Chienne de vie

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Journaliste-Photographe, j'aime aussi écrire ce qui me passe par la plume. Plutôt noire et frissonnante parfois drôle. Peut-être me volerez-vous dans les plumes après lecture ? Peut-être ... [+]

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L'escalier rejoignant l'entrée du vieil immeuble avait tout d'un calvaire pour un emménagement.
« V'là les nouveaux », pensa-t-elle en écartant le rideau de la fenêtre du salon.
En bas, deux hommes tentaient de monter, tant bien que mal, le dernier meuble.
Dans le couloir, une voix aigüe vomissait des injures.
— Ahhhhh ! Il est trop p'tit cet appart'...
La nouvelle voisine avait tout d'une mégère. Grassouillette à souhait, elle ressemblait étrangement à un frigo trop plein.
« Aïe, ça commence bien », poursuivit la vieille derrière sa planque en caressant sa chienne recroquevillée sur ses genoux.
— C'est pas l'appart' qui est trop p'tit, ma grosse...
Le va-et-vient continua. Les jurons se multiplièrent. Puis, soudain, le silence. Quelques pas. Des remerciements. Et un des hommes s'en alla, laissant la porte du hall claquer en se refermant derrière lui.
« T'as d'la veine toi mon lascar. Ton copain, il a tiré la mauvaise carte. Elle a pas l'air commode », ricana la vieille.
Des cheveux argentés tirés en chignon, deux olives noires en guise d'yeux, une bouche fine, flétrie et badigeonnée d'un rouge vif crémeux. Elle espionnait les allées et venues des résidents, calée dans son fauteuil multiposition acheté par correspondance.
Le silence la sortit brusquement de sa torpeur. « J'avais fini par m'habituer à tout ce tintouin depuis ce matin », marmonna-t-elle.
Les nouveaux locataires avaient débarqué le jour même dans la cité, un bloc de béton construit dans les années soixante et entouré d'un terrain vague. La municipalité l'avait baptisée Cité Plein Ciel.
« Plein d' merde... », rectifiait souvent la vieille avec son illustre gouaille.
La voiture rouge s'était garée à l'emplacement réservé, suivie d'une camionnette. Il avait fallu la journée au couple et à leur collègue pour transporter les meubles, les cartons plein de vaisselle portant l'inscription « fragile » et les sacs poubelle bourrés de fringues et de babioles.
Pour la vieille, ça changeait des autres jours où elle devait se contenter d'une lobotomie télévisuelle.
Mais, voilà, les nouveaux, y lui plaisaient pas trop. Surtout elle. En plus, leur appartement était mitoyen de celui de Ma'.

***

Au fil des jours, Ma' s'était habituée à ses nouveaux voisins. Elle ne les entendait presque jamais. Lui, il travaillait de nuit, apparemment.
La vieille guimbarde rouge émettait quelques grognements avant d'embarquer son passager vers ses activités nocturnes. A minuit précise, la p'tite vieille entendait la porte s'ouvrir. Des pas dans l'escalier. Et quelques minutes après, une voiture qui s'éloignait.
Elle l'aimait bien à lui. Depuis, leur emménagement, il lui disait toujours bonjour avec un sourire timide. Une fois, il l'avait même aidée à monter son sac de courses. Un cabas à roulettes qui ne roulait plus depuis belles lurettes. Et Ma' le traînait derrière elle comme sa chienne Lulu. Des inséparables.
Dans la cité, les mômes se moquaient d'elle. Mais dès qu'elle les regardait droit dans les yeux, ils déguerpissaient comme des lapins. Faut dire que Ma' a un regard qui tue. Des yeux noirs comme la mort, luisants, recouverts de sourcils épais, le tout affublé de poches dignes des tous derniers airbag. Sa peau était basanée et craquelée. Il y a longtemps, Ma' vivait ailleurs, dans un pays chaud dont elle ne parlait jamais. D'après les rumeurs, elle serait originaire d'Haïti. Les jeunes du quartier l'imaginaient en train de faire du vaudou dans son deux-pièces.
« Cette vieille sorcière, elle collectionne les pattes de poulet. J' te jure », glaviotaient les gosses en la voyant.
En hiver, drapée dans son long manteau noir, elle avait tout d'une madone... pas très catho. Alors, on la chambrait. Mais pas trop. Ma' connaissait sa réputation. Et elle en jouait. A soixante-quinze printemps, elle était plus joueuse que Lulu.
Mais, le nouveau venu n'avait rien à voir avec le reste des habitants. Il était bien le seul à se montrer courtois envers elle. « De nos jours, les jeunes y z'ont plus d'éducation », pensait-elle en soupirant.

***

« Pfff, ça caille velu aujourd'hui », braille un des mômes en bas.
Ma' entrouvre la fenêtre au cas où il se passerait quelque chose. Lucette, sur son fauteuil, se gratte frénétiquement l'eczéma qui lui ronge un bout de cuisse. L'air frais la saisit. Elle se redresse et tend l'oreille comme au bon vieux temps. Un vieux réflexe qui resurgit dans sa cervelle de basset.
A cette époque, sa patronne et elle étaient autrement roulées.
« C'était la belle époque », semble penser le cleps en roulant des billes.
Lucette s'en souvient bien du trottoir. Ma' l'emmenait toujours avec elle. « Par sécurité », qu'elle disait. « Ces bêtes-là, ça sent toujours les mauvaises choses ». C'était les deux copines de la rue de la Gaieté. Vingt ans déjà... Et un clébard de vingt ans, ça court pas les rues. Mais, Lucette les faisait pas. Ses taches noires et marron n'avaient pas bougé, surtout celle de son œil qui lui donnait l'air d'un borgne. Et son poil brillait encore un peu.
A cinquante-cinq ans, Ma' préparait sa retraite. Du coup, pour que cela passe plus vite, et parce qu'elle commençait à avoir la trouille, elle s'était mis en tête de dénicher un chien. Style gros doberman.
« En plus, ça aurait fait plus chic pour tapiner. »
C'est un client qui lui avait offert Lulu. Dans une boîte en carton avec un gros nœud rouge. En la voyant, Ma' avait compris qu'elle ne ferait jamais peur à personne. Mais, si Lucette ne faisait pas le poids, c'était quand même pas un bâtard. Un vrai basset, pardi, avec trois couleurs et un ventre qui lustre le parquet. Ma' avait tout de suite été conquise. Autant par le client que par l'adorable chiot.
Le soir, elle finissait les passes plus tôt pour profiter de Lucette. Elles allaient au Jardin des plantes. Mâ revêtait une tenue décente pour ne pas éveiller les soupçons chez les voisins. Et elles allaient courir.
Brusquement, Ma' referma la fenêtre. L'air était frais mais les hurlements et les insultes que faisaient pleuvoir les gosses en bas, la fatiguaient beaucoup trop.
Lentement, elle alla rejoindre le fauteuil. Lucette était, à présent, enroulée comme un serpent obèse. Ma' la caressa tendrement avant de s'endormir dans un terrible ronflement.
Sur les coups de huit heures, Lucette se mit à lécher les doigts de Ma' qui pendaient au bout de ses bras, le long de l'accoudoir. Quelques grognements et la madone ouvrit les yeux. Son regard fit l'aller-retour entre la pendule et le chien. Le chien et la pendule.
« Qu'est-ce que j'ai roupillé moi ! T'inquiètes pas Lulu, j'te descends pisser. »
Le vieux basset exécuta quelques demi-tours et s'enroula autour des chevilles de la vieille.
Ma' avait de plus en plus de mal à se lever, surtout quand elle s'oubliait dans ce fauteuil avachi. Alors, elle se balançait d'avant en arrière pour soulever son postérieur amarré comme une ancre.
Puis, elle enfila son pull, son manteau noir et ses bottes fourrées.

***

Jules avait une tête de chien battu sur son banc. A huit heures du soir en plein hiver, il fait nuit noire. Comme sous un projecteur, un cercle de lumière illuminait l'espace vert et les trois bancs. Lui, il était en plein milieu. Tout seul.
Ma' le reconnut du premier coup. Et son instinct de tigresse, lui dit que « ce bonhomme-là n'allait pas bien ».
D'habitude, en collant son oreille contre le mur de son appartement, elle entendait tout juste des bruits de casserole ou le son de la télé. Rien d'autre. Pas un mot. Pas le moindre mot. Pourtant, au début, elle les avaient entendus s'engueuler à maintes et maintes reprises.
« Bref, à cette heure-ci, il aurait dû être en train de grailler avant d'aller bosser. Et pis' qu'est-ce qu'il peut bien faire dehors avec un froid pareil ? »
Même Lucette avait l'air intrigué. Ma' se frotta le nez avec le revers de sa manche tandis que Lulu s'attaqua frénétiquement à son eczéma. Et d'un pas décidé, la vieille prit la direction du parc suivie à la trace par la Lulu.
La tête enfoncée dans les épaules, Jules donnait l'impression de se regarder le nombril. Son crâne de chauve semblait luire plus que d'habitude et ses jambes étaient agitées de secousses incontrôlables. Les pas de la vieille le sortirent de ses pensées. Il lui adressa un signe de la tête en guise de bonjour, espérant qu'ainsi, « elle se casserait au plus vite ».
C'était quand même sa voisine. Depuis son arrivée dans le quartier, ils se contentaient de quelques formules de politesse. Et malgré son air de vieille acariâtre, Jules trouvait Ma' plutôt sympa. Elle lui rappelait sa mère qui l'avait couvé jusqu'à son dernier souffle l' an passé.
En voyant la vieille s'approchait, Jules eut envie de pleurer.
Ma' en connaissait un rayon sur la gente masculine. Elle comprit aussitôt que c'gars-là, qui aurait pu être son lardon, avait quec'chose qui tournait pas rond.
— Ca va pas fort, mon garçon, lança-t-elle de sa voix de madone.
Aussi sec, elle posa ses grosses fesses sur le banc. L'air d'attendre une réponse.
Jules leva la tête. Ses yeux brillaient. Ils étaient aussi un peu rouges et cernés.
— Ch'ai pas pourquoi j'vous dis ça, mais ma femme picole comme un trou, murmura-t-il.
Ma' en perdit tout son bagou. Qui aurait dit que cette grosse vache aimait la bouteille, pensa-t-elle. Puis elle reprit du poil de la bête. Elle en avait vu d'autres.
— Tu sais mon garçon, y'a pas mort d'hommes. Je suppose que t'as essayé de l'en sortir, non ?
— Ouais, mais y'a rien à faire. Avant, elle se retenait quand j'étais là, mais plus maintenant. Je la supporte plus. Elle devient parano, je crois qu'elle perd la boule. Et peut-être bien que j'm'en fous.
Il salua Ma' et remonta chez lui.
Seule sur son banc, la vieille remonta le col de son manteau noir et le regarda partir alors que Lulu commençait à trouver que la promenade avait assez durée.

***

Ma' avait repris sa place dans son fauteuil derrière la fenêtre. Lulu avait elle aussi repris sa place sur les jambes de mémé.
Ma' avait sale tête, elle s'en voulait. Cette discussion avec Jules l'avait complètement bouleversée.
« Quelle bonne à rien, j'ai été ! C'est tout moi, ça, pas foutu de l'ouvrir quand y faut », marmonnait-elle dans sa barbe, oui, Ma' avait aussi un peu la barbe.
Ce qui l’énervait le plus, c'est qu'elle avait tout compris. Vivre avec un alcoolo, elle avait connu ça. Bien avant de monter sur le trottoir, elle était déjà dans le caniveau. Alors, elle était partie.
En y repensant, Ma' ouvrit brusquement la fenêtre en se retenant de vomir tout son malheur du haut du septième.

***

Les semaines passèrent. Jules et Ma' avaient pris l'habitude de se retrouver sur le banc pour discuter. Ça s'était fait peu à peu. Les histoires de l'un et de l'autre avaient fini par remplacer les formules de politesse vides de sens.
Un matin, elle entendit Jules qui rentrait du boulot. Une heure après, il était chez elle, en sueur, l'air hagard, avec l'étrange impression d'avoir eu la trouille de sa vie.
— J'ai, j'ai, enfin, c'est pas moi, mais je crois que j'ai tué Olga, j'ai pas fait exprès Ma', faut m'croire, c'est un accident.
Ma' lui ouvrit ses bras. Après un grand bol de café noir, Jules retrouva ses esprits. Puis, ensemble, sans que personne ne les voit, ils regagnèrent le lieu du crime.
Olga gisait, bel et bien, sur le tapis oriental du salon. Les yeux grand ouverts. Elle avait les bras en croix, la jupe relevée en vrac sur les mollets et sur son ventre rebondi se dressait le manche du couteau.
L'état d'Olga s'était largement aggravé au cours des dernières semaines. Pendant ses cuites, elle sombrait dans la démence, persuadée d'être persécutée.
Et ce matin-là, elle s'était cachée derrière le canapé à attendre le retour de Jules. Ce bon vieux Jules qui l’énervait tout le temps avec ses bons conseils et ses yeux de chien battu. Elle rêvait d'autres choses que de cette putain de vie dans ce putain de quartier. Avec la picole, c'était plus facile d'oublier qu'on avait pris la mauvaise route. Elle aurait pu faire demi-tour avant que ce ne soit trop tard mais au fil des kilomètres, le carburant s'était épuisé et ses rêves aussi.
A peine, la porte s'ouvrit qu'elle se jeta de tout son poids sur lui en brandissant le couteau à couper le jambon. Le frêle mari ne put résister à l'attaque. Il perdit l'équilibre. Olga ricanait en l'écrasant peu à peu de tout son poids. Elle essayait de tenir sa tête pour l'égorger comme un cochon. Jules était sur le point d'étouffer sous son poids quand il réussit à faire basculer la masse imbibée de vodka. Olga chavira sans avoir le temps de lâcher la lame qui s'enfonça en plein milieu de son gargantuesque estomac.
Dans les pires situations, Ma' avait toujours su garder son sang froid.
— J'ai rien entendu de tout ton grabuge. Alors, si moi j'ai rien entendu, et ch'uis pas sourdingue alors les autres beaufs, tu penses bien avec leur télé à fond 24 heures sur 24... Faut attendre cette nuit quand même. Pas question d'appeler les poulets. Y't croient jamais ceux-là. Alors, c'est ça ou perpette.

***

Jules était rentré chez lui, assis sur une chaise en formica dans la cuisine. Là, à quelques mètres du corps dans le salon. Il en avait froid dans le dos. L'idée d'être à côté d'un macchabée lui mettait les jetons. Il s'enferma à double tour dans la pièce comme si Olga allait revenir pour finir le travail. Sa mort ne semblait éveiller aucun autre sentiment en lui. Il ne se sentait même plus coupable. Il en était venu à se dire que finalement c'était mieux ainsi. Il se trouvait soulagé. « Ouais, délivré... »
C'était quand même un peu gênant de penser ça mais ça lui donnait en même temps le courage d'affronter le plan de Ma' qui, chez elle, était en pleine effervescence. Dans son débarras, elle avait passé au moins deux bonnes heures à vider le congélateur-bahut. Un truc énorme où elle stockait ses provisions en attendant la troisième guerre mondiale, qui selon elle, était toute proche.
Le mastodonte n'était pas plein à ras bord. Ma' commençait à souffrir du dos et préférait utiliser le petit congélo de son réfrigérateur. Ses vieux os se faisaient les avocats du diable...
Vingt-trois heures précises. Ma' se rendit chez Jules. Olga avait toujours le couteau planté dans la couenne. La vieille déplia soigneusement le drap rugueux qu'elle avait apporté.
Jules toucha le couteau et le retira d'un coup sec en tombant direct dans les pommes.
Quelques minutes de réanimation et les manœuvres reprirent. Ils firent rouler le corps inerte sur le drap qu'ils refermèrent en nouant les extrémités. Les complices soufflèrent deux minutes sans un mot. Quatre-vingt-cinq kilos, ça se déplacent pas comme ça... Puis, ils traînèrent le cadavre jusqu'à l'appartement voisin. A peine trente mètres.
Lulu entendit la porte s'ouvrir, elle sauta du fauteuil pour faire la fête à Ma'. Elle dérapa sur le lino face au linceul en regardant l'étrange cortège défilé dans le couloir jusqu’au cagibi.
Le congélo avait la gueule ouverte en grand, prêt à engloutir la plus grande quantité de viande de toute sa vie.
Après plusieurs contorsions, Jules réussit à déposer le corps de sa défunte femme au fond du bahut. Puis, ils recouvrirent son corps avec les produits congelés. Ma' referma la porte et tourna le thermostat sur maxi.
Minuit. Jules est à l'heure pour partir au boulot.

***

A peine, eût-il terminé son travail qu'il fonça droit chez lui. Il tapa à sa porte mais personne ne vint lui ouvrir. Ma' regarda par le judas « d'où qu'y venait ce tintamarre » puis, voyant Jules, elle regagna son fauteuil multiposition.
Jules trifouilla dans sa poche de pantalon et en ressortit ses clés. Puis, il téléphona aux flics. « Cela fait deux jours que ma femme n'est pas rentrée à la maison. C'est bizarre, ça ne lui ressemble pas. Ouais, on s'est disputé et elle est partie mais quand même ! Elle a peut-être fait une bêtise, faut faire quec'chose... OK, j'arrive... »
Jules jouait son rôle à la perfection. Qui aurait cru qu'un type à l'apparence aussi insignifiante soit doté d'un tel talent de comédien.
Jules se rendit en deux minutes au commissariat de quartier. Le poulet de service lui fit remplir une fiche de signalement accompagnée d'une photo de la « disparue » et prit sa déposition. Les jours passèrent et on ne retrouva jamais Olga. Jusque dans sa mort, elle emportait encore la dignité de son époux. Même les policiers se moquaient de Jules, lui précisant qu'elle s'était sans doute barrée avec son amant. Alors, tout penaud, il rentrait trouver un peu de réconfort auprès de Ma', sa seule famille et de Lulu qui, chaque jour, se régalait d'un succulent morceau de « barbaque ». Une viande goûteuse que, de toute sa chienne de vie, elle n'avait jamais mangée.

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