcher sur les pattes arrière, puis attraper un sucre – « susuc », qu’il dit de sa voix flûtée – en sautant par-dessus la table du salon. A chaque fois, les deux élégantes applaudissent et me comblent de caresses. Mais du coin de l’œil, je remarque que ma maîtresse est contrariée. A peine le goûter fini, elle n’a qu’une hâte : se débarrasser de ses invités et refermer la porte derrière eux. Enfin, elle pousse un soupir de soulagement, place ses bras osseux autour de mon cou et me serre contre sa maigre poitrine à m’étouffer. Je gigote pour me libérer, mais je sens que ça lui plaît et je finis par la laisser faire. Le soir venu, elle me fait signe de monter sur son lit. C’est de mauvaise grâce que je cède, mais pour constater que le duvet qui le couvre vaut largement le bout de tissu usé et puant de mon panier.
Je glisse dans ma nouvelle existence avec une aisance qui me surprend. De temps en temps, de brefs souvenirs de ma vie passée me reviennent et j’ai de petits pincements de regret. Mais le confort de la maison et l’excellence de la nourriture me les font bien vite oublier. Même les quolibets de mes anciens compagnons rencontrés lors de nos promenades finissent par me laisser indifférent. Chemin faisant, la petite vieille ne s’arrête plus pour parler avec les passants. Quand une femme ou un enfant tend la main pour me caresser, elle donne une secousse à la laisse et me tire en arrière comme si craignant qu’ils ne me communiquent une maladie. Peu à peu, elle en vient à espacer les sorties. Et plus jamais, elle n’invite des gens à la maison.
Un matin, au réveil, je constate avec inquiétude que les rides de la vieille se sont creusées et que la lueur au fond de ses yeux est incertaine. Elle reste longuement assise sur le bord du lit avant de poser les pieds à terre. Je saute sur la carpette et avance le museau pour la caresse matinale, mais au lieu d’enfuir ses doigts osseux dans mon pelage, elle saisit le bout de mon oreille gauche et le pince violemment. Surpris, je fais un bond en arrière et dévale l’escalier pour rejoindre la cuisine-salon. Elle arrive un peu plus tard, se déplaçant avec peine. Au lieu de verser de la nourriture dans mon écuelle comme elle a coutume de le faire pour commencer sa journée, elle prépare son petit déjeuner sans un regard pour moi. Quand je pousse un petit jappement plaintif pour attirer son attention, elle se fâche tout rouge et me crie de me taire. Je dois patienter toute la matinée avant de recevoir à manger. L’après-midi, elle se détend un peu et m’accorde même une brève caresse en me frôlant le sommet du crâne. Mais le moment venu d’aller se coucher, de nouveau, son humeur s’assombrit. Comme j’en ai pris l’habitude, pendant qu’elle se glisse péniblement dans sa robe de nuit, je saute sur le bout du lit et me prépare un creux dans l’édredon, mais elle me lance une pantoufle à la tête et m’obligé à dormir sur le plancher.
Les jours suivants, la situation empire. J’ai l’impression que les actes les plus naturels, comme sortir dans le jardinet pour y satisfaire un besoin ou tout simplement pour manger, sont des faveurs qu’elle me concède avec mauvaise grâce. Ou alors, elle me les fait payer en me tirant les oreilles ou en m’écrasant les pattes comme par mégarde de ses semelles de cuir et retarde l’instant où elle finira par céder. Parfois, après un coup particulièrement vicieux, elle me caresse, comme pour se faire pardonner. Mais après chaque cajolerie, elle ne tarde guère à me tirer de nouveau le poil ou à m’envoyer une chiquenaude de ses doigts maigres et osseux sur la pointe du museau. Ou encore elle me sert de la nourriture bouillante ou sortant droit du congélateur, pour le plaisir évident de me voir patienter, se fâchant tout rouge quand que je ne peux m’empêcher de saliver sur le tapis.
Pendant plusieurs semaines, nous ne quittons pas la maison. Je souffre de plus en plus de l’enfermement et c’est avec une nostalgie croissante que je me souviens des moments heureux passés jadis à errer dans les rues de la ville, ne mangeant pas toujours à ma faim, il est vrai, et plus d’une fois en butte à la méchanceté des humains, mais libre de mes mouvements, respirant le grand air et courant où bon me semble.
A la longue, j’attrape des démangeaisons sur tout le corps, puis je commence à perdre les poils par touffes. La nuit, je ne dors que d’un œil et, le matin venu, j’ai de plus en plus de peine à me remettre sur les pattes.
Un jour, alors que je m’apprête à descendre les escaliers, ma maîtresse me donne un coup de pied par derrière et je dévale les marches en roulé-boulé. Résultat : je me casse une patte et des côtes et, le soir venu, je ne peux plus remonter à l’étage. Sous prétexte que je risque de salir son salon pendant la nuit, malgré le froid intense et les pluies fréquentes, elle me relègue dans le jardinet arrière. Je perds l’appétit et me mets à tousser. Et plus je deviens malade et m’affaiblis, plus elle semble prendre plaisir à se moquer de moi.
Un soir, alors que je n’ai plus rien mangé depuis vingt-quatre heures, elle se prépare une cuisse de poulet et un plat de riz. Elle ne doit guère avoir d’appétit, car c’est à peine si elle touche à son assiette. Mais au lieu de la vider dans mon écuelle, elle en jette le contenu dans la poubelle. Profitant de ce qu’elle a le dos tourné pour faire la vaisselle, je soulève discrètement le couvercle du museau et saisit la cuisse du bout de mes crocs. Je suis sur le point de réussir à la retirer en douce et à disparaître dans un coin du salon pour la grignoter à mon aise quand je reçois sur la croupe un coup violent qui me fait lâcher la pitance et hurler de douleur. D’un geste vif, la vieille ramasse la cuisse et la fait disparaître dans le poêle allumé. Alors là, Monsieur le Juge, je vois rouge ! Malgré ma terrible faiblesse, je bondis sur la vieille et la saisis à la gorge. Elle a beau s’agiter, tenter de me repousser, je ne lâche pas prise. Elle tombe à genoux tout en continuant à gigoter. Tout à coup, ses os craquent entre mes crocs et elle cesse de bouger. Epuisé par l’effort et les émotions, je me couche et m’endors.
J’ignore le nombre de jours que je passe ensuite tout seul avec elle dans cette pièce. Au début, je n’ose pas aboyer pour attirer l’attention des voisins, mais après quelque temps, affamé, je me résous à hurler à la mort. Enfin, on vient me libérer. En attendant, Monsieur le Juge, il m’a fallu vivre... ou plutôt survivre. En effet, mon appétit ne s’est pas éteint avec la vie de la vieille. Je n’ai eu d’autre ressource que... de la dévorer. Hé oui, Votre Honneur, je l’ai bouffée toute crue, la vieille. Pas avec appétit, comme vous pourriez le croire. C’est qu’elle était coriace, vous savez ! Mais vous connaissez le proverbe : à défaut de grives... Bon, d’accord, je termine.
Juste encore une remarque, car je me fais un point d’honneur de dire la vérité jusqu’au bout : j’avoue avoir tiré un certain plaisir de mon étrange festin. Comme vous ne l’ignorez pas, Monsieur le Juge, la vengeance est un plat qui se mange froid.

Thèmes

Image de Nouvelles
2

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Françoise Grand'Homme
Françoise Grand'Homme · il y a
Une vieille dame possessive qui en devient méchante.
je me demande comment le chien a échappé aux mains des hommes venus le libérer.

·
Image de Jean Dallier
Jean Dallier · il y a
Il n'est pas libéré, mais arrêté et jugé.
·
Image de Françoise Grand'Homme
Françoise Grand'Homme · il y a
Oui mais par les chiens.
Par les hommes il aurait été mis sous surveillance, voir euthanasié :(

·
Image de Jean Dallier
Jean Dallier · il y a
Bien vu.
·
Image de Françoise Grand'Homme
Françoise Grand'Homme · il y a
Peu importe.
Votre histoire est touchante. Elle décrit bien les sentiments canins et humains.
L'homme ne mérite pas l'amitié du chien.

·