Chemin de Fer

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Image de Printemps 2014
C'était bien le soubresaut mat, vrombissant, du wagon reprenant sa course qui venait de tirer Alzire de la douce somnolence dans laquelle elle avait cru pouvoir se réfugier, ne serait-ce que quelques minutes.
Sa paupière filtra l'image d'abord floue, puis de plus en plus nette de l'espace confiné dans lequel elle se trouvait, et qu'elle était parvenue à oublier juste quelques instants avant qu'il ne se rappelle à elle, exigu, surchauffé.
Combien de temps avait-elle dormi ?
En face d'elle, les contours d'une jeune femme assise derrière un journal déplié se faisaient plus précis. Elle n'était plus seule désormais dans le compartiment tapissé de moleskine orange, à devoir se contenter du défilement ondoyant d'un paysage de campagne à travers la vitre sale.
« Tout va bien, se dit-elle. Respire, tout va bien ».
Elle tenta de trouver une position moins affaissée, un appui moins douloureux contre le revêtement synthétique de la banquette, qui chuintait au contact de sa peau dénudée. La jeune femme en face d'elle abaissa les larges pages de son journal, laissant son visage apparaître par dessus, souriant, compréhensif. Elle portait les cheveux coupés courts et entourés d'un bandeau de coton. Elle regarda Alzire avec une compassion bienveillante, avant de reprendre sa lecture.
« C'est du mépris que je lis dans les yeux de cette femme qui m'a vue endormie, pensa péniblement Alzire, et qui en sait plus sur moi que je ne l'aurais voulu. Elle m'a souri parce qu'elle était gênée pour moi, moi et les secrets honteux qui ont du s'échapper de mon sommeil, moi et mon corps disgracié, mal vêtu, moi et ma petite valise jaune, éraflée et misérable. »
Alzire tenta de se donner une apparence détachée, regardant avec application à travers le carreau trouble, tirant subrepticement sur le tissu de sa robe pour camoufler ses larges cuisses découvertes. Le défilement frénétique du paysage lui donna une légère sensation de vertige.
Pourquoi fallait-il qu'il fasse aussi chaud ?
« De l'eau, il me faut de l'eau. »
Elle prit appui sur l'accoudoir pour déplier douloureusement ses jambes, cambrer son dos et parvenir à une position debout précaire, instable. Elle se hâta de sortir du compartiment pour éviter d'avoir à croiser un nouveau regard apitoyé de la fille au journal.

Dans le couloir étroit du wagon, Alzire inspira autant d'air frais que possible. Elle entama un parcours chaotique jusqu'au wagon-restaurant, étourdie par les secousses successives et par le rythme chaloupé, lancinant, de l'impact des roues crissantes contre la ferraille de la voie.
Trois hommes en file indienne arrivaient en sens inverse. Il allait falloir les frôler, nécessairement.
Alzire les regardait se tenir aux parois alors qu'ils essayaient de poursuivre leur conversation, malgré l'inconfort de leur disposition. Elle eut l'impression étrange de voir trois versions du même homme, trois étapes successives d'une même maturation réparties sur trois visages différents. Le plus jeune, qui ouvrait la marche, sembla surprendre son regard. Au moment où ils allaient devoir se croiser, il balaya d'un œil clair et indulgent la silhouette d'Alzire, s'arrêtant sur son ventre renflé. Son œil se fit plus doux encore, et son corps tapissa la cloison souplement, laissant un maximum d'espace au passage d'Alzire, qui se faufila les yeux baissés, rougissante. Elle atteignit le wagon-restaurant avec soulagement et commanda un soda.

Arrimée à un tabouret solidement fixé au sol, elle consulta sa montre et constata, la gorge serrée, qu'il lui restait encore près d'une heure de trajet avant d'être jetée, avec sa petite valise jaune, sur le quai de ce village détesté.
Et si Monia n'était pas là, sur le quai ? Si sa sœur, la crispante, l'exaspérante Monia, oubliait simplement de venir la chercher ? Si elle omettait ostensiblement de venir l'accueillir à la gare, au prétexte de démarches impossibles à reporter ? Ou arguant, indécente, que l'émotion et les circonstances l'ont rendue incapable de se déplacer ? Oserait-elle, même dans un moment pareil, tirer avantage de l'arrivée tardive d'Alzire, du court délai nécessaire à son voyage, pour faire mine là encore d'avoir tout pris en charge, d'être plus impliquée, plus efficace, plus insupportablement parfaite et irréprochable que sa sœur, qui aurait pris la liberté pendant ce temps-là de se prélasser trois longues heures dans un train ?
« Oui, elle en est parfaitement capable. »
Alzire, agitée, avait prononcé cette dernière phrase à voix haute sans en avoir conscience.
« Elle ne sera pas là. Je me retrouverai seule sur le quai, avec ma pauvre petite valise jaune, à devoir me remémorer le chemin qui mène à cette maison, et à tourner inlassablement dans le dédale des ruelles de ce funeste village. »
Elle essaya de chasser de son esprit le poison du doute, et chercha à accrocher son regard à quelque chose d'anodin.

De l'autre côté de l'allée centrale, un nourrisson minuscule, terriblement fragile, tétait le sein blanc et marbré d'une femme assise contre la vitre. Alzire fixa le nouveau-né, le sein, ou peut-être était-ce les deux à la fois, elle ne parvenait pas clairement à distinguer les limites qui détouraient l'un de l'autre. Ils se confondaient, fusionnant, absorbés dans un même élan de succion saccadée, vorace, dérisoirement vital. La jeune mère couvait l'enfant d'un regard doux, empreint d'une fierté sereine, enveloppante, protectrice.
Alzire porta une main sur son propre ventre tendu. La vie qui y prenait peut-être racine n'était pas encore perceptible. Aucune ondulation, aucun mouvement latent ne se faisait sentir. Elle soupira, rassurée. Ils devaient se tromper, ce n'était pas possible. Rien ne pouvait germer dans ce ventre honni, nulle vie ne pouvait avoir fait le choix absurde de s'y développer. Comment cela aurait-il pu se produire ? Les enfants ne peuvent naître de rencontres fortuites, dissimulées et aussitôt oubliées, telles qu'Alzire en avait connues ces derniers mois. L'homme aux yeux vairons, lui, peut-être, était de l'espèce de ceux qui peuvent engendrer. Mais non, cela avait été trop rapide, il l'avait à peine regardée, elle ne connaissait pas même son nom. Les enfants ne naissent pas d'hommes dont on ne connaît pas le nom.

Le nourrisson était maintenant endormi, ses lèvres enserrant encore le téton tumescent de sa mère, qui tentait de départager ce qui revenait à son propre corps de ce qui constituait celui de son petit. Elle replaça machinalement le sein dans son enveloppe de dentelles, absorbée par la contemplation de l'enfant, négligeant même de reboutonner son corsage. Le bébé était rassasié, comblé, régurgitant par les commissures le trop-plein de lait visqueux dont on l'avait gavé.
Alzire eut un haut le cœur. Elle retira prestement la main qu'elle avait oubliée sur son ventre. Ce n'était pas possible, rien de tel ne pouvait lui arriver, à elle, maintenant. Il était inimaginable qu'elle donne naissance à quoi que ce soit, fut-ce de l'homme aux yeux vairons – cela pouvait-il être lui ? – pas maintenant, pas alors que dans le même temps elle se rendait dans le village maudit qui l'avait vue grandir, et dont elle s'était échappée dès qu'elle s'était trouvée en mesure de faire.
— Vous attendez un enfant, n'est-ce pas ?
C'était cette jeune femme, en face, qui avait posé la question. Et c'était bien à Alzire qu'elle s'adressait, souriante, la tête légèrement penchée sur le côté, avec quelque chose dans le regard qui semblait lui dire « Nous sommes pareilles l'une et l'autre, n'est-ce pas ? Je suis le reflet de ce que sera ton avenir, tendrement voué à la survie d'une petite créature chétive, d'un être radicalement autre issu de ta chair, et qui deviendra par son existence-même ton unique et souveraine préoccupation ».
Je ne crois pas, non. Je ne sais pas.
Alzire la considérait, hébétée, ne comprenant pas ce qui dans son attitude avait pu autoriser cette étrangère à l'interroger ainsi, d'une manière si scandaleusement impudique et humiliante.
— Vous vous sentez bien ? Vous avez besoin d'aide ?
Alzire ne répondait pas, mortifiée, souhaitant par dessus tout trouver la force de se lever, d'empoigner sa canette tout juste ouverte et de sortir du wagon-restaurant, hautaine et indifférente. Elle n'y parvenait pas.
— Vous partez en vacances ? Où allez-vous ?
La jeune mère, cette fois, avait choisi un ton lénifiant, artificiellement enjoué, finissant d'anéantir Alzire, qui, accablée, se rétracta sur son siège.
— Je me rends dans le village dans lequel j'ai grandi. Ma mère vient de mourir, on l'enterre demain. Il faut vider la maison, payer les dettes. Voilà. C'est là que je vais.
Le sourire de la jeune mère se figea. Sa tête se redressa instantanément, malgré elle, dans un sursaut. Les lèvres restées entrouvertes, elle sembla chercher quelques secondes comment elle avait pu se retrouver dans un tel embarras. Elle allait esquisser une réplique, se voulant probablement désinvolte et réconfortante, mais Alzire trouva enfin la force de se lever, et, laissant sur la tablette sa canette à demi-pleine, sortit précipitamment du wagon-restaurant.

A nouveau projetée dans le couloir qui longeait les compartiments, Alzire s'appuya contre la cloison pour reprendre ses esprits, et donner le temps à sa colère de mourir doucement. Plaquée contre le plastique de la paroi, elle ferma les yeux, portant une main craintive à son ventre, tâchant de visualiser une scène rassurante, sédative. Elle vit la main de l'homme aux yeux vairons s'avancer vers son visage, se poser sur sa joue. Elle sentit le bouillonnement de son sang s'engourdir peu à peu, et entreprit d'arpenter à nouveau le couloir du wagon agité.
Où pouvait-elle aller maintenant, captive comme elle l'était ? Lequel des rares recoins qui s'offraient à elle pouvait-elle investir dans l'espoir d'y trouver un peu de paix, de solitude salvatrice ?
Et où pouvait bien se trouver Monia en cet instant ? Était-elle restée chez elle, à l'abri du petit confort bourgeois qu'elle s'était fabriqué, se distinguant ainsi une bonne fois pour toute de sa sœur qui ne pouvait prétendre qu'à la condescendance ? Ou était-elle bien au volant de sa voiture luxueuse, ostentatoire, sillonnant la campagne à l'orée du village pour venir la chercher sur le quai ?
« Tu n'as plus personne à éblouir maintenant, Monia, songea Alzire dans une ombre. Tu peux remonter à la surface de ce conformisme satisfait dans lequel tu as volontairement sombré, et reprendre un peu d'oxygène. Plus personne ne sera là pour t'admirer et t'applaudir. Descends de ton ridicule piédestal et redeviens ce que tu as toujours été, une piètre petite femme bouffie d'orgueil, se débattant dans une existence enfilée sous contrainte, asservie et consentante aux attentes puériles d'une vieille femme déçue. Non, Monia, je ne serai plus ton faire-valoir, désormais. Ce ne sera plus en comparaison avec moi et ma vie dissolue, instable, que tu pourras te donner l'illusion que tes choix ne sont pas grotesques, que ta petite route impeccable n'est pas vaine, que ton existence entière n'est pas inepte et dérisoire. Il n'y a plus de juge suprême, Monia, nous sommes seules, à présent, seules et nues dans une réalité désolée où plus personne ne nous regarde. »

Le wagon subit une violente secousse, plus ample et plus sèche que les précédentes. Alzire s'amarra de toutes ses forces à la poignée de porte d'un compartiment qui n'était pas le sien. A travers le carreau, dans l'interstice qu'encadraient deux petits rideaux de drap jaune, elle reconnut les trois hommes qu'elles avait croisés dans ce même couloir quelques temps auparavant.
Le visage collé contre la vitre, elle les voyait converser mollement, avachis sur la banquette, seuls occupants de leur petite cellule. Le plus jeune d'entre eux, celui dont l'œil clair l'avait parcourue toute entière, remarqua Alzire et sourit largement.
Mécaniquement, Alzire actionna la poignée métallique. La porte s'ouvrit et elle pénétra dans le compartiment. Elle referma soigneusement derrière elle, oblitérant ainsi le vacarme du couloir, et alla s'asseoir calmement face au jeune homme, qui lui jeta un regard furtif, consentant.
« Il faut que je pense à récupérer ma petite valise jaune, se dit Alzire. Je ne dois pas oublier qu'elle est restée là-bas, calée sur l'étagère au-dessus de ma place, celle qui est vraiment la mienne, face à la fille au journal et aux cheveux coupés. »

Alzire, en proie à une dévorante curiosité, observait les trois hommes. L'un deux reposait alangui contre la fenêtre, oscillant entre veille et sommeil. Le plus âgé égrenait mollement entre ses doigts un petit chapelet de grosses perles de plastique. Il murmurait d'incompréhensibles incantations ponctuées par les hochements de tête approbateurs du plus jeune, recueilli à ses côtés. L'impression étrange, diffuse, que ces trois hommes ne formaient qu'un sur un plan qui n'était pas immédiatement à sa portée revint à l'esprit d'Alzire. Elle tendait l'oreille, cherchant à attraper au vol un mot familier et à partager ainsi, secrètement, une part de leur intimité.
Elle s'aperçut que le vieil homme la fixait de son regard embué, poursuivant son soliloque. Les billes de plastique s'entrechoquaient entre ses doigts, dans un cliquetis bref et régulier, sentencieux. La langue qu'il parlait était étrangère à Alzire. Les mots chuchotés, lointains et mystérieux, revêtait des aspérités rauques, gutturales, qui la berçaient doucement. Bientôt le bruissement du chapelet s'estompa, et le vieil homme, somnolent, laissa sa tête tomber en arrière, la bouche entrouverte, l'œil incomplètement clos resté posé sur Alzire.
Alzire détourna les yeux, mal à l'aise. Elle s'efforça de respirer calmement jusqu'à ce que la tension et l'engourdissement qui l'enserraient se délacent doucement. Elle devina que les traces visibles de son embarras s'estompaient quand elle remarqua que le jeune homme en face d'elle l'observait en souriant.
Il fourragea un instant dans un cabas de plastique posé à ses pieds, et en extirpa une petite bouteille d'eau, qu'il tendit à Alzire avec un hochement de tête encourageant. Alzire prit la bouteille en laissant un regard reconnaissant envelopper son bienfaiteur, et engloutit son contenu en quelques secondes.
« Cela aurait pu être cet homme, pensa Alzire soulagée. Lui est de ceux qui font les enfants. Il m'aurait enlacée tout entière. Il n'aurait pas craint de me livrer son nom, peut-être même m'aurait-il demandé le mien. Nous nous serions connus. Cet homme serait resté, et j'en aurais été heureuse, pleinement heureuse. Oui, cela aurait dû être cet homme. »
Face à elle, l'homme continuait de sourire. Il avait maintenant ouvert un petit livre ancien parcouru de lettrages hermétiques, et son regard allait alternativement de la surface des pages au visage d'Alzire, ostensiblement.
« Toi, Monia, tu n'aurais jamais jeté un regard à un tel homme, n'est-ce pas ? Tu aurais vu son visage simple, son cabas de plastique, les codes méconnus de sa langue, et il aurait été immédiatement banni du champ de ta réalité. Mais je ne suis pas comme toi, Monia. Je me fiche de ce qu'en aurait pensé notre mère, toute absorbée qu'elle est, qu'elle était, par l'imagerie d'une réussite factice contenue dans le cadre de la plus scrupuleuse prudence. Comme elle aurait frémi si je m'étais avancée vers elle en lui disant : voici le père de l'enfant que je porte ! Son regard froid et détaché se serait chargé du plus lourd reproche, de la déception la plus accusatrice, et de cette rancune qu'elle ne réprimait jamais à notre égard, certaine du devoir qui était le nôtre de la combler totalement, de nous écarter à tout prix de la moindre opportunité de nous affranchir de son écrasante autorité. Et toi Monia, bien sûr, trop lâche et trop servile pour te demander si ces désirs étaient réellement les tiens, tu les aurais incorporés immédiatement. Tu aurais refusé la bouteille d'eau tendue par cet inconnu, tu aurais même refusé de t'asseoir face à lui, de partager son oxygène. Tu aurais refusé jusqu'au simple fait de remarquer et d'admettre son existence. Mais je ne suis pas comme toi, Monia. Je ne suis pas comme vous. »

L'obscurité s'abattit comme un couperet sur le compartiment. Le train, à l'approche du village, venait d'entrer dans un tunnel.
Pendant quelques secondes, aucun relief ne se détacha plus de l'épais voile noir qui avait recouvert les voyageurs. En écho à la stupeur dans laquelle ils étaient plongés, ils se tenaient dans le plus profond silence. Seuls le crissement brutal et saccadé du train lancé à pleine vitesse poursuivait sa plainte aiguë, amplifiée maintenant par le boyau de béton dans lequel il se coulait.
Alzire retenait sa respiration, immobile. Il lui semblait percevoir le souffle, long et fauve, de l'homme assis en face d'elle. Elle se concentra sur lui, les yeux grands ouverts dans cette nuit brutale qui paraissait s'éterniser. Le souffle semblait se rapprocher, rôdant autour d'elle. N'était-ce pas la paume d'une main tiède qu'elle sentait irradier doucement sa joue, prête à l'effleurer bientôt ?
Alzire suffoquait. Le souffle inondait maintenant son front. Elle sentait se répandre au fond d'elle un fourmillement d'exaltation qui l'échauffait, la poussant malgré elle à tendre les bras pour y enserrer, peut-être, celui qui l'attendait.
« Est-ce bien cela que tu veux ? »

Une clarté blafarde aveugla le compartiment aussi abruptement que les ténèbres l'avaient englouti un instant auparavant. Le bruit métallique des roues s'estompa. Le paysage derrière la vitre réapparut, éclatant, et maintenant parsemé de petites bâtisses ordinaires qui annonçaient l'entrée imminente du train en gare.
Le cœur d'Alzire se serra. En face d'elle, l'homme regardait le défilement des pavillons ralentir par la fenêtre, et semblait avoir complètement oublié sa présence.
Alzire réunit ses forces pour réprimer la vague de panique qui menaçait de la submerger. Elle tentait vainement de maintenir le rythme régulier de sa respiration, fixant toujours le jeune homme dans une supplication muette, la bouche entrouverte, la poitrine oppressée. Elle crut l'espace d'un instant percevoir au plus profond d'elle-même un mouvement fugace, inédit, qui lui coupa le souffle. Les larmes lui montèrent au yeux.
Dans le couloir, quelques voyageurs commençaient à s'aligner docilement, les uns derrière les autres, leur bagage à la main. Alzire vit se faufiler parmi eux la fille au cheveux courts et au bandeau de coton, qui les doubla et disparut rapidement de sa vue. N'était-ce pas sa petite valise jaune qu'elle tenait à la main ?
Dans le compartiment, les trois hommes s'animèrent et, échangeant quelques paroles impénétrables, engouffrèrent leurs affaires dans le cabas de plastique. Ils se levèrent dans un même mouvement et, sans jeter un seul regard à Alzire, rejoignirent d'un pas lent et synchrone la file d'attente du couloir.
Alzire, égarée, jeta un œil à travers la vitre, et le souvenir fulgurant, implacable, du décor qu'elle retrouvait maintenant la saisit. Elle se leva trop vite et, prise d'un vertige, se jeta sur la porte du compartiment avant que celle-ci ne se referme. Dans le couloir, elle se heurta à la jeune mère intrusive dont le nourrisson fermement emmailloté dans une écharpe aux couleurs vives hurlait de toutes ses forces. Alzire s'immobilisa, tétanisée par la fureur de l'enfant. La jeune mère lui adressa un bref sourire contrit avant la bousculer pour se placer devant elle dans la queue.

Le train s'arrêta enfin, et la file compacte des voyageurs s'ébranla. Alzire tendit le cou dans un geste désespéré pour ne pas perdre de vue le jeune homme, qui empruntait déjà le petit marchepied métallique. Entraînée par le mouvement collectif, elle échoua presque malgré elle sur le quai bordé de platanes et de bancs, dont la banalité contrastait violemment avec l'intime connaissance qu'elle en avait dans les moindres détails.
Le souvenir de chacune des empreintes figées dans le bitume, l'immuable présence des messages obscènes gravés dans le bois, la sinistre permanence du coloris terne des murs, tout cela lui éclata au visage dans un éblouissement douloureux.
« Est-il possible, murmura-t-elle en frémissant, que toutes ces années passées au loin n'aient pas eu de prise ici ? Vais-je retrouver toute chose comme je l'ai laissée, figée, inerte, suspendue à l'attente de mon retour ? »
De l'autre côté de la voie, une silhouette familière et vaguement haïe lui apparut furtivement, tandis que les trois hommes disparaissaient déjà dans l'escalier souterrain menant à l'issue opposée.
« Pourquoi suis-je revenue ? gémissait Alzire, désorientée. Pourquoi continuer à endurer ma peine, alors que plus personne ne m'y condamne ? »
Elle sentait son sang battre contre ses tempes, et au fond d'elle, d'étranges remous s'intensifiaient. En face, la silhouette élégamment vêtue de noire s'était immobilisée à sa hauteur.
Alzire sentit la froideur acerbe de son regard l'atteindre, la happer, et l'envelopper doucement dans un linceul de glace.
Un instant, elle resta pétrifiée, la mâchoire serrée. Sa main se porta à son ventre dans une caresse tremblante, irrépressible. Elle força ses yeux à se détacher lentement du sol pour les braquer droit devant elle, et s'engouffra à son tour dans l'escalier souterrain.

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