Chiche !

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J'aime lire, tout ce qui me passe sous la main. L'envie d'écrire est venue ensuite. Je me lance à mon tour... sans prétention. Rien que pour le plaisir. Et je vous remercie sincèrement, vous tous  [+]

"Rendez-vous demain soir aux Oranges Amères, 19h. Important. Sois belle. Je t’embrasse, Franck"

Marie relit pour la cinquième fois le sms laissé par Franck. Plusieurs mois qu’elle n’avait plus aucune nouvelle. Quelle surprise ce fut pour elle. Elle relit et relit le message qu'elle n'attendait plus. Que se cache derrière le mot « important » ? Inutile de le lui demander, elle le connaît trop bien. Il ne répondra pas. Ira-t-elle ? Il exagère quand même, il l’avait abandonnée du jour au lendemain. Elle pianote sur internet le nom du resto.
- Ouah, s’exclame-t-elle en découvrant le site.
Sa collègue de bureau lève vers elle un œil interrogateur. Marie lui renvoie une grimace et d’un geste de la main lui signifie que son exclamation n’est d’aucune importance.

Retour sur la page affichée sur l'ordinateur. Un restaurant gastronomique. Pour leurs retrouvailles, Franck ne se moque pas d’elle ! Elle s’inquiète aussi. Lors de sa fuite, ses finances étaient au plus bas... Elle ira, bien entendu. Elle n’a jamais rien su lui refuser.

Marie est une jeune femme de quarante ans, dynamique et jolie. Sportive. Clerc de notaire. Célibataire. Tel est là son problème. Marie a toujours été très entourée, de nombreux amis, quelques amoureux aussi mais, passés 40 ans, elle était toujours seule dans son appartement cossu. Enfin, presque, elle cohabitait avec son chat, Casper. Pathétique, songe-t-elle.

Le plus dur, pour elle, était de se résigner à ne pas avoir d’enfants. Elle avait vu ses amies se marier les unes après les autres. Puis ce fut le tour de ses deux sœurs dont elle était l’aînée. Les enfants firent leurs entrées dans leurs vies à tous. Elle fut moins invitée aux diners qui avaient pris la place de leurs soirées déjantées.
- Ça n’est plus de notre âge, lui avait assurée son amie Priscilla.
Jean-François lui avait reproché les hommes de passage dans sa vie.
- Tu as quarante ans, ma belle. Il serait temps de te poser et de murir, tu ne crois pas ?

Marie n’avait pas compris de suite. Elle avait été touchée au plus profond d’elle-même. Etait-ce sa faute si elle ne trouvait pas l’homme de sa vie ? Elle ne demandait que ça de construire une famille !

Elle n’avait plus répondu aux invitations de Jean-François et de sa barbante épouse, qui n’avaient pas tardé à se tarir d’ailleurs. Ils n’étaient pas les seuls à l’oublier petit à petit. Heureusement, il lui restait ses sœurs. Elle rejoignait parfois l’une au parc où courraient les enfants après l’école. Trop rarement. Elle retrouvait l’autre sur Skype depuis qu’elle et son mari s’étaient expatriés en Angleterre. Elle chérissait et gâtait ses neveux et nièces. Qu’elle ne voyait pas assez souvent. Il n’y avait plus que Marie au déjeuner dominical chez leurs parents, qui devint bientôt trop pénible pour elle. Elle en ressortait triste et déçue. Elle ne supportait plus les allusions de sa mère sur son mode de vie... Etait-elle lesbienne ? La question l’avait exaspérée. Elle leur servait des excuses de célibataire débordée...

Au final, Franck était resté son seul ami fidèle ; probablement parce qu’il était encore célibataire, comme elle. Ils avaient pris l’habitude de se retrouver pour boire un verre, après leurs journées de travail respectives. Le verre pour Franck devient vite deux puis trois,.... Certaines fois, il était déjà ivre alors qu’elle venait à peine de le rejoindre. Il ne s’épanchait pas sur ses états d’âme mais Marie savait que la solitude et la répétition de ses échecs professionnels lui pesaient. Franck était romancier. Il écrivait des polars, crus, violents qui ne rencontraient qu’un maigre succès. Son éditeur l’avait invité à imaginer des histoires plus accessibles au grand public mais cela lui était impossible. La rage et la colère transpiraient sous sa plume. Marie avait lu le début de son dernier manuscrit, les scènes de crime lui avaient donné la nausée. Elle le lui avait dit, il avait levé les épaules d’un geste impuissant. Il était en transe quand il écrivait et lui-même était parfois surpris par la tournure que prenaient ses idées. Par ce qu’il relisait ensuite et qui l’effrayait aussi. Mais qu’il laissait couché tel quel sur le papier. Franck aimait noircir les feuillets de ses carnets, il ne travaillait pas sur ordinateur. Il illustrait aussi certains passages. Toujours au crayon noir. L’éditeur ne reprenait pas les dessins, bien trop inaccessibles pour les lecteurs. Depuis longtemps, Franck fuyait son minuscule studio et écrivait dans les cafés. Un surtout. Il y vivait en habitué, le patron lui offrait même le plat du jour. Et il enchaînait les demis de bière tout au long de la journée. Quand il retrouvait Marie, ils commandaient des Mojito, bien frais. Il buvait de plus en plus, l’ivresse était de plus en plus longue à venir. Le seul moment où ses démons le quittaient. Marie était impuissante face à cette autodestruction. Franck se négligeait, ses cheveux étaient trop longs, ses joues mal rasées se creusaient un peu plus chaque jour. Elle avait certes une tendresse particulière pour Franck mais elle supportait de plus en plus difficilement ses excès.

Un soir, elle avait dû une fois encore le reconduire au studio. Il tenait à peine sur ses jambes et pesait de tout son corps sur la frêle femme. L’ascension jusqu’au deuxième étage fut pénible. Marie perlait de sueur, elle craignait de le lâcher ou de basculer avec lui jusqu’au bas de l’escalier. Foutu immeuble sans ascenseur ! Marie avait déshabillé et couché son ami. Elle lui caressait les cheveux, ses doigts courraient sur son visage. Dans un éclair de lucidité, il ouvrit un œil et lui sourit.
- Franck, il faut que ça s’arrête
- Je sais, ma belle... je sais...
Et il était tombé dans un sommeil lourd. Marie avait peur pour lui, elle s’était déjà demandé à plusieurs reprises si elle saurait faire la différence entre le sommeil et un coma éthylique. Sur l’instant, il avait été inutile de se poser la question, Franck ronflait. Le bruit qu’il faisait était effroyable. Marie avait recouvert le corps de son ami par une couette d’une couleur un peu douteuse. Elle s’était promis de lui en acheter une neuve dès le lendemain. Elle aimait prendre soin de lui. Elle avait embrassé du regard l'appartement, à l’image de son ami, abandonné. Elle n’avait pas eu le courage de rester comme elle le faisait souvent. Quand elle le rejoignait dans le lit, se faisant toute petite pour ne pas déranger son sommeil agité. Ce soir-là, elle était rentrée chez elle, épuisée, triste. Elle n’avait pas dormi. Elle sentait Franck au bord du gouffre. Que pouvait-elle faire pour lui ?

Marie n’avait pas eu à se poser la question plus longtemps. La réponse était arrivée par sms. Quelques jours plus tard. L’éditeur avait rompu le contrat. A cause des premières pages du nouveau manuscrit. Il avait conseillé à l’auteur de se faire soigner. De manière urgente ! Franck annonçait laconiquement à son amie qu’il partait « au vert », seul. Il lui souhaitait bonne chance. Marie en était restée stupéfaite. Etait-ce là un message de rupture ? Marie l’avait vécu comme tel. Elle l’avait appelé dix, vingt fois, envoyé mails et textos. Il n’avait pas répondu. Il avait effacé le message de son répondeur. Elle n’avait plus entendu sa voix. Elle lui en avait voulu. Elle avait pleuré de rage et de désespoir. Elle s’était enfoncée un peu plus dans la solitude. Les soirées après boulot se passaient désormais en tête à tête avec le chat ! Sans Mojito.


Alors quand le sms et l’invitation étaient arrivés, Marie avait d’abord ressenti de la colère. Quel toupet ! Pensait-il qu’elle était là, à l’attendre depuis qu’il était parti ? Puis du soulagement, il n’était pas mort. Elle avait eu peur à un moment qu’il ne se suicide... Cela lui avait provoqué quelques nuits sans sommeil. Toujours le même cauchemar. Il vacillait au bord d’une falaise, hésitant à sauter. Une main le précipitait en bas. Elle se voyait ensuite, elle, en haut de la falaise... Elle se réveillait en hurlant son prénom. Elle avait renouvelé les appels sur son portable, le suppliant de la rappeler. En vain. Au moins le téléphone sonnait toujours, même dans le vide. Le cauchemar avait perduré ; elle n’avait plus appelé...


18h45. Marie se trouve devant le restaurant. Il s’agit d’une belle bâtisse blanche. Des rosiers en fleurs courent le long des murs jusqu’aux fenêtres à l’étage. Des marches en marbre clair permettent d’accéder au hall d’entrée, somptueux. Marie remonte sur ses épaules son étole de soie. Elle l’a acheté l’après-midi même pour égayer sa petite robe noire. Une fortune. Il fallait au moins ça pour l’occasion. En même temps, elle ne s’attend pas non plus à voir arriver Franck en smoking. Elle ne lui connaît rien d’autre que ses jeans, t-shirt et son inusable parka militaire. Dix minutes qu’elle attend. Elle sourit bêtement aux couples ou aux hommes d’affaires ventripotents qui entrent dans le restaurant. Elle semble s’excuser d’être là.

19h15. Elle attend toujours. Dépitée. Elle imagine un instant retourner chez elle, se ravise et gravit les marches jusqu’au perron. L’accueil est guindé mais chaleureux ; un jeune homme lui propose de prendre son étole avant de la conduire à sa table. Elle refuse poliment. Il l’emmène dans la salle. Elle marche sur une épaisse moquette grise qui feutre les pas. Les tables sont drapées de nappes blanches. Les lumières sont tamisées. Les gens déjà attablés murmurent. Elle est dirigée vers un homme, en costume clair, dont elle n’aperçoit d’abord que le dos. C’est Franck. Il se lève à son arrivée, lui prend la main et la porte à ses lèvres. Surprise, Marie sourit. Il est rasé de près, il a pris un peu de poids. Cela lui va bien. Elle prend place face à lui. Elle est incapable d’ouvrir la bouche, elle avait pourtant répété les reproches qu’elle avait à lui formuler.
- Comment vas-tu ? Tu es... très belle ce soir.
- ...
- Marie, il faut que tu me pardonnes... J’ai fui mais je ne pouvais plus faire autrement. La nuit où tu m’as laissé, j’ai failli commettre une énorme bêtise...
Franck prend une grande inspiration. Il poursuit à voix très basse :
- Je me suis réveillé et tu n’étais pas là... j’ai eu peur... si tu savais... D’habitude, ta présence me rassurait...
- Mais...
- Chut, ne dis rien. Écoute-moi.

Franck lui raconte alors sa lente descente aux enfers, jusqu’au centre de désintoxication. Il n’y avait pas que l’alcool qui le rongeait. Marie est pétrifiée. Elle avait bien trouvé dans l’appartement quelques sachets d’herbe mais elle n’avait pas imaginé qu’il était accro à des drogues plus dures. Quelle naïve et éternelle idiote elle est !

Il sourit. Il émane de lui une assurance que Marie ne lui connaît pas. Elle n’a toujours pas dit un mot. Il passe commande auprès du serveur qui s’est discrètement approché d’eux. Il choisit des plats très raffinés. Il demande une bouteille d’eau, s’enquiert de savoir si elle veut un verre de vin. Elle refuse d’un signe de tête. Le serveur apporte une première mise en bouche, elle peine à l’avaler. Lui a fermé les yeux en la dégustant. Franck continue son récit. Marie est sonnée, abasourdie. Tout au long du dîner, elle l'écoute. Au dessert, Franck sort de sa poche un carnet épais aux bords cornés.
- J’ai tout écrit là, Marie. Je vais de nouveau être publié... J’y crois cette fois.
Il hésite.
- Je t’ai dédié ce livre ; j'y parle beaucoup de toi.
Marie pense, c’était donc ça qui était si important... il a besoin de mon accord... Franck a posé le carnet devant elle.
- Marie, je suis revenu te dire merci et te faire mes adieux...
- Quoi ?
- Je pars à l’autre bout du monde, pour un voyage initiatique...
- Tu m’abandonnes !
Marie a crié, quelques personnes se sont retournées vers elle et lui jettent un regard désapprobateur. Elle reprend plus bas, d'une voix implorante :
- encore une fois...
- Tu es la seule que je voudrais emmener avec moi...
- Chiche !
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