Chien fou

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J'écris des nouvelles, chansons, poésies. Mon maître mot: CARPE DIEM. Je rêve les pieds sur terre, cherche dans l'écriture la possibilité d'une île... NOUVEAU! MON BLOG avec mes poèmes, mes  [+]

Image de Été 2018
Il y eut des pleurs, des cris, des verres et des mots brisés. Puis le silence s'est attablé.
Sara et Pierre, un amour en désordre. Une maladresse à s'aimer encore, quand les silences et même les sourires n'arrivent plus à éponger la douleur.
Ce jour maudit où le sang a coulé comme un encrier renversé, sur leurs mots d'amour, et a tout brouillé, tout sali.
Quand la grisaille du quotidien brosse le malheur à rebrousse-poil, on fait le gros dos, on se détourne des caresses, du désir. Au recul du temps, au chevet des ombres, chacun de son côté, de l'autre côté du vivant.

Sara a la bouche pleine de terre et de vers, elle les crache au visage de Pierre. Elle voudrait mordre comme un chien sa rage dans le gras de l'os, sentir sous ses dents quelque chose se briser. Et engloutir la mort une bonne fois pour toute. Lui s'est réfugié dans un mutisme qui le rend laid. Ils s'éloignent peu à peu de l'habitude du bonheur.
Alors la jeune femme décide un soir de partir. Elle loue par téléphone une chambre dans une maison côtière à Ploumanac’h. Elle n'y était allée qu'une seule fois, elle avait sept ans, c'était avec son père, peu de temps après le départ de sa mère. Son papa qui lui avait simplement dit un soir : « Ta mère nous a abandonnés », et il s'était mis à pleurer, et il était devenu vieux.
Elle avait grandi dans cette absence-là, mais sans que la douleur ne vienne effacer ses rires d'enfants, son père était son roi, et elle avait pris soin de lui.
C'est dans cette charmante petite ville de Ploumanac’h qu'elle avait découvert les hortensias bleus, elle n’en connaissait que des roses, rose pâle ou vif, ou tirant légèrement sur le mauve, mais jamais d’un bleu si intense ! Et aussi les rochers à tête d'animaux qui l'effrayaient un peu.
Elle avait demandé à son père :
— Dis papounet, pourquoi les hortensias ne sont pas tous roses ?
Il lui avait alors raconté l'histoire de ce peintre, qui, un soir de tristesse où il pleurait sa fiancé qui l‘avait délaissé pour un homme plus jeune, les avait peints ainsi avec ses pastels bleus, ses larmes et de la poudre d'ardoise. Bleus comme la couleur des yeux de sa belle. Mais, insatisfait de son œuvre et désespéré, il avait jeté ses esquisses par la fenêtre.
Quelques jours plus tard naissaient les premiers hortensias bleus.
— Et après ? avait demandé Sara.
— Après, avait tendrement sourit son père, le peintre a déménagé, il avait décidé de réapprendre à vivre !
Sara s'était demandé pourquoi vivre s'apprenait, elle apprenait à lire, à écrire, à compter. Mais comment apprend-t-on à vivre ? Elle n'avait pas osé lui demander, il disait qu'elle posait trop de questions. Mais une chose était sûre, elle deviendrait peintre elle aussi, et redonnerait aux hortensias bleus leur ciel originel, celui de la toile blanche.
Elle était donc entrée à seize ans aux beaux-arts de Lyon, mais son père étant tombé gravement malade il avait perdu son travail, elle avait dû abandonner ses études.
A dix-huit ans l'adolescence avait peu à peu grignoté son allégresse, Sara avait voulu fuir les lamentations éthyliques de son père et la grisaille de sa banlieue provinciale, aussi avait-elle épousée sans grand enthousiasme Pierre, son ami d'enfance, un garçon doux et mutique mais toujours souriant et follement amoureux d'elle. Ils partirent vivre dans une petite villa près du centre ville de Lyon. Pierre prit un emploi chez un horloger et devint représentant de commerce, il voulait vendre des montres depuis sa plus tendre enfance.
Sara détestait les montres, rondes comme des lunes pleines, mais pleines de chiffres, pleines du temps qui passe. Il emportait dans sa mallette des montres à gousset au couvercle finement ciselé, figurant parfois un aigle, un hibou, une tête de mort, d'autres au clapet gravé de chiffres romains, ou serti de strass. Certaines avec leur chainette d'or ou d'argent qui enchaîne, d’autre avec leur bracelet de cuir ou d'acier qui menotte. Et cet affreux tic-tac qui rappelle sans cesse à l'ordre, à l'ordre des heures et des minutes dont il faut suivre le rythme au pas, en bon petit soldat !
Elles lui rappelaient trop l'inéluctable avancée du temps et refusait de se vouloir pressée de le suivre, ou de le dépasser, ne voulait pas avoir à se retourner pour le regarder s'éloigner et effacer ses souvenirs. Pierre lui ne jurait que par l'heure déterminée, indispensable, rassurante. Celle qui lui désigne le temps de se lever, de manger, de se coucher, celle qui donne sa cadence aux journées avec ses aiguilles-béquilles qui l'aident à avancer, à se presser ou à ralentir selon les données de son agenda qu'il remplissait d'annotations chaque soir, pour ne pas oublier, ne jamais oublier !
Sara elle, aurait bien aimé oublier.

A peine installés dans leur nouvelle maison Sara avait dit à Pierre qu‘elle aurait bien voulu reprendre ses études, mais son mari n'avait pas un gros salaire, et il faut bien « gagner » sa vie ! Avait-il sermonné Sara qui se demanda pourquoi il utilisait ce terme, comme si la vie était un jeu auquel il fallait gagner à tout prix. Elle, elle voulait seulement encore apprendre à vivre, elle se sentait encore bien ignorante, malgré les livres qu'elle empruntait chaque semaine à la bibliothèque, découvrant avec gourmandise les mots des autres. Des romans fleuves qui la faisaient voyager, des romans noirs qui la faisaient frissonner, des recueils de poésie aussi et dont elle récitait les strophes à haute voix en épluchant ses légumes ou en crayonnant avec ses pastels quelques visages de fleurs.
Pierre disait que lire était perdre son temps. Alors peut-être après tout était-elle une perdante ? Qu'importe, elle savait que de toute façon on ne gagnait jamais rien, il fallait seulement avancer, sans attendre une révélation ou une récompense. Désirer, vouloir, ou accepter, mais ne rien espérer. Et puis apprendre, toujours. Apprendre le mot, la fleur, et aussi le corps de l'autre, son silence. L'amour n'est il pas une solitude partagée ?
Parce que Sara souhaitait participer aux frais du ménage et voulait aussi rester une femme indépendante, elle se résigna à prendre un emploi de vendeuse dans une petite friperie. Et sa vie aussi devint petite et usée.
Et puis il y eut cette nuit de cauchemar où elle apprit que les rêves peuvent mourir, comme son père quelques jours auparavant, puis comme l'amour quand il se pend à la douleur.

La jeune femme ne regrette pas sa décision, Pierre est absent pour une semaine, aussi elle n'aura pas à lui donner d'explications, de toute façon elle n'en a pas. Elle n'aurait pas trouvé les mots, ses cris les ont tout mâchés et trop de fois vomis.
Elle enfouie quelques habits et bricoles dans son sac à dos, laisse à son mari un mot sur la table de cuisine : « Ne m'attends pas. »
Et elle s'enfuie.
Elle a trouvé facilement une petite chambre à louer sous les combles aménagés d'une maisonnette tenue par une vieille femme à la blouse fleurie et au sourire affable. Celle-ci se fit discrète et n'insista pas lorsque Sara refusa poliment de dîner un soir avec elle. Elle avait sans doute compris que la jeune femme ne mangeait que du silence.
Parfois elle déposait devant sa porte une part de kouign amann tout gluant de miel ou quelques galettes encore tièdes, suant le beurre fondu. Ou encore un bouquet d'hortensias roses et bleus que Sara laissait sécher sur sa table de chevet puis en émiettait les pétales dans un petit récipient en cristal de bohème.
Quand le jour n'a pas encore avalé la nuit et qu'on ne rencontre guère âme qui vive, Sara se promène le long du sentier des douaniers, bifurquant parfois pour se retrouver parmi les hautes herbes indisciplinées où dodelinent de la têtes les tiges de bruyère cendrée et de genêts d’or, explore aussi les criques sauvages sous le regard méditant des roches de granit, là où le vent vient voracement mordre le sable et lapide la grève à grand jets d'écumes.
Ensuite elle retourne s'enfermer dans sa chambre jusqu'à la nuit tombée, elle ressort parfois pour errer dans les rues désertes de la petite ville, mais jamais très longtemps car elle a peur de rencontrer des chiens errants.
Sara se nourrit d'huîtres, de bigornaux, de salicornes au vinaigre, de pain marin et de cidre.
Elle pleure des embruns de mer, s'arrache des cheveux d'algue, griffe son corps à la râpe des pierres et hurle en silence des cris de goélands.
Et puis un jour, elle ne veut plus de la folie bruyante de ses gémissements et de ses larmes qui lui martèlent le crâne. Alors elle ré-apprivoise son souffle, lentement, détend ses muscles sous sa peau brûlante de sable, et sous le châle du soleil, se met à écouter le vent et le murmure de l‘écume qui boit le sel du rivage et le rire des mouettes. Douleur aphone. Elle se sent épuisée mais presque sereine.

Un soir, sa logeuse lui tend un panier en osier.
— A la criée demain, à Perros Guirec, vous pouvez me ramener quelques poissons pour ma « Cotriade » ? Nom de Doué ! J'ai un sacré mal de dos ! Dites, vous voulez bien ? Je vous prête mon vélo...
La jeune femme n'a pas osé refuser.

Arrivée au port elle regarde décharger les chalutiers. Les ménagères viennent remplir leur panier au cul du bateau : rougets, roussettes, maquereaux, baudroies, langoustines, belons...
Le bleu des veines saillent sur les avant-bras des hommes en débardeur, la sueur creuse les fronts. Ils se passent de main en main les caisses de poissons gluants que leur femme saisissent d’une main experte par la queue, tandis que de l’autre, du bout des doigts, écartent les ouïes sanguinolentes pour en vérifier la fraicheur, puis les pesked serront déposés pour un ultime sommeil sur le lit d’une mer de glace pilée sur les étales de la grand halle.
Assommées de soleil, quelques têtes aux yeux exorbités bougent encore, aspirant frénétiquement quelques ultimes goulées d’air qui ne sauront pourtant être salvatrice. Les queues aussi se soulèvent au rythme des dernières respirations, frappent la planche comme voulant prendre un dernier élan, mais les corps frémissent et se cambrent inutilement, leur robe d’écailles déchirée, leur ventre pénétré par la lame et la rogue arrachée sans un cri.
La mort sera lente puis brutale, mais personne ne s’en soucie, les poissons qui se débattent hurlent en silence.
Amoncellement de boyaux, branchies, entrailles flasques et chaudes exhalant toute une révolte d’odeurs : iode, sang, sel, d’algues et de chair morte, putréfaction à venir.
On entoure d’un linceul de papier les petits corps avec son bouquet de persil, l’offrande d’un citron. Bientôt embaumé d’huile puis recevant son ultime poignée de gros sel, l’animal sera célébré, humé avec délectation puis dévoré.

Sara écœurée, presque apeurée à la vue de toute cette chair ensanglantée s’est assise un peu à l’écart, joue avec les pépins d’un citron mordu à pleine dents et l’écrin poisseux d’un couteau de mer. Elle sursaute quand soudain surgit un bâtard aux poils longs qui comme pris d’ivresse, heurte et bouscule, jappe et tourne en toupie autour des jambes des femmes qui le chassent à coups de pieds.
— Encore ce chien fou ! Éructe une mégère en brandissant un bâton.
L’étrange animal se réfugie sous le banc où est assise Sara qui instinctivement relève ses jambes et les replies contre son ventre. L'animal sort sa tête timidement et la regarde, plisse ses yeux et sa truffe, puis soudain pousse un long gémissement et s’enfuit.
Quelques heures plus tard, équilibre précaire des tours penchées de cageots, entrailles et têtes de poissons multipliés entassées dans les seaux, sol encore huileux lavé à grandes eaux, marchandes du temple de la mer chassées par l’heure obligée du repas dominical, marins ivres de bière et d’homélies paillardes.
Sara regarde les derniers corps exténués se disperser, les cris revenir au silence.
Au loin, il y a cet homme qui marche lentement, une bourriche d’huîtres sur l’épaule, légèrement vouté et le regard las. Les algues lui font autour des biceps comme des bracelets de cuir luisant. Ses yeux en ont la couleur, verts sombres et piqués de lumière comme autant de grains de sel qui donnent à son regard une sorte d’étrangeté luminescente. Il s’approche de la jeune femme, qui, toujours assise sur son banc, presse ses doigts sur la coque d’une huitre close, comme si ses paumes voulaient en saisir l'empreinte, ou peut-être la briser d'un coup sec comme une noix.
L’inconnu est grand, son corps musclé mais légèrement voûté, les cheveux en bataille, et sous ses sourcils épais un regard bleu intense. Il s’arrête devant elle, se penche et dépose sa bourriche. Ses larges mains sèches et rugueuses comme le granit ont pourtant des gestes de douceurs quand il sort un mouchoir de sa poche, puis s’essuie le visage tout pailleté de sel avec comme un sourire d'excuse. Doucement il saisit la main de Sara, ouvre ses doigts rougis et humides qui pressent le mollusque gluant d'algues salées. Puis il décroche son couteau qui pend à sa ceinture. La lame s’enfonce avec précision sous la coquille de la bête aux reflets de ciel gris et d'algues verts, la force, l’écarte, rompant promptement le muscle d'un geste expert, puis récoltant les bris de nacre, les rejette prestement, un peu de salive de mer s’écoule de la coque béante.
Leurs regards s’achoppent, comme heurtés l’un contre l’autre, regard-miroir, proximité insupportable, l’intime violé d’un seul battement de paupière. Comme s’ils savaient leur douleur, presque identique.
L’inconnu tend à la jeune femme la bête alanguie dans sa couche nacrée. Elle penche son visage, pointe sa langue sur le corps mou irisé de cils qui soudain se rétracte par petites pulsations. Elle l’aspire toute entière, la bête, et sa laitance glaireuse, spermatique.
Il la regarde intensément et lui dit à voix basse :
— Ce soir... la plage de la Bastille, à l'heure de la marée basse. J’y serai.
Les derniers cris des marchandes font sursauter Sara qui détourne un instant son regard et les voit essuyer leurs grosses mains rougies et grasses sur leur tablier, puis d’un même geste se les passer sur le front, la gorge, les seins puis les hanches, dessinant sur leur peau des aquarelles sanglantes. Quand ses yeux reviennent vers l'homme, il a disparu.

Sara a oublié de remplir de poissons son panier et sa logeuse qui l'attend. Elle se sent aussi vide que son cabas, mais comme prête à être emplie de nouveau... Elle remonte sur son vélo et roule dans les ruelles pavées de la petite ville puis s'arrête dans une crêperie.
Mordre dans le fin napperon de sarrasin pour en faire jaillir la crème épaisse et le parfum boisé des champignons, lécher le chèvre fondant dans sa flaque de miel, puis le miel laisse place au caramel au goût de beurre de sel de mer, le cidre pétille sous sa langue et se mêle au fondant de la pomme brunit de sucre roux.
Elle engloutit avec rage, elle veut sentir son ventre plein, le voir s'arrondir, elle le gave jusqu'à l'écœurement puis va vomir dans les toilettes. Son corps lui a refusé cette jouissance, il n'est pas encore prêt...
Sara rentre penaude, dépose son panier de petit chaperon sur le rebord de la fenêtre de sa logeuse remplit à la va-vite de quelques poissons achetés dans une poissonnerie sur le chemin du retour, et un pot de beurre salé, puis rentre dans sa chambre se jeter sur son lit, épuisée.
Cette nuit elle ira rejoindre l'inconnu, la marée basse commence vers une heure du matin, elle ne sait pas pourquoi, mais ce rendez-vous est comme une évidence. Là encore elle sait qu'elle n'a pas le choix.
Sara s’est endormie, elle rêve qu'elle est dans un champ de pierres et tente d'arracher les mauvaises herbes, quand elle voit soudain une énorme fleur d'hortensia coincée sous un éboulis. Elle s'agenouille et tire sur la tige récalcitrante, c'est alors qu'un grand cri surgit de la terre. Un cri de femme. Affolée elle tente de se relever mais elle tombe, s'accroche au sol qui tremble, griffe la terre, mange la terre, vomit la terre ! Sara étouffe, elle hurle. Mais comme souvent dans les cauchemars, ses propres cris la réveille. Elle regarde l'horloge fixée au mur qui pointe vers le plafond ses aiguilles rassemblées et indiquent qu'il est minuit.
Elle prend rapidement une douche puis enfourche son vélo et roule jusqu'à la petite crique face au château de Costaéres endormi dans son lit de roches et de cendres, qui au loin semble un croquis au fusain dessiné à la hâte. Il lui semble arriver dans une oasis où sommeillent des dromadaires géants, leur bosse, iceberg de pierre émergeant du sable, et où des crânes pelés de soleil luisent dans le noir, corps enlisés dans cette mer épaisse saturée de poudre de coquillages, quartz et granit rose. Vers une heure du matin la mer s’est retirée si loin qu’on n’aperçoit qu’un liseré d’écume. L’espace impose sa nudité soudain rendue provocante par son étalement. La chaleur pénètre, prend possession des choses et des êtres jusqu’à l’étourdissement. A l’heure du jusant la plage est déserte à cet endroit cerné de rochers anguleux, d’excavations inattendues, de viscosités translucides.
Sara ferme les yeux. Elle se dit que le tranchant d’une huître suffirait à inciser les veines saillantes de son poignet. Son sang dessinerait de fins ruisseaux sur le sable, le soleil mangerait son visage, la vermine choisirait son ventre pour couvain. Mais une pulsion de vie, une volonté de puissance, l’oblige à rejeter cette idée de mort. Elle consent au corps, à la vie. Elle n’a pas le choix.

Elle attend. Bientôt l’ombre lèchera le sable et les roches, répandra cette odeur un peu acre d’algues rassies au soleil et d'effluves de sueur de nuit.
Elle attend. Comme si la douleur pouvait elle aussi être léchée comme une plaie, cautérisée d’un cataplasme d’ombre et de silence.
Et puis l’homme arrive.
Il sait sa douleur, sa solitude accablée, sa fatigue, sa faiblesse mais aussi sa volonté. Il l’a vu dans son regard, le regard de cette femme qui avale une huître comme si elle engloutissait la vie et la mort, les cris et les silences.
La douleur, il a la sienne, il l’a si longtemps tue...
Ils sont deux et deux fois seuls. Il n’y a pas d’issue, pas de révélation, pas de transcendance. Ils acceptent. Leur bataille est simplement de rester vivant, de trouver cette force impérieuse qui les oblige à avancer, sans espoir mais avec détermination.
L’homme s’agenouille, prend le visage de la femme entre ses mains.
De la pointe de sa langue il entrouvre ses lèvres qui frémissent, puis la pénètre, aspire sa salive et le goût de son silence.
Leurs corps se frôlent, s’apprivoisent, s’enlacent puis se nouent comme deux algues avides de photosynthèse. Ils s’absorbent... Endosymbiose primaire, ancestral, immémorial.
Sous le sable quelques galets bombés, paumes de mains sèches et dures, accueillent les fesses de Sara, son dos, ses épaules, sa tête, l'allongent, la soutiennent. Contact minéral, glacé mais vivant.
Sous leur corps, sol pétrifié, pailleté d’étoiles de sel : mica, silice, quartz, silex. Le ciel, lui est devenu liquide, il est la mer-biotope d’algues et de flots-cumulus. Au dessus d'eux, le sourire luminescent de la lune aquatique.
Puis les mains s'agrippent, les doigts cherchent la faille, pénètrent. Les cuisses ouvertes laissent entrer la nuit.
Chaos. Entropie. Les atomes fusionnent, le liquide et le solide, la pierre et la chair. Le cosmos envahit.
Queue-comète de feu et de glace qui pénètre violemment l’ouverture profonde du trou noir, sucée, avalée, engloutie. Friction intense, presque douloureuse, montée affolée du plaisir, qui soudain expulse son plasma lacté.
Nuit de lumières pulsées. Fusion des atomes. Dilatation du cosmos. Vent stellaire. Hurlements. Jouissance. Essaim de poussières incandescentes.

Ils sont restés longtemps lovés entre les roches rafraichies par la nuit. La douleur n’a pas disparue mais s’est apaisée, s’est épuisée peut-être, dans le combat voulu des corps, les gémissements et les cris mordus dans la chair, les caresses affolées de douceur. Les sexes se heurtant, s’encastrant, s’entre-dévorant. Puis les baisers essoufflés, avalés, la laitance répandue : mandalas dessinés sur la peau, léchés. Langue cicatricielle.

Cette nuit-là, il pourrait bien neiger des étoiles...
Elles se déposeraient sur leur peau et scintilleraient comme l’appel des vers luisant gorgés de luciférine.
Ils ne se réveilleront pas, pas avant la petite aube qui aura tout effacé.

Lorsque Sara rouvre les yeux elle est seule.
A la lueur du quartier de lune elle distingue des traces, ce sont comme des petits trèfles humides et sombres tatoués sur le sable. Des pas qui viennent vers elle, puis qui s’en retournent.
Et puis soudain cette odeur qui lui parvient. Des effluves animales : haleine tiède et minérale, sueur saline, odeur sauvage et rance de poils mouillés.
Sara s’avance. La mer qui revient, les roches, les galets et le sable à présent trop sombres se confondent. Pourtant quelque chose bouge, quelque chose avance.
C’est un chien.
Un cabot aux poils longs emmêlés, filasses, un bâtard couleur de sable qui la regarde en silence. Sara qui pourtant a peur des chiens, tend sans crainte sa main vers lui et l’animal lèche sa paume, elle le reconnait, c’est le chien fou du port ! Il lui mordille les doigts puis vient quémander des caresses, enfouit son museau dans sa jupe, lui mordille la hanche. Il frappe de sa queue métronome la cheville nue, suce et lèche le tissu froissé sur la cuisse.
La jeune femme passe sa main sur sa tête, sa nuque, caresse son poil le long de ses flancs et sur son ventre. Il s’agite et appuie si brusquement sa truffe humide contre son ventre qu’il la fait basculer.
Se dressant sur ses pattes arrière, l’animal s’immobilise et la fixe de ses yeux verts piqués de lumière.
Sara croit voir passer dans son regard un reflet mélancolique et tendre.
Si l’animal savait parler il lui dirait :
— Pardonne moi, je n’avais pas le choix, il me fallait être un homme pour m’unir à ton désespoir. Et c’est toi que j’ai choisi parce que j’ai su dès que je t’ai vue, ta douleur, celle de la solitude de ton corps de femme. Je sais l’enfant mort qu’il a fallu arracher de ton ventre. Le déposer sur le linge, petit linceul blanc, taché de sang comme le papier huilé accueillant le poisson mort. Ta rage, ta souffrance, ta détresse. Et sa fuite à lui, dans un silence d’homme.
J’ai voulu dans ce temps arrêté d’une nuit cristalliser notre puissance, notre énergie, et notre révolte. Te donner simplement un peu de ma force vitale.
Je suis à présent revenu à ma condition de pauvre corniaud que les hommes ont chassé à coups de pierres parce qu’il croyait retrouver sous les caresses des femmes l'amour de celle qui un jour s'est jeté du haut de la pointe du Raz. Je suis celui, qui chaparde et qui erre sans but mais sans désespoir. Qui est dans la vie.
Sara le regarde fixement, comme si elle l’entendait... puis d’un petit mouvement de la tête semble acquiescer.
Tandis qu’il s’éloigne elle murmure :
— Est ce qui doit être.
Et elle sourit.

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Image de Oka N'guessan
Oka N'guessan · il y a
Waouh j'adore , bravo vous avez mes voix , je vous invite aussi a aller me découvrir et de voter pour moi au passage https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-lumiere-10 merci
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Coule de source, j'ai aimé
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Titus · il y a
Tout comment-taire? est évident…...
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Lyriciste Nwar · il y a
Très belle histoire
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi des jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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krabouif · il y a
Quelle écriture, j'ai adoré.
Merci

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Ennkhala · il y a
Une envolée d'une rare beauté. Il ne m'est pas donné souvent de lire une œuvre aussi magnifique! Des métaphores splendides qui laissent le corps tendu et l'esprit aux aguets.
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Valoute Claro · il y a
Grand merci à toi! j'en rougis...
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Brigitte Prados · il y a
Valoute, on sort bousculé de ton texte, extrêmement bien écrit avec de belles expressions poétiques, profondes, touchantes, qui transpirent la douleur de Sara. Un texte remarquable. Un régal de lecture, vraiment. Superbe, bravo ! À lire et à relire... Mon maximum.
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Valoute Claro · il y a
Merci infiniment Pradoline !
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Dranem · il y a
Un hymne à la vie !
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Marie Igles · il y a
Déjà lu, toujours aussi captivant. Poesie, magie des mots nous emportent.
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Valoute Claro · il y a
Merci!
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Taï Land · il y a
J'ai ... adoré, particulièrement cette tournure de phrase : "Et il s'était mis à pleurer, et il était devenu vieux." Toujours une écriture aussi prodigieuse, merci !
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Valoute Claro · il y a
Grand merci à toi Thaï !

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