Chaussure à son pied

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Les livres m'ont sauvée de 7 ans de pension ... et un jour j'ai tenté ma chance , je ne me prends pas au sérieux mais j'écris sérieusement et pour le plaisir du partage et de l'échange  [+]

Image de Automne 2016
Antoine s’éveillait lentement. Il avait pris l’habitude de s’allonger sur la pelouse du parc Monceau et de regarder le ciel, les yeux vides. Il avait dû pour quelque temps abandonner ses enquêtes et confier les dossiers à son associé. « Marlowe and Cie » c’était le nom de leur bureau. Le toubib l’avait arrêté pour déprime et lui avait dit de se mettre au vert.
Les crises de larmes l’avaient épuisé mais la douleur s’était atténuée, il ne sursautait plus au moindre coup de sonnette en pensant qu’elle était là devant lui, de retour, avec sa petite valise mais il ne pouvait plus supporter l’enfermement entre les quatre murs de l’appartement. Là, au milieu des arbres et des fleurs il se sentait bien, il écoutait les cris d’enfants, les appels des mères, les bruits des roues des tricycles ; il souriait au rire des filles, s’amusait à regarder leurs courtes jupes à peine soulevées par le rythme de leurs pas ; là il revivait et s’endormait sous les feuillages près des buissons avec l’espoir qu’au réveil rien ne serait plus pareil.
Il s’était étiré et sa main avait heurté quelque chose, c’était dissimulé sous les feuilles, de couleur rouge : des sandales, avec des talons vertigineux ! Qu’est-ce qu’elles pouvaient bien faire à cet endroit ? Il regarda autour de lui, pensant trouver une belle nana occupée à courir dans l’herbe, enfin délivrée de ses carcans invraisemblables. Car il fallait être complètement cinglé pour porter ça et plutôt doué pour marcher avec ! C’était en tous cas ce qu’il pensait. Il n’avait jamais vu Julia perchée sur des trucs pareils et elle n’en n’était pas moins sexy. Sans compter qu’elle l’aurait dans ce cas dépassé d’une tête. Le soir arrivait quand il se décida à partir. Il avait attendu en vain, guettant une promeneuse au pas hésitant, ou qui ralentissait à sa hauteur, une fille a l’air impatient et le regard préoccupé. Mais le parc était maintenant désert et les sandales semblaient bel et bien abandonnées. Il les avait rapidement fourrées dans son sac à dos et avait quitté précipitamment le parc comme un voleur. Il ne savait trop pourquoi il avait fait ça mais les sandales l’avaient tout de suite fasciné. Décidément il était vraiment mal en point.
Arrivé dans l’appartement il les posa bien en vue sur la table basse. Du 40. Elles étaient en cuir, pratiquement neuves, il remarqua quelques confettis collés sous la semelle du pied droit et sa curiosité ne fit qu’augmenter. Elles avaient donc fait la fête mais Antoine avait beau chercher, il n’avait vu aucune manifestation de ce genre dans le quartier et on ne portait pas de telles chaussures pour aller au supermarché ou promener bébé. Quelqu’un était peut-être venu dans le parc pour des photos, ça se faisait pour les mariages avec tous ces parterres fleuris ces pièces d’eau, les nénuphars, le vert des bambous. Il élimina la mariée, la mère de la mariée, la belle-mère. Une cousine ? Une demoiselle d’honneur ? Il commençait à se dire que le jeu pouvait devenir très amusant pour retrouver la propriétaire. Il savait faire. Son agence était réputée. Et après tout il ne fallait pas perdre la main.
Ce genre d’article ça ne devait pas se vendre dans beaucoup de magasins, avec internet il aurait rapidement fait le tour de la question. Il nota la marque, Pedibus, et se lança. Il finit par les trouver, elles rayonnaient devant ses yeux sur son écran, elles semblaient le narguer. C’était un article de luxe et dans Paris, seuls quatre magasins en proposaient la vente.
Il imprima la liste. Il commencerait dès le lendemain. Cette nuit là Antoine dormit comme un bébé. Ses rêves l’avaient entraîné loin à la poursuite d’une créature de rêve qui se précipitait dans ses bras pour le remercier, il courait sur une plage, la fille roulait dans les vagues et criait en essayant de protéger les sandales du tumulte des flots. La sonnerie du réveil le fit sursauter. Sous la douche il trouva que tout ceci était assez puéril mais comme il ne savait trop quoi faire de sa journée, il se prépara pour la balade qui pouvait se révéler amusante voire stimulante pour son flair. Il remit les sandales dans son sac à dos descendit en courant les escaliers, traversa la rue en sautillant et s’engouffra dans la station Filles du Calvaire. Il n’avait pas de ticket de métro mais ce matin là il sentait de bonne humeur, prêt à piquer un cent mètres avec le contrôleur de la RATP aux trousses.
Il descendit à Opéra et repéra vite le magasin « Au pied de nez. Chaussures de luxe ». Il était apparemment le seul client et il sortit rapidement sa carte de détective. Le vendeur était à peine à peine aimable :
— Désolé mais nous n’allons pas au-delà du 39. Il était visiblement soulagé et fit comprendre à Antoine qu’il avait autre chose à faire.
Le second magasin se trouvait non loin de Sèvres- Babylone. La rue était très animée, bordée de boutiques de luxe. Il avait dû attendre patiemment son tour sous l’œil intrigué des vendeuses. Ici on souriait à peine, c’était sans doute la consigne pour marquer la distance avec la clientèle triée sur le volet. Quand vint son tour et qu’il expliqua sa démarche on se débarrassa assez rapidement de lui :
— Nous n’avons qu’une paire de ces sandales par pointure et le 40 est encore en rayon.
Il lui restait encore deux magasins mais l’image de la fille de son rêve se faisait plus floue, elle ne se roulait plus dans les vagues. Il pensa brusquement que la cousine ou la demoiselle d’honneur arrivait peut-être de province. Mais il serait vite fixé. À la station Abbesses, il reprit légèrement espoir, le magasin était décoré avec une certaine fantaisie et il se détendit en poussant la porte. Pour la première fois on l’accueillit avec le sourire et le vendeur lui donna tous les renseignements dont il disposait sur son ordinateur :
— Le 40 a été vendu à une Mademoiselle Favier, 18 rue Quincampoix. Le cœur d’Antoine se mit à battre. Il touchait peut-être au but. Il se confondit en remerciements rangea sa carte et hâta le pas vers la station de métro. Il descendit à Hôtel de Ville, tout émoustillé à l’idée de découvrir la fille qu’il imaginait grande, blonde, pas farouche mais il se rappela brusquement que l’ancien nom de la rue Quicampoix était la rue des Cocus ! Mauvais présage. Il ne devait pas s’emballer et ne pas oublier que tout ceci n’était qu’un jeu assez stupide qui commençait d’ailleurs à le lasser. Celle qui ouvrit la porte était rousse, plutôt de mauvaise humeur, la clope coincée au coin de la bouche, et quand il lui mit la paire de sandales sous le nez elle se mit à ricaner puis tourna les talons et revint quelques minutes plus tard avec une paire de sandales rouges à la main.
— Je fais du 40, oui et alors ? Qu’est-ce que tu cherches exactement ? Tire toi connard ou j’appelle les flics.
Il faillit abandonner puis réalisa qu’il lui restait un seul magasin, peut-être le bon cette fois ? À la sortie de Bastille il dut marcher longtemps pour trouver le magasin et faillit rebrousser chemin. La devanture était surprenante avec des affiches aux couleurs violentes et quand il poussa la porte d’entrée un flot de rock métal lui brisa les tympans. La vendeuse avec son look gothique s’amusa beaucoup en lui donnant les renseignements. Les sandales avaient été achetées par Camille Dufour, 17 rue Oberkampf. Le jeu redevenait intéressant. Quand il arriva sur le palier il entendit des rythmes tropicaux et cette musique pleine de charme lui donna l’envie de se trémousser. Il sonna à la porte, le cœur battant.
— Je cherche Mademoiselle Camille Dufour.
Le garçon poussa un cri :
— C’est moi Camille, idiot ! Mais t’as trouvé mes pompes. Génial ! On était tellement nazes avec mes potes de la gay pride que je les ai paumées. Allez entre, ne reste pas là planté devant la porte. Tu prendras bien quelque chose.
Antoine était impressionné par le visage imberbe de Camille, sa double rangée de faux cils et son déhanché. Il le suivit. Après tout, il n’avait rien à perdre et ça devenait décidément très amusant. Et lui aussi chaussait du 40.

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Nastasia B · il y a
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Jean-Luc Ithié · il y a
Bravo, c'est très original ! Je me suis laissé embarquer ! Heu... mais je n'irai sans doute pas aussi loin que le héros...;-)
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Utilisateur désactivé · il y a
Un récit fort sympathique, conté avec humour...le fantasme de la fille aux chaussures rouges avec des talons très haut et très fins...je vois, je vois...par contre je suis pas du genre à changer d'avis à l'arrivée! Une bonne nature votre personnage! :))
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Stéphane Gebel de Gebhardt · il y a
ha ha, encore qui ne sait pas de quel côté son coeur balance...
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Laika · il y a
La vie est pleine de surprises !
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Utilisateur désactivé · il y a
Amusante investigation !
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Laika · il y a
Je me suis bien amusée aussi ..
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Sobier · il y a
J'ai beaucoup aimé cette balade dans Paname.
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Laika · il y a
merci pour ce gentil commentaire.
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Enèle- · il y a
J‘ai passe un bon moment, bien amene. Mon vote
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Laika · il y a
Tant mieux ,ça me fait plaisir et merci pour votre vote.
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Dominique Hilloulin · il y a
Moi qui ne suis pas parisien , j'ai posé un plan de paris sur la table et j'ai suivi le parcours du détective en lisant votre nouvelle ! la chute est bien emmenée, compliments .Mon vote.
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Laika · il y a
Sympa...et merci pour votre vote.Il commençait à être fatigué le pauvre , il faut dire que je lui ai fait faire un sacré tour sans parler des changements ...il méritait bien une pause chez Camille !!!
Cordialement

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Laika · il y a
Question d'entraînement ...merci pour votre lecture bienveillante!
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Korete · il y a
Quand on fait des pieds et des mains pour obtenir quelque chose on en arrive parfois à être dans ses petits souliers. mais qui sait? Le personnage va peut-être retomber sur ses pieds. Mon vote, à main levée s'il le faut.

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