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Chaton Mireille

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PierB

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Julie le surveillait à la dérobée. Cela devait faire au moins dix fois qu’il regardait sa montre. Depuis quelque temps, elle avait noté un changement certain : jovial, frétillant, presque remuant. Rien à voir avec le morne collègue qui était son vis à vis depuis des années.

Thomas jeta un coup d’œil à sa montre, il voyait bien que Julie l’observait. Quel fléau cette femme !

17 heures pile.
Enfin.
Thomas se leva. D’une voix légère : « Bon, Julie, à demain ? Bonne soirée. »
Il s’évanouit dans le couloir, sans attendre la réponse de Julie.

- Oui, oui c’est ça, bonne soirée, répondit sa collègue, sans lever les yeux de son écran.

Ils partageaient depuis des années le même bureau, au quatrième étage d’une grosse compagnie d’assurances, SAFELIFE. L’un en face de l’autre, huit heures par jour.

Ils avaient même partagé d’avantage que ce bureau étriqué.

Julie se souvenait de chaque détail de cette soirée, la fête de Noël organisée pour les employés de la SAFELIFE. Elle y était allée par habitude, et surtout parce qu’elle n’avait pas souvent l’occasion de sortir. Avait-elle eu une intuition ce soir là ? Elle avait pris un soin particulier à s’habiller et pour une fois, se maquiller ; elle était ressortie acheter du mascara et du brillant à lèvres au Monoprix en bas de chez elle.
Et il était arrivé quelque chose. Thomas était entré dans sa vie ce soir-là, mais pas comme quand il pénétrait dans le bureau tous les matins. D’ordinaire réservé, plutôt gauche, il avait dû boire un peu trop au buffet ; tout était à volonté.
Il avait eu un geste vers elle, elle avait pensé qu’il l’invitait à danser, et ils s’étaient retrouvés l’un contre l’autre, à tanguer maladroitement sur une version interminable de Hotel California.

Un peu plus tard, il l’avait embrassée ; sur le parking de la salle des fêtes. Puis il l’avait raccompagnée chez elle, à pied. Le trajet fut silencieux, chacun devant se demander à quoi pouvait bien penser l’autre. Julie était obnubilée par une question : et s’il veut monter ?
Mais arrivés devant l’immeuble où elle habitait, il l’avait regardée, un peu embarrassé, sans doute un peu dégrisé ; il l’avait finalement à nouveau embrassée.
Assez longtemps pour que Julie frissonne. Elle n’avait pas embrassé beaucoup d’hommes avant Thomas, mais ce baiser avait entrouvert chez elle un monde de sensations qu’elle aurait volontiers exploré d’avantage.

Puis, ils s’étaient mis à sortir ensemble, régulièrement : une fois par semaine au ciné, puis le dimanche après-midi une balade au parc, avec petite halte sur un banc judicieusement noyé dans d’épais buissons.
Des baisers, pendant quelques longues minutes, qui laissaient Julie sur sa faim.

Jusqu’au jour où Thomas lui avait dit que c’était mieux qu’ils cessent de se voir ainsi, qu’il ne se sentait pas prêt. Pas prêt ? Que voulait-il dire ? Julie n’avait pas protesté, et ils avaient repris leur face à face morose tous les jours ouvrés, de 8 à 17 h.
C’était il y a 2 ans.

Thomas se dépêchait de rejoindre sa station de métro. Il avait hâte de retrouver son petit « chez lui », sa paix et surtout son ordinateur.
Depuis qu’il avait acheté cet engin, sa vie avait changé. Il avait un peu ramé au début mais après un stage révélateur, il avait découvert internet et toutes ses possibilités.

Dont les sites spécialisés pour célibataires.

Sa vie s’était alors animée. Il avait mis du temps pour choisir le pseudo qui le définissait le mieux. Ce serait Timidédoux. Il avait composé un message dont il était assez content et l’avait passé au correcteur orthographique.
Thomas avait enfin coché rêveusement les attributs physiques et moraux de celle qu’il cherchait. Il savait exactement ce qu’il voulait ; une femme, plutôt petite, mince, brune, souriante, gentille et douce, aimant la nature, les animaux, non fumeuse, adepte des jeux de société et de randonnées.

Il y en avait forcément une comme cela, dans les centaines de milliers de femmes qui étaient annoncées.

Depuis le temps qu’il souffrait de sa solitude.

Il y avait bien eu Julie. Mais Julie, c’était un accident. Elle l’avait invité à danser, il n’avait pas osé refuser. C’était sa collègue tout de même.
Et s’il n’avait pas trop bu, jamais il n’aurait même songé à l’embrasser.
Non qu’elle soit moche (en même temps ce n’était pas franchement une beauté), mais ce n’était pas du tout son type ; ensuite il s’était trouvé empêtré dans une relation qu’il n’avait pas voulue. Il avait assumé son baiser de trop pendant quelques mois, puis il avait pris son courage à deux mains et avait rompu.

Mais depuis trois semaines, il avait trouvé. Une jeune femme, qui répondait au doux pseudo de ChatonMireille, avait un jour visité sa fiche et l’avait mis dans ses favoris. Ils avaient alors commencé à échanger des mails très honnêtes.
Dans ses messages, il devinait toute la douceur et la féminité qu’il cherchait. Elle travaillait dans une crèche, s’occupait d’enfants ; elle aurait bien voulu en avoir mais bon, l’occasion ne s’était pas présentée...

Depuis, il se hâtait tous les soirs, le plaisir et l’impatience le revigorait sur le chemin du retour. Ils passaient parfois jusqu’à deux heures à se raconter leur vie, leurs envies, leurs rêves.
Au début, il lisait ses mails au travail, mais lorsque ChatonMireille était entrée dans sa vie, il avait décidé que son bureau n’était pas un décor digne de l’histoire virtuelle qu’il était en train de vivre.

Sans prendre la peine de retirer son manteau, il alluma son PC, alla se chauffer une boîte de raviolis, qu’il mangerait en lisant et relisant tous ses messages, comme il le faisait depuis le début ; il prendrait un verre de vin et finirait avec une tablette de chocolat.

Et surtout, ce soir, il allait demander à ChatonMireille s’ils pouvaient échanger des photos. Il ne rêvait plus que de cela maintenant. La voir, découvrir son visage, contempler son sourire. Il fantasmait de plus en plus tous les soirs. C’était devenu intolérable.
Timidédoux composa un joli mail, qu’il termina en demandant si elle acceptait de lui envoyer une photo.
Puis il se leva et vaqua aux rares tâches ménagères que lui imposait son petit studio. Il plia son linge, rangea des factures.
Et allait de temps en temps regarder si la réponse était arrivée.

20 heures.
« Cher Thomas
Merci de votre message qui m’a bien fait plaisir, comme tous les soirs quand je rentre du travail.
Je comprends que vous souhaitiez une photo. Ne voulez-vous pas commencer et m’envoyer la vôtre en premier ?
Sinon, ma journée s’est bien passée ; nous avons un nouveau petit, il est trop mignon...etc »

Mais c’est bien sûr ! Il aurait dû proposer d’envoyer d’abord sa photo ! Quel goujat il faisait !
Il fouilla son ordinateur. Sa sœur lui avait envoyé les photos de Noël . Une seule était à peu près possible, mais il avait son neveu dans les bras et la tête du gamin venait manger le menton de Thomas.
En même temps, il était impatient, elle pourrait changer d’avis. Il ouvrit sa photo, rogna l’image jusqu’à ne plus avoir que sa tête avec en bas une petite touffe des cheveux de son neveu.
Les mains tremblantes, il écrivit un nouveau message, joignit la photo et envoya le tout.

Toute la soirée se passa à attendre la réponse. Il ne parvenait à rien faire d’autre. Juste se connecter sans fin pour voir qu’il n’y avait pas de message.
Etait-ce à cause de cette ridicule fausse barbe ? Il alla regarder à nouveau la photo, considéra son visage pendant un moment. Il se trouvait plutôt pas mal sur cette photo. Mais peut-être ne lui plaisait-il pas...
Vers 1 h du matin, il alla se coucher, complètement désemparé, en avait mal au ventre.

La journée du lendemain fut épouvantable. Avant de partir au travail, Thomas avait consulté fébrilement sa boîte aux lettres. Sans succès. Rien que des spams pour des placements juteux ou des propositions loufoques pour améliorer sa virilité.
Il partit au travail, tentant de se rassurer : elle n’avait sans doute pas de photo disponible, allait forcément en faire aujourd’hui et lui envoyer ce soir.

En face de lui, Julie, pleine de sollicitude, lui demandait ce qui n’allait pas, il n’avait décidément pas l’air dans son assiette. Il répondit en maugréant qu’il avait mal à la tête.
A 16 heures, il n’y tint plus. Ce serait insupportable d’attendre d’être à la maison.
Non sans jeter un coup à Julie pour vérifier qu’elle était bien absorbée dans son travail, il lança sa messagerie... Il se sentit plus léger, eut du mal à contenir le large sourire qu’il sentait se dessiner largement sur son visage et ouvrit le message.

Cher Thomas
Merci pour la photo.
Je ne vous ai pas répondu tout de suite, je suis très gênée.
En fait, je vous connais, je vous ai reconnu sur votre photo.
Je regrette mais je ne souhaite pas continuer notre correspondance.
Adieu
Mireille

C’était tout.
Thomas sentit une coulée de plomb lui noyer l’estomac. Vomir. Il allait vomir..
Sans prendre le soin de fermer sa messagerie, il sortit en trombe du bureau.
Mireille me connaît ! Mais enfin, je ne connais pas de Mireille... c’est un pseudo... mais qui est-elle. Il se retournait sur chaque jeune femme brune qu’il croisait dans le couloir. Etait-ce l’une d’elle ? Laquelle ?
Il s’enferma dans les toilettes et rendit son déjeuner.

Julie avait refermé soigneusement le bureau et était allée regarder l’écran de Thomas. Un mauvais sourire de satisfaction apparut sur le visage ingrat.
Elle retourna s’asseoir et se replongea dans son dossier, une femme ivre avait embouti un lampadaire. Les gens sont irrespectueux tout de même.
Au bout d’un moment, Julie cessa de s’intéresser à l’imprudente conductrice. Elle posa les coudes sur le bureau, le menton dans ses poings et ferma ses yeux qui s’embuaient. Puis, ouvrit un tiroir de son bureau, en sortit une pochette ; dedans, une feuille avec quelques mots : Timidédoux, 44 ans, recherche femme petite, plutôt brune, douce...
Elle considéra les quelques lignes, réduisit le papier en boule et le jeta dans sa corbeille .
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