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Chassez le naturel ...

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Silas

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- Rouge !
- allez, viens Tim !... Tim ! ? Tim ? Qu'attends-tu Tim ! ?...
- le orange !
- mais... c'est au rouge qu'il faut passer...
- non à l'orange, l'oiseau est parti à gauche, il aurait dû partir à droite. Donc, orange.
- mais pourquoi tu as ces idées là Tim, je te l'ai dit pourtant : au rouge on passe, à l'orange on attend puis au vert on laisse passer les voitures. Et les oiseaux, eux, ils vivent leurs vies. Alors maintenant tu te dépêches et arrêtes avec tes sottises.
C'est contraint que Tim traversa, angoissé à l'idée de n'avoir pas respecté l'ordre des choses.
Le chemin pour aller à l’école était assez court pour Tim et sa logique d'enfant de 7 ans, mais beaucoup plus long pour sa mère Wendy, excédée par les résonnements du petit garçon. Il faut dire qu'elle travaillait tellement que cela ne lui laissait pas un moment pour s'en remettre au destin. Pas le temps de bailler aux corneilles, elle enchaînait deux emplois : caissière le jour et des ménages la nuit. Depuis son divorce c'était devenu essentiel au vu des loyers qui ne cessaient d'atteindre les limites du raisonnable : « la révolution commencera quand on sera tous à la rue » affirmait-elle, « l’écart se creuse entre les classes sociales mais il faudra plus que des digicodes pour freiner une marée humaine en colère » disait-elle souvent à qui voulait l'entendre.
Protectrice, elle aimait son fils plus que tout au monde, son petit Timoté, les ailes de son existence. Déjà petit il contemplait le monde qui l'entourait, gazouillant tant et plus à chaque nouveauté, un bébé souriant. Sa mère était si fière qu'il fasse toute ses nuits rapidement. Puis vint le moment où il marcha.
Elle s'en souvenait comme si c’était hier : l'été battait son plein, elle faisait un apéritif avec des amis, le père de Tim était là, athlétique, élancé, un bel homme aux cheveux courts et aux yeux de braise. C'est d'ailleurs grâce à eux qu'elle fut séduite. Tim faisait du quatre-pattes dans le salon ; les discussions, les rigolades allaient bon train tandis qu'une libellule fit son entrée dans la pièce. Personne ne la vit à part Tim, « curieux joujou que celui-ci » se disait-il. Avec ces reflets argentés, au soleil, elle virevoltait puis se posa sur son transat. Timoté, animé par l'envie irrépressible d'attraper son jouet, dans un même élan, avança à quatre-pattes, prit appui sur le guéridon, se hissa sur ses deux jambes encore incertaines, et continua son chemin jusqu'au transat, comme un petit robot aux articulations rigides. Mais l'objet de sa convoitise s'envola par la fenêtre. Quant à lui, il débuta sa vie d'homo érectus sous le regard attentif de sa mère, qui n'en rata pas une miette.
A chaque fois qu'elle racontait cette histoire, Wendy, ne pouvait s’empêcher de comparer cette libellule à une bonne fée qui se serait penchée sur le berceau de son fils pour lui donner un bon départ dans la vie.
De l'eau coula sous les ponts. Le bébé grandit, 17 ans déjà, « les années filent plus vite qu'un lévrier derrière un lapin » se disaient-ils avec sa mère. Son attrait pour les phénomènes naturels grandit aussi, c’était un peu comme s'ils avaient un impact croissant sur lui de jour en jour.
Il était plutôt solitaire. En effet, lorsque les copains sortaient au cinéma pour voir le dernier « bloc buster » à la mode, lui préférait méditer au pied d'un arbre. Cet arbre, que dis-je, Son arbre, avec son tronc imposant et sa charpente robuste dont la cime semblait tutoyer les astres avant de replonger en lianes vers le sol, ce saule pleureur, lui servait d'observatoire. De derrière sa ramure, il voyait le monde s’épanouir. De la petite dame qui promenait son chien à la bande de filles qui venaient lire dans l'herbe en passant par les matchs de foot improvisés... Mais ce qui le passionnait était tout autre ; la météo, les cycles saisonniers, l'arrivée des cygnes dans l'étang, rien ne lui échappait sauf peut être sa propre existence. Le soir venu, il sortait de derrière son miroir sans tain végétal et rentrait chez lui.
Tandis qu'un soir semblable aux autres, à première vue, Tim, trop occupé à observer tout et rien, sur le chemin du retour, suivit un chat qui lui semblait effrayé. Curieux, l'adolescent se détourna de son chemin initial qui devait l'amener à l'arrêt du bus n°56 pour voir où le conduisait ce chat au comportement si étrange. Soudain un chambard lui fit rompre le contact avec le fruit de son obsession, comme s'il était hypnotisé et qu'il revenait à la réalité. Là, il se rendit compte de l'ampleur du drame. Des débris volèrent presque jusqu'à lui, une vision d'horreur, un accident sans précèdent venait de se produire justement au niveau de son arrêt, entre le-dit bus et un poids lourd. Le choc fut frontal, d'une violence inouïe et s'expliquera quelques heures plus tard par un problème mécanique du camion. Le bilan fut lourd et renforça encore un peu plus le garçon dans ses convictions. Ce chat lui aurait sauvé la vie ?
Marqué à tout jamais par cet événement, le garçon devint un homme, la trentaine en pleine force de l'âge, du moins pour tout homme de trente ans, mais pas pour lui. Des « tocs » voilà ce que lui avait dit son psy, mais Tim le savait, c'était plus que cela. Il ne savait pas quoi mais c'était d'une toute autre nature. Cette partie de lui qui lui avait subtilisé une part de son existence ne pouvait pas juste être un témoignage de son incapacité à contrôler ses lubies.
Ce verdict tomba un soir de fin avril, les jours s'étaient adoucis. Il sortait du cabinet, une consultation difficile, remué par des faits passés. Encore dans ses idées, il ouvrit portes et sas à la file pour enfin se retrouver sur le trottoir. Il n'était pas trop loin de chez lui, il n'avait qu'à longer deux pâtés de maison pour être devant sa porte. Sur le chemin, il prenait toujours le temps de passer à l'animalerie de son quartier, ça le détendait.
Donc, pour ne pas déroger à la règle il alla voir ses petits protégés et surtout Chaussette, une femelle bulldog français qu'il affectionnait particulièrement.
Il l'avait surnommé ainsi car la première fois qu'il l'avait vu, elle dormait et était tellement petite, avec son pelage bringé, qu'il avait cru que c'en était une paire, en boule, donnée comme jouet à la fratrie.
A l'arrivée dans la boutique, il fut envahit par une sensation de bien-être. Le contact avec les animaux a cela de surprenant, il a un pouvoir anxiolytique. Tim avançait dans le couloir principal donnant accès de part et d'autre à des rayonnages emplis d'accessoires et autres croquettes en tous genres, qui finissait lui même sur le secteur des poissons et reptiles. Un peu plus loin sur la gauche il y avait les oiseaux, juste à coté les rongeurs et enfin tout au fond, les chats et les chiens. D'un pas décidé, il se rendit donc à l'espace canin. Une fois sur place, il chercha des yeux sa protégée mais sans succès. Il se doutait bien qu'elle serait adoptée un jour mais il trouvait son départ si rapide que c'en était injuste. N'ayant pas le goût à s'ébahir, il dit au revoir à ses petits bouts puis repartit, essayant de ne plus y penser. Quand, au niveau de la caisse, il croisa le regard de la chienne dans un sac de transport tenu par une femme
très attirante, qui ne tarda pas à subjuguer Timoté.
Il faut dire que la vie amoureuse du jeune homme se résumait à trois conquêtes dont les échecs furent très douloureux et, il se l'était juré, il ne se laisserait plus mener en bateau. Dorénavant, ce serait lui qui donnerait les directives dans ses relations. Et pour le coup, ce fut un signe providentiel. Chaussette ne pouvait être adopté que par celle qui deviendrait sa femme. Mais comment faire, il ne la connaissait pas. « Est-elle mariée ? Quels sont ses centres d'intérêts ? Et comment lui faire connaître mon attrait ? » Trop de questionnements qui devaient obligatoirement trouver des réponses avant toute chose. Il s'engagea alors dans une démarche d'investigations qui, d'après lui, ne laisserait pas de place au doute et donc à l'échec.
Il découvrira, durant les quinze jours qui suivront, les petites habitudes de la belle, ce qu'elle faisait dans la vie, ceux qui l'entouraient, où elle travaillait, quand elle allait promener la petite chaussette. C'était d'ailleurs le moment le plus approprié pour agir car c'était un rituel qu'elle aimait effectuer seule, le matin, le midi et le soir plus longuement, donnant plus de temps à Tim. Il lui fallait un plan. Alors tous les soirs il croisait les informations pour ne pas rater son dessein, ressassant cent, mille fois les mêmes choses et ce, sans trouver la faille.
Un soir une colère le prit alors qu'il se torturait le cerveau pour aborder sa dulcinée. « L'amour n'est-il pas un phénomène naturel ? Il doit bien y avoir des tenants et des aboutissants ? » Mais plus il théorisait, plus cela le terrorisait. Le choix devenait de plus en plus dur. Avant son enquête il voulait juste trouver comment attirer son attention, désormais « il veut être aimé ». Ce glissement le mettait dans la position de vainqueur et non plus de postulant. Un pari qu'il devait remporter.
Nous étions le quatre mai, Timoté décida que ce serait aujourd'hui le grand jour. Tout était au point, elle ne pouvait pas lui échapper. L'action se déroulerait dans un tunnel, à l'abri des regards.
Il attendit jusqu'à vingt-et-une heures que celle qui était devenue son obsession sorte avec Chaussette pour lui emboîter le pas, mais pas trop près pour ne pas être repéré. Au bout de la rue, il fallait tourner à droite pour arriver face à un parc grillagé. Le jour tombait peu à peu, ce qui arrangeait bien Tim dans sa filature. Il fallait traverser la rue et, pour ce faire, passer par le seul accès possible, un sous-terrain. Et c'est bien maintenant qu'il allait mettre son plan à exécution. Elle s'engouffra petit à petit vers son destin. Il était vingt-et-une heures dix.
Le lieu était sombre, lugubre, l'écho de chaque pas donnait une sensation d'éternité dans cet espace étroit, éclairé par quelques néons ronronnants et agonisants infiniment. Il était même possible d'observer leurs pulsations par leur intensité qui allait et venait avec la régularité d'un métronome. De quel spectacle ce lieu pourrait-il être le théâtre ? se disait-elle tous les soirs lorsque ses frissons lui raidissaient la nuque juste avant de hâter le pas. Mais ce soir là, elle ne sortira pas indemne de sous-terre.
Vingt-et-une heures trente : elle surgit enfin de l'autre coté, emprunte d'une émotion vive que l'on pouvait lire aisément sur son visage, une enveloppe à la main. Tim, quant à lui, semblait avoir disparu. C'est une fois chez elle qu'elle lira cette lettre, encore toute chose.

«  Chère inconnue,

Je vous écris pour vous exprimer le fond de mon cœur, je n'ai eu de cesse de penser à vous depuis que je vous ai vu dans cette boutique, votre si belle allure et cette chevelure rousse, étincelante m'ont été fatals.
Mais ma timidité et mon manque de confiance en moi m'ont cloué le bec. Tant de tentatives pour rompre la glace ont échoué, j'ai cru devenir fou. Je vous ai guetté, je l'admet, je vous ai observé, c'est indéniable mais cette folie n'a été que constructive.
Je vous ai admiré tel un photographe exécutant des clichés à notre insu et la pureté de ces poses n'ont fait qu'amplifier mon engouement. Excusez mon intrusion. Pourrez-vous seulement y voir la quête d'un chevalier pour vous sauver des griffes du dragon plutôt que le dégoût qu'une telle démarche peut inspirer. Je vous écrit donc pour vous dire que l'animal blessé que je suis ne cherchait qu'à panser ses plaies auprès de la source paisible que vous êtes.
Si le cœur vous en dit, je vous laisse les moyens de me joindre au cas ou vous voudriez en savoir un peu plus sur moi. Et si toutefois je vous ai perdu à jamais, je ne regrette absolument aucun des efforts qui m'ont permis de vous donner à lire cette lettre.


Avec toute la délicatesse que vous inspirez,

Timoté »


C'est toute retournée qu'elle plia la feuille puis la replaça dans son logis. Il lui fallu du temps pour analyser cette situation et un jour de septembre... : « Allo... je suis Hélène... »
Ce soir là, Chaussette eut une sortie moins tardive et un peu plus courte, mais ça ne semblait pas plus la perturber que cela. La sensation du devoir accompli, peut-être ? Qui sait ?...
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Image de Tina37
Tina37 · il y a
Une nouvelle qui sort de l'ordinaire avec un personnage très intéressant. J' aime
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Patricia Burny-Deleau · il y a
C'est un personnage atypique mais attachant. Son histoire prouve qu'il y a du bonheur pour chacun, il suffit de trouver sa chacune. :-) La proximité affective avec les animaux ne pouvait qu'avoir mon adhésion.
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