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Champolion

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En compétition

Il y a un légionnaire dans la cour ! À deux heures du matin, dans la cour de l’Internat endormi, il y a un légionnaire !
Son képi blanc brille sous la lune et des médailles scintillent sur sa poitrine.
Je suis éducateur dans ce centre qui reçoit de jeunes délinquants et je fais ma ronde. Je dois m’assurer que personne n’a fait le mur et que tous les garçons sont bien dans leur lit.
Je pointe ma lampe de poche vers lui, ses décorations s’illuminent !
Il se dirige vers moi en titubant. Apparemment, il est ivre.
— Chef Jacques est là ?
Chef Jacques ! Il y a bien vingt ans qu’on ne nous appelle plus « chef »…
J’ai entendu dire que du temps des centres de redressement ou des maisons de correction, c’est ainsi qu’on désignait les éducateurs.
— Chef Jacques est là ? Je veux le voir… Dis-lui que Roland est venu le voir.

Peu de temps après mon arrivée, j’avais assisté au pot d’adieu de celui qu’on appelait Chef Jacques. Je me souviens d’une grosse brute toute en muscles qui avait fondu en larmes au deuxième verre de vin.... À son époque, les qualités éducatives importaient peu, les gros bras avaient plus de chances d’être embauchés que les « doux rêveurs » issus des Petits Séminaires ou du scoutisme, volant au secours de l’Enfance en Danger…
Il fallait d’abord et surtout faire le poids. 
Moi, je fais partie de la nouvelle vague, celle qui a patiemment transformé ces sinistres « fabriques de bandits », selon le mot terrible d’André Breton, en centres éducatifs.
Les châtiments corporels et les cachots ont disparu.
Tout ça pour dire que Chef Jacques, c’est vraiment de l’histoire ancienne !
Quel âge peut-il avoir maintenant ? Est-il même encore vivant ?
— Chef Jacques n’est plus là. Il y a longtemps qu’il est parti, dis-je.
— Tu mens ! Conduis-moi à Chef Jacques !
À ce moment, je croise son regard et je sens un grand vide douloureux dans ma poitrine.
« Si, lors d’un entretien ou d’une rencontre, vous éprouvez un sentiment de malaise très pénible, même si aucune parole n’a été prononcée, il y a de grandes chances pour que vous soyez en présence d’un psychopathe. »
La phrase de mon professeur de psychiatrie m’est revenue brutalement.
— Tu mens !
Il a l’obstination caractéristique des ivrognes et je me demande avec inquiétude comment m’en débarrasser.
Il regarde les fenêtres du groupe des Faucons.
— C’était là mon groupe… Il est là, Chef Jacques.
Il me tourne le dos et j’aperçois une baïonnette qui dépasse de sa poche arrière !
Une arme redoutable, entre l’épée et le poignard.
Mon cœur bat comme un fou !
Il y a des bancs sous les arbres dans la cour
— On s’assoit, Roland ?
Il me regarde en silence
— Tu cherches quoi, petit ? À gagner du temps ?
— Non, j’en ai marre d’être debout, c’est tout, dis-je avec une voix un peu rauque que j’aurais préférée plus assurée…
Bien sûr que j’essaie de gagner du temps…
La baïonnette le gêne pour s’asseoir, il la pose à côté de lui !
Ses yeux sont étranges, ils ont l’éclat du métal.
— J’étais là en 54, petit… T’es éducateur ? T’es pas bien gros pour un éducateur.
Il n’y avait que de la terre ici à l’époque. L’unique avenir qu’on nous proposait, c’était garçon de ferme. Moi, j’avais pas envie de pousser des brouettes de fumier toute ma vie. À ma sortie, je me suis engagé dans la Légion, c’est la seule armée qui voulait de nous…
Je suis allé partout où on s’entre-tuait.
Roland se lève brusquement, il se saisit de la baïonnette et la plante dans le banc !
— J’ai tué des mecs, petit. Jamais par plaisir. C’étaient eux ou moi.
Il fixe le sol, la tête dans les mains, reparti dans je ne sais quelle guerre…

— Tu es venu pour tuer Chef Jacques, c’est ça ? dis-je.
Il a sursauté, comme si le fait de m’avoir entendu énoncer crûment ce qu’il n’avait pas l’intention de me dire l’avait brutalement dégrisé. Il arrache la baïonnette du bois et je me demande pendant un instant qui me parait interminable si je ne vais pas être sa première victime....

Il repose doucement l’arme sur le banc et retire son képi. Il n’a pratiquement plus de cheveux.
— Je vais tout te raconter, petit.
Un soir, le ton a monté entre Chef Jacques et mon copain Tony.
Tony avait été placé par le juge parce qu’il se battait tout le temps avec le nouvel ami de sa mère à qui il reprochait d’avoir chassé son père. Il avait tellement horreur de l’injustice qu’on l’avait surnommé « L’avocat »…
Ce soir-là, Chef Jacques avait à nouveau désigné Lionel pour la corvée de vaisselle. C’était sa troisième semaine consécutive.
Lionel était tout petit, avec une tête d’oiseau tombé du nid. Un enfant du samedi soir… Le docteur lui avait dit que quand sa mère l’avait eu, il était aussi bourré qu’elle ! Chef Jacques en avait fait sa bête noire et ne perdait aucune occasion de l’humilier.
Tony a bruyamment défendu Lionel et a reproché son attitude à Chef Jacques devant tout le groupe.
Chef Jacques, d’habitude très impulsif, n’a rien dit.
On est partis se coucher.
Dans le dortoir, tout le monde dormait, j’avais du mal à trouver le sommeil.
Une lampe de poche s’est mise à s’agiter en tremblotant entre les lits.
Chef Jacques s’est approché du lit de Tony.
Il lui a tapé sur l’épaule.
— Lève-toi, petit con
Il a conduit Tony, en pyjama et pieds nus, jusqu’à la porte et j’ai entendu craquer les marches de l’escalier.
Je me suis levé à toute vitesse et j’ai couru derrière eux.
C’est alors que j’ai entendu un bruit sourd…
Dans le noir, je suis pratiquement tombé sur eux, en bas de l’escalier. La lampe éclairait Tony, le visage tout blanc avec du sang qui coulait de son nez et de ses oreilles. Il ne bougeait plus.
Chef Jacques, avec la lumière qui venait par dessous, avait une tête de monstre.
— Qu’est-ce que tu fais là ? Écoute-moi bien, petit con… Il est tombé dans l’escalier. Va pas t’imaginer des choses. Il est tombé dans l’escalier. T’as compris ?
Allez, retourne dans ton lit et n’essaie surtout pas de jouer au petit malin avec moi.
L’enquête a conclu à un malheureux accident.
Je n’ai rien dit.
Je traîne ça depuis des années.

À mes débuts, il se murmurait bien que des choses terribles avaient eu lieu entre ces murs, mais personne ne se risquait à les raconter.
Roland vient de le faire, il semble terrifié comme un petit garçon en pyjama dans le noir
L’ivresse s’estompe doucement. Je l’observe, il a le front plissé et son visage est douloureusement crispé. Dans le même temps, son corps montre de discrets signes d’apaisement. Il l’a racontée à quelqu’un cette horrible soirée, son sac est moins lourd.
J’essaie de deviner…
De qui veut-il se venger en réalité, sinon de lui-même ?
Combien de fois s’est-il reproché de n’avoir pas défendu son ami ?
Combien de fois a-t-il tenté de triturer, réécrire cette histoire, la réduire à un malheureux accident et rien d’autre ?
Après tout, il n’a rien vu et Tony a très bien pu tomber tout seul dans l’escalier…
Mais à chaque fois, la culpabilité revenait, encore plus fort.

— Quel âge avait Jacques quand c’est arrivé ? dis-je.
Je ne pouvais plus dire « Chef », plus maintenant, c’était au-dessus de mes forces.
— Disons cinquante ans, dit Roland.
— Cinquante ans ! Tu te rends compte de l’âge qu’il aurait s’il était encore vivant ?
Roland s’est levé d’un bond.
— Comment ça, s’il était encore vivant ?
Il est essoufflé comme s’il venait de courir.
— Il n’a pas profité longtemps de sa retraite, dis-je. Deux mois après son départ, nous avons appris qu’il s’était fait tuer d’un coup de couteau en voulant séparer deux types qui se battaient.
— Un coup de couteau ?
Tout ceci est inventé... Je viens de tuer Chef Jacques !
Dans mon esprit, il ne s’agit pas de priver Roland de vengeance, mais de l’en dispenser.
Il répète plusieurs fois :
— Un coup de couteau ?
Un long silence s’installe entre nous.
Par-dessus les toits, on aperçoit les premières lueurs de l’aube.
— Je vais m’en aller maintenant, petit.
Il se lève doucement, jette un dernier regard aux murs gris et reprend sa marche, du pas lent que, parait-il, les légionnaires gardent toute leur vie.
— Ta baïonnette, Roland, tu l’as laissée sur le banc.
— Je te l’offre… Fais-en un coupe-papier ou ce que tu voudras…
Sous le porche, il se retourne et me fait un signe de la main
— Il faut être gentil avec les garçons, petit. Ils en ont besoin.

PRIX

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En compétition

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Zouzou · il y a
Une fin apaisante ... pour un contexte vécu dans la terreur..
En lice aussi Poésies et Corps et âme si vous aimez...

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Champolion · il y a
Merci de votre visite Zouzou
Champolion

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Djane Lomi · il y a
votre texte me fait penser à un épisode de cold case...Années 60, une jeune femme plutôt attirée par les filles est alors enfermée dans un centre de re-éducation. Je tairai les méthodes employées mais suis restée marquée par les séances de dernier recours : les électrochocs... terrible...
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Champolion · il y a
Merci beaucoup pour votre visite dans la cour de l'Internat Djane Lomi
Champolion

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AP3 · il y a
Un récit touchant au milieu d'une tension palpable, félicitations
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Champolion · il y a
Je vous remercie beaucoup AP3
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Benjamin Meduris · il y a
J'ai été réellement emballé par cette histoire touchante. Une écriture juste qui porte un beau message !
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Champolion · il y a
Très touché par ton compliment,Benjamin.
Merci beaucoup
Champolion

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Hervé Poudat · il y a
Quand un petit mensonge vient à bout d'une baïonnette. C'est la victoire du cerveau sur les muscles. Bravo Champolion.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-maitre-des-histoires

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Champolion · il y a
Comme quoi...le :"Nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes...." de Mirabeau,ne marche pas partout!
Merci de votre visite Hervé
Champolion

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Joëlle Brethes · il y a
Un très joli récit que j'ai failli louper… Certains métiers obligent, certes, à côtoyer des populations difficiles mais... les professionnels sont parfois eux-mêmes borderline comme le montre ce texte ! Heureusement que la psychologie du gringalet a réussi à calmer l'animosité vengeresse du grand costaud venu venger son ami…
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Champolion · il y a
Merci beaucoup pour ta visite Joëlle!
Champolion

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Gabriel Meunier · il y a
yé souis ravi dé faire fotre connaissance ! superbe, ma che !
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Champolion · il y a
Je vous remercie beaucoup Gabriel
Champolion

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Lélie de Lancey · il y a
Bonsoir Champolion.
Beau geste... Ne pas priver Roland de sa vengeance mais l'en dispenser.... J'aime.
Belle histoire. Belle écriture. Je suis d'accord avec Philippe Huart... On assiste à la scène... Cachée derrière le banc.. On voit... Bravo.

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Champolion · il y a
Merci pour ce gentil commentaire Lélie.
Après tout ce temps,je vous retrouve avec grand plaisir
Champolion

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Lélie de Lancey · il y a
Avec plaisir aussi.
Le temps a vite passé... D'autres travaux d'écriture... Et du coup moins de temps pour le site...

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Philippe Huart · il y a
Franchement, on se croirait proche d'eux, comme des spectateurs qui assistent à la scène. Mes félicitations et mes votes bien entendu.
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Champolion · il y a
Je vous remercie beaucoup pour ce beau compliment,Philippe
Champolion

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M. Iraje · il y a
L'écriture colle au récit, comme une empreinte discrète et indélébile.
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Champolion · il y a
Merci pour le compliment M.Iraje
Champolion

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