Chaussure à son pied

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Longtemps, on rampe sur cette terre comme une chenille, dans l'attente du papillon splendide et diaphane que l'on porte en soi. Et puis le temps passe, la nymphose ne vient pas, on reste larve ... [+]

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Peu avant midi, par un samedi ensoleillé de 1942, Ada marchait en direction de l'église quand le talon de son escarpin se brisa. À cet instant précis où s'emballe le destin, l'engagée volontaire de la Luftwaffe se trouvait à quelques pas de l'atelier de monsieur Robert, unique artisan cordonnier du bourg.
Passant à sa hauteur, un soldat de la Wehrmacht fit un signe de la main auquel sa compatriote ne répondit pas. Chevauchant sa vrombissante motocyclette l'inconnu s'éloigna à jamais. Claudicante, Ada traversa la rue, rajusta calot et chignon avant d'entrer dans la boutique.
Le tintement des grelots mit fin aux messes basses de monsieur Robert, propriétaire de l'échoppe de réparation de chaussures. La jouvencelle agenouillée derrière le comptoir se redressa, fila sans demander son reste, bousculant l'arrivante au passage.
Le quinquagénaire la fit asseoir dans un confortable fauteuil à assise tournante, s'accroupit religieusement face aux genoux serrés de sa cliente. Ada posa son pied nu sur la cuisse de l'artisan tandis qu'il poursuivait mesures et autres manipulations. Satisfait de la tension de la jambe et des hanches de sa cliente, le cordonnier se redressa. Il revint des profondeurs de l'atelier avec une paire de talons aiguilles à plateforme – modèle révolutionnaire en cette année 1942. D'une main large et puissante, il enserra la délicate cheville gainée de nylon, chaussa de cuir noir l'étroit pied féminin. Austère dans son uniforme couleur cendre, l'Allemande observait à la dérobée l'homme se prosternant à ses pieds. Le fixant de ses yeux sombres, elle songeait au père des infortunés Hansel et Gretel : le bûcheron tourmenté du conte de son enfance. Peut-être voyait-elle en monsieur Robert ce père qu'elle n'avait jamais connu.
Rescapé de la bataille de la Somme, le cordonnier au visage de lion lui tendit un verre d'eau. Tandis que le liquide vital s'écoulait dans la gorge de l'Allemande, les pensées du cordonnier dérivèrent. Il se rappela le crachin du champ de bataille, ses étreintes mortelles avec les Boches dans la boue des tranchées.
Chassant ces souvenirs abjects de son esprit, monsieur Robert renonça à étrangler l'Allemande là, au milieu des chaussures en émoi. Plus jamais ça ! Il ne réitérerait pas ses exploits de jadis – pour lesquels la nation reconnaissante l'avait décoré. Prisonnière de son minuscule coffret au fond d'un tiroir obscur, la Croix de Guerre en bronze rendait hommage aux années victorieuses de 1914-1918.
Un staccato métallique se fit entendre dans le lointain. Voletant de-ci de-là en quête de refuge – le rouge-gorge se figea.
Irrésolue à fuir, Ada livra ses lèvres, ses reins à la gueule avide du lion.
Lui offrant sa main, le Poilu entraîna Ada dans l'escalier abrupt menant au galetas. Là, ils se dévêtirent en silence sous les combles du toit. Paumes clouées sur l'acajou, le christ aux bras d'airain ne savait que penser. Ada caressa la face du vieux soldat, but ses larmes puis l'embrassa – comme si c'était la dernière fois. Souffle court, le survivant de la Grande Guerre la renversa sur le flanc, et, avec une délicatesse absolue, trouva refuge en elle. Au clocher tout proche sonna le glas.
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Joël Riou · il y a
Vite fait , bien fait ! Les alertes ont parfois du bon :)
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Patrick Peronne · il y a
Un face-à-face inattendu qu'aurait, je le crois, aimé filmer le Bunuel de - Viva la muerte -. Déroutant et envoûtant ! Je vote et m'abonne à votre page.
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Ombrage lafanelle · il y a
Un texte fort, surprenant. On se laisse prendre par le rythme du récit, visualisant les images que vous décrivez à la perfection. Un désir nuancé, saccadé de plein régime par le passé qui se répète. Mais le corps mis à nu n'a pas d'insigne
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Izia FRANK · il y a
Merci Ombrage lafanelle.
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François B. · il y a
Un texte étonnant, au rythme virevoltant
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JAC B · il y a
Un texte qui traite de valeurs, d'engagement et d'opposition historique qui reculent face au désir humain. C'est bien écrit, je like, bonne cintinuation Izia..
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Alice Merveille · il y a
Un étrange moment suspendu... des images en noir et blanc... bravo !
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Virgo34 · il y a
un récit que j'ai apprécié
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Roll Sisyphus · il y a
J' me suis fait un film !
Ou plutôt des films qui allaient de paire comme les bottes ou les bas nylon, chacun s'accaparant un coin de l'écran.
En contre-point du claquement cadencé, sur les pavés des Champs Élysées, des bottes ferrées comme les sabots des chevaux, la cheville gainée de nylon qui lascivement s'étend sous la caresse du maître des cuirs.
En happy end.
Chacun fit tant et tant que les cœurs s'unirent pour reconstruire et fonder foyers dans ce pays qui nous est devenu commun.

Merci ! En moi cela résonne en noir et blanc.

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Izia FRANK · il y a
Merci Roll. C'est juste. En écho à vos propos, ce récit-souvenir résonne en noir et blanc.
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
C'est en effet très cinématographique, j'aime vraiment.
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Izia FRANK · il y a
Merci Pierre-Hervé.
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Les Histoires de RAC · il y a
Ambiguïté & amour réunis dans un même texte fort pertinent qui pourrait faire l'objet d'une trame cinématographique ♫
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Comme quoi !! j'ai aimé, mon soutien
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Izia FRANK · il y a
Merci Daniel.
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Mireille Béranger · il y a
Voilà un texte surprenant, avec des personnages bien différents de ceux du Silence de la mer... Cette histoire, forte, pourrait faire l'objet d'un court métrage tant vos mots, Izia, sont percutants... Oui, le vieux cordonnier avait raison : "Plus jamais ça"... Et pourtant, les occupants de l'année 1942 étaient là.
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Izia FRANK · il y a
Merci Mireille. Nous sommes déjà passés par là et pourtant nous nous détournons de la sagesse. L'écriture permet d'évoquer, de faire naître des images lors de la lecture. Parfois, les mots deviennent des téléfilms ou sont adaptés au cinéma.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un texte qui provoque les deux grandes puissances du bien et du mal sans que l'on sache où se trouvent ces notions tant l'écriture ne décrit que les émotions .
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Izia FRANK · il y a
Merci Ginette. Équilibre et déséquilibre : trouver le bon dosage entre action et psychologie n'est souvent pas aisé. Cela dépend aussi des attentes du lecteur, de la lectrice.
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Daisy Reuse · il y a
Une scène d'une sombre époque, mais ce texte est lumineux !
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Izia FRANK · il y a
Merci Daisy.
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Camille Berry · il y a
Un texte dont j'aime l'écriture nerveuse. L'ambiguïté des émotions au plus près de la plume...
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Izia FRANK · il y a
Merci Camille.
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Camille Berry · il y a
C'est vraiment un bon texte Izia, comme on n'en voit pas sur le site, de par son originalité et par son écriture précise et c'est vrai un peu comme une scène de cinéma du moins c'est ce que j'ai ressenti...
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Ninn' A · il y a
votre texte m'a perturbée, il contient une forte charge émotionnelle. tout en langueur, des mots et des images distillés au goutte à goutte. j'ai beaucoup aimé.
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Izia FRANK · il y a
Merci Jeanne. Je n'ai pas vraiment de recul sur mon récit. Ce sont les lecteurs et lectrices, qui m'en apprennent le plus...
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Chantal Sourire · il y a
En effet, quand le bien se même au mal et que la vie l'emporte, un texte puissant, bravo !
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Izia FRANK · il y a
Merci Chantal. Au fil de mes lectures, j'améliore mon écriture. Je suis en chemin.
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Eva Dayer · il y a
Intéressant . Un texte inattendu, des relations qui ont bien dû exister ... ( j'ai écrit sur la même année 42 qqc de différent, "La faute de Madeleine''. Si vous êtes curieuse ...)
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Izia FRANK · il y a
Merci Eva. Il est vrai que l'accent a été mis sur les relations homme allemand-femme française. Je pense que les relations femme allemande-homme français (moins nombreuses cependant) se sont aussi concrétisées durant cette période.

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