Chez Elle

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Ce qui surprend d'abord en arrivant, c'est qu'il n'y a pas vraiment d'entrée. Chez Elle, maison toujours ouverte, la porte d'entrée est toujours fermée. Paradoxe des repaires du bien-être... Alors on passe par l'arrière.
Avant de franchir le seuil du garage, on est accueilli par un chaudron qui n'a plus de fond. Une grande marmite grignotée par la rouille trône sur l'ancien tas de bois qui s'est égrené de ses bûches tout au long de l'hiver. C'est le printemps, tout juste. Les moineaux qui s'envolent servent de carillon. Un bruit de moteur et une nuée de bêtes à plumes qui s'agitent : ça y est, on est annoncé à l'intérieur !
Donc on ne sonne pas, on ne frappe pas, on pousse simplement une porte de tôle ondulée digne des favelas. On est dans le garage. Mais démis de ses fonctions. On est pris par l'obscurité. C'est la partition olfactive qui joue. Le grenier ? La cave ? Le grenier et la cave. Ça sent les deux. L'osier mouillé, le bois sec, la terre battue, le carton, les croquettes pour chiens, le maïs des poules, l'huile de vidange, le sac de ciment éventré... Les pupilles se rétractent et c'est le royaume du fourbi, le palais du chantier ! C'est désagréable mais puisqu'on ne fait que passer, ce n'est pas grave. On pousse alors une autre porte, en bois celle-là, vieille de cent ans. Deux belles marches à descendre et on se retrouve nez à nez avec le garde-manger. Bocaux, boîtes de conserves... on pourrait tenir un siège ici ! Et encore on n'a pas ouvert les tiroirs du bas !
A gauche, la cave. Ah ! Voilà d'où venait l'odeur de terre battue ! Pas la peine de faire le détour, on sait très bien qu'ici pendent les saucissons, se reposent des bouteilles, trônent des fûts et des citrouilles, s'encrassent d'autres bocaux au milieu des sacs plastiques, des rouleaux de nappes papier ramollis, des paniers, des verres à pied pour les grandes occasions, des couverts en trop... Et campé au milieu : le congélateur.
On passe encore. Par la porte à côté du garde-manger. Un petit couloir qui sent le produit pour toilettes. C'est normal, elles sont juste à notre droite en bas des escaliers qui mènent à l'étage. La lumière du néon est froide, la peinture bleue années soixante-dix est froide, et il fait froid. Enfin, frais. Mais ce n'est pas ce qui pousse à avancer encore. Non. Ce qui attire, c'est à nouveau l'odeur. Celle de la cuisine cette fois. Ça y est ! On y est ! Trois marches à nouveau vers le bas et c'est l'antre.
Juste en face de nous, montrant son flan, l'armoire en bois. Énorme. Elle touche le plafond fièrement. Elle s'étend de tout son long sur le mur et nous barre le passage quand ses portes sont ouvertes. Le sucre vanillé, les bouillons Kub, la farine, les assiettes, les verres, les sirops, le cacao, les couverts, les plats, les Tupperware... On dirait qu'elle s'est approprié la cuisine entière, qu'elle n'a laissé que la cuvette à vaisselle et les sacs poubelles aux autres meubles ! On dirait que la maison s'est construite autour d'elle et c'est un peu vrai. Elle rechigne à laisser la deuxième place au frigo. Moins vaniteux mais tout aussi imposant, il ronfle de temps en temps. Comme un chien qui soupire en dormant. Ça fait même sursauter parfois ! A eux deux, ils nous laissent à peine l'espace de s'introduire plus loin. De rejoindre la table ronde, nappée de son inévitable toile cirée, près de la fenêtre. Autour, le visiteur a le choix de se coller au poêle, de prendre le rebord de fenêtre comme assise ou de se coincer sur une chaise près du mur. Dans les trois cas, il est condamné à déjeuner ou dîner ici !
Dans cette pièce encore, et ça ne surprend plus, c'est l'empire du foutoir : jeux de cartes, revues de mots croisés, innombrables cartes postales, et pas une place sur le plan de travail à côté de la cuisinière ! Gamelles, plats, casseroles : on a mangé ici il y a peu, et on mangera encore. La vaisselle propre s'empile sur l'égouttoir comme un immeuble raté, d'un architecte non moins raté. Elle ne donne envie à personne d'y toucher. De toute façon, ça servirait à quoi de la ranger ?

Je choisis de prendre place nulle part. Je ne me sens pas visiteur. Mes souvenirs m'en empêchent. La maison n'est pas tout à fait la même mais la place et le rôle des choses si. C'est rare d'ailleurs les maisons qui ne savent subir qu'un rafraîchissement. Et je n'aime pas les grandes rénovations. D'abord, parce qu'elles me font peur le temps des travaux et ensuite parce qu'elles ont raison du rassurant. Certes, elles satisfont l'envie de nouveauté mais elles ignorent qu'hormis le matériel on range aussi des moments de vie dans certains coins. Et puis, c'est vite fait un oubli. On laisse traîner quelques souvenirs sur la table un matin et hop ! Envolés, disparus, soufflés au temps. On ne peut pas tous les mettre dans nos poches, les plus précieux seulement, et tous n'ont pas pris racine dans l'enfance. C'est pour ça que j'aime les maisons qui changent peu, remplies des bruits, des habitudes, des odeurs qui les ont animées.
Et là, c'est le cas. Je m'y retrouve. Même si tout n'est pas exactement comme je l'ai laissé. Et j'aime ça. Je suis venue pour ça. Même si...
Bruyamment extraite de mes pensées par ma tante et ma sœur, je laisse tomber ma cueillette de souvenirs. Tartes à improviser, rôtis à faire cuire, lard à dégraisser, soupe à finaliser : il y a peu de temps à perdre. On est douze ce soir, seize demain, vingt-huit demain soir et entre soixante-quinze et cent samedi. Alors je remonte mes manches propres, au sens propre. Pour me salir les mains, au sens propre toujours ! Elles seront sales à la fin. Je le sais. Je tiens ça d'Elle.
Ici, de toute façon, quand vous arrivez en dehors de l'heure de l'apéro ou du café, on ne vous propose pas de vous arrêter, on ne vous propose ni à boire ni à manger. On vous propose de participer à la préparation du repas ou à toute autre activité qui se déroule au moment de votre arrivée. C'est une façon de vous faire sentir de la famille, qui que vous soyez, et de vous contraindre à rester boire un verre ou prendre un repas. Vous êtes d'autant moins enclin à refuser que vous avez donné un coup de main. Du moins, pas par politesse. Si vous ne restez pas manger, c'est que vous n'en avez vraiment pas envie. Et l'on respecte votre départ aussi. Ici, vous repartez comme vous arrivez : à l'improviste !

A l'improviste, toujours... voilà le titre de sa partition. Chez Elle, petite dame et grand personnage, l'attention est plus portée sur les autres que sur son intérieur.
Peu importe le nombre que vous soyez, de toute façon, il y a de la place pour tout le monde à condition que tout le monde tienne sa place.
Paroxysme de la simplicité ou simple question de sagesse, chez Elle, vous vous sentez chez vous.
Alors voilà pourquoi vous faites naturellement abstraction du désordre apparent et remettez de l'ordre dans votre propre intérieur. Les grandes personnes ne savent pas reconnaître les grands personnages. Les enfants seulement, mais souvent trop tard, lorsqu'ils sont devenus eux-mêmes de grandes personnes.
A revenir chez Elle, je suis tout à coup redevenue enfant. Et je l'ai reconnue. Elle est une grande dame. Elle était ma grand-mère.

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GérardB · il y a
Comment ne pas aimer ! On s'y voit , on s'y sent bien ! Et pour cause ......
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Elise Lambert-Navy · il y a
il me semble que je le savais déjà ;-) Mais je suis heureuse de savoir qu'il plaît toujours... merci pour ce commentaire plus "publié"!
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Pat Louqick · il y a
Si peu de votes; ce n'est pas mérité et j'ai failli passer à côté... Je ne regarderai plus le nombre de vote !
Dès le début, on sent que c'est une maison familière, à tous. La description en est superbe et sa simplicité n'est qu'une preuve de sensibilité ; bien placée.

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Elise Lambert-Navy · il y a
merci les larmes, bien placées, aux yeux !
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Jean-Luc Ithié · il y a
Très bel hommage ! Beaucoup de sensibilité et de poésie, je vote pour vous sans hésiter !
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Elise Lambert-Navy · il y a
la poésie, je n'ai pas la prétention d'en avoir, mais vous avoir touché par ma sensibilité me fait chaud au coeur ! merci de votre temps consacré à cette lecture
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Bisaigue12 · il y a
Je m' assois, je cherche les légumes pour les éplucher, je suis spontanément de la famille...émouvant!
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Elise Lambert-Navy · il y a
ne les cherchez plus, ils étaient devant vous ! merci d'avoir été là par votre sensibilité!
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Milady Write · il y a
superbe balade olfactive à travers les murs et souvenirs... moi aussi je me sens chez moi! bravo. superbe nouvelle.
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Elise Lambert-Navy · il y a
Chez Elle pour ne pas dire "chez nous" : vous me faites le plus beau commentaire! je suis si heureuse de vous avoir replongé(e) 5 mn dans votre "chez vous" !! mille merci!
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Keith Simmonds · il y a
J'ouvre le bal pour ce portrait de la Nostalgie tangible, ce retour émouvant à la source,
cette appréciation pour un temps précieux à peine révolu! Bravo! Mon vote!
Mes deux œuvres, BAL POPULAIRE et ÉTÉ EN FLAMMES , sont en lice pour
le Grand Prix Été 2016. Je vous invite à venir les lire et les soutenir si le cœur
vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes

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