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Chasses privées

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Nelson Monge

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Qualifié

Raoul engagea sa DS flambant neuve dans l’allée sillonnée d’ornières boueuses. Une pluie glaciale avait repoussé vers le nord les nappes de brouillard qui recouvraient la forêt solognote au lever du jour. Il progressait prudemment, peinant à distinguer à travers le pare-brise embué les buissons qui balayaient parfois la carrosserie. Enfin, les phares jaunes dévoilèrent une maison basse au toit de chaume et aux fenêtres éclairées, nichée au fond d’une clairière. La porte d’entrée était surmontée d’une enseigne en bois à peine lisible : « Relais des Vandeuils ».
La DS se fraya une place entre plusieurs 4x4 garés sans ordre. Raoul vérifia que son fusil était déchargé et rangea les cartouches dans l’emplacement fermé à clé sous son siège. Il avait hâte de se débarrasser de sa veste de chasse trempée.

À l’intérieur, la chaleur le saisit. Entre la grande cheminée et un comptoir de bois sombre, des canapés fatigués voisinaient avec des tables basses. Les abat-jours en peau de porc dessinaient des disques jaunâtres sur les épais plateaux de chêne. Sous les solives sombres, les murs s’ornaient de trophées de sangliers et de cervidés. Sur des étagères, des oiseaux empaillés contemplaient la salle de leur regard vide.
Raoul ignora les clients attablés et se dirigea vers le bar derrière lequel se tenait une accorte femme entre deux âges vêtue d’une robe brune sans forme. Elle leva les yeux :
— Bonjour Professeur, répondit-elle à son salut avec un accent berrichon prononcé. La chasse a été bonne aujourd’hui ?
— Comme d’habitude Raymonde, répondit le médecin. En plus humide...
Après un silence, il reprit :
— Votre chien Calix a-t-il été opéré ?
— La tumeur a été retirée, répondit-elle en baissant la voix.
Raoul esquissa un sourire. Calix n’avait subi aucune intervention, d’autant qu’il n’existait pas. L’échange n’était destiné qu’à vérifier que le visiteur était le bienvenu dans l’arrière-salle. La femme continua :
— Vous serez mieux derrière que dehors.
— C’est sûr, répondit aimablement Raoul.

Après avoir franchi une porte basse en plein cintre, il fut accueilli par une femme blonde dans la quarantaine, vêtue avec élégance d’une jupe de laine, d’un cardigan assorti et les épaules entourées d’un châle de soie aux motifs discrets.
— Bonsoir Professeur, dit-elle, d’une voix mêlant respect et complicité. Je n’étais pas certaine que vous viendriez nous rejoindre. Avec ce temps...
— Il en faudrait plus pour me priver du plaisir de vous voir, répondit galamment Raoul.
— Presque tous nos amis sont ici. Comme si les intempéries aimaient à les rassembler. Ils sont à l’étage, mais ils ne devraient pas tarder à redescendre.
— Je vais les attendre avec un de vos excellents whiskys. Mathilde est-elle avec nous ?
— Bien sûr. Je la préviens de votre venue dès que je la vois.

Débarrassé de son blouson de chasse, Raoul prit place à l’écart dans un vieux fauteuil Chesterfield. D’un regard, il détailla la pièce. Pratiquement rien n’avait changé depuis plus de vingt ans qu’il fréquentait les lieux. Le temps semblait n’avoir aucune prise sur le solide mobilier de chêne, les luminaires en bois de cerfs, les trophées, les scènes de chasses à courre et les natures mortes ornant les murs. Seul le bois d’origine de la cheminée avait laissé place à de solides pierres sombres après un début d’incendie.
Le médecin allongea ses jambes vers l’âtre où rougeoyaient de grosses bûches. Il s’adonnait avec plaisir à la douce torpeur qui l’envahissait, fruit de l’action conjuguée du whisky, de la chaleur et des claquements du bois. Il s’était levé à quatre heures ce matin, et ses paupières s’alourdissaient. En fait, il n’aimait pas la chasse, peut-être même la détestait-il. Il ne trouvait aucun plaisir à développer des trésors de ruse pour tuer des animaux dont le seul tort avait été de se trouver à portée de fusil. Il ne se souvenait d’ailleurs pas de son dernier tir qui avait fait mouche. Il aurait pu se soustraire à ces parties hebdomadaires, mais il aurait alors dû renoncer aux marches dans la campagne, aux rencontres avec ses amis chasseurs dont il respectait la passion, aux repas interminables autour des longues tables de ferme, au final à un rituel aux règles centenaires dont il devinait qu’un jour il disparaîtrait. Il n’en appréciait que plus ces moments. Même son mariage sur le tard avec Marie-Claude, la jolie mais discrète fille du principal actionnaire de la clinique qu’il dirigeait, n’avait pas altéré le rite. Marie-Claude voyait d’ailleurs dans ces absences l’opportunité de s’adonner à sa seule passion, le bridge, qu’elle pratiquait avec ferveur en paire avec un bellâtre aux activités incertaines.

Une main légère se posa sur son épaule, interrompant sa rêverie.
— Mathilde est là. Elle vous attend, annonça Astrid. Si vous le voulez, bien entendu.
Pour Raoul, c’était une évidence, et il ne releva pas.
— Le salon vert est libre ?
— Il a été préparé pour vous.
Le médecin se leva, un peu étourdi par l’alcool et la chaleur. Le salon vert devait son nom aux nombreuses plantes qui y prospéraient à l’abri d’une véranda attenante. Le décor y était encore plus rustique que dans les autres salles. Un canapé, deux fauteuils hors d’âge, une petite console et une grande tapisserie d’Aubusson constituaient le seul mobilier. Un plateau avec une bouteille de vin de Menetou-Salon et la traditionnelle galette de pommes de terre avait été préparé.
Comme à chacune de leurs rencontres, Raoul était surpris par la jeunesse de Mathilde. Elle n’était pas très belle. Sa taille était fine mais son visage portait les stigmates d’une enfance qui l’avait ballottée au sein d’une Yougoslavie qui vivait les prémices des soubresauts de l’émancipation. Ils échangèrent un chaste baiser avant de prendre place sur le canapé, suivant un rituel désormais immuable. Sa robe à fleurs, courte mais sans grâce, remonta, dévoilant d’épais collants de laine sombre.

L’hiver précédent, alors qu’il fêtait au Relais la fermeture de la saison de la chasse, le jour le plus arrosé et le plus débridé de tous, Raoul avait refusé de profiter des charmes tarifés de cette jeune inconnue. La fragilité et la fêlure qu’il avait ressenties en elle avaient réveillé un peu de son humanité assoupie. Ils avaient passé l’heure dûment rémunérée à discuter et Raoul avait compris que l’argent gagné au « Relais des Vandeuils » permettait à la jeune femme de payer ses études. Dès lors, une relation un peu contre nature dans ce lieu s’était instaurée entre eux. Au début, Mathilde n’avait pas compris Raoul et s’était même trouvée un peu vexée du refus du médecin à tout acte sexuel, qu’elle mettait sur le compte d’une répulsion à son encontre. Mais très vite, le rythme de ces rencontres se fit régulier, avec la bienveillante complicité d’Astrid. Raoul lui réglait sa commission et rétribuait largement Mathilde pour l’heure passée en sa compagnie.

En ce jour sinistre de fin d’automne, alors que les rafales balayaient les vitres de la véranda, la jeune femme arborait une sérénité inhabituelle.
— Tu sembles différente aujourd’hui. Que se passe-t-il ?
— J’ai pris une décision. Je vais cesser de passer mes week-ends ici.
— Comment cela ?
— Je veux me consacrer à mes études. J’ai des difficultés avec la langue. J’ai besoin de plus de temps pour travailler.
— Comment vas-tu faire pour payer tes frais ? fut, après la surprise, la première réaction de Raoul.
— J’ai mûrement réfléchi. Ma demande de bourse a été acceptée. Je pourrai aussi donner des cours particuliers. Et j’ai un peu d’argent. Sous ses airs distants, Madame Astrid est généreuse. Et le vôtre, bien sûr, ajouta-t-elle en lui prenant la main.
— Tu as parlé de ta décision ici ?
— Tout le monde est au courant.
— Comment ont-ils réagi ?
— Madame Astrid m’a souhaité bonne chance, mais Raymonde et son mari sont furieux. La plupart des clients aussi. Deux sont vraiment en colère. J’ai cru qu’ils allaient me frapper.
— Ah oui... Lesquels ?
— Je ne sais pas si je peux...
— N’hésite pas. Tout finit par se savoir dans notre petit cercle.
— Il s’agit de Raymond Garnier et d’Edouard de Celles.
Le plus gros concessionnaire automobile de la région et le notaire du village d’à côté. Pas des amis proches de Raoul, mais de bonnes relations. Il avait récemment opéré l’épouse de Garnier d’une tumeur au sein.
— Ne t’inquiète pas. Ils ne sont pas méchants, tenta-t-il de la rassurer.
— Ce n’est pas ma compagnie qu’ils regretteront, mais ils voient d’un mauvais œil le départ de quelqu’un qui connait tous leurs petits secrets. Ils doivent craindre que je parle à leurs femmes ou que je les fasse chanter.
— Je me porterai garant de toi. Quand nous quittes-tu ?
— Madame Astrid m’a demandé de rester jusqu’à Noël. Je lui dois bien cela. Nous nous reverrons encore plusieurs fois, si vous voulez...
— Tu as pris une décision courageuse. Il faut que tu rejoignes Astrid maintenant. Et n’oublie pas cela, conclut-il en lui glissant dans la main une liasse de billets roulés.

Raoul resta seul, pensif. Ces rendez-vous du dimanche soir allaient lui manquer, mais ce n’était pas là sa principale préoccupation. Il connaissait bien ceux qui fréquentaient le Relais. Ils n’allaient pas laisser la jeune femme s’échapper aussi facilement, avec les risques qu’elle présentait pour leur respectabilité. Elle aurait besoin de son aide.
Alors qu’il quittait l’arrière-salle, William, mari de Raymonde et homme à tout faire, interpella le médecin. Il se tenait debout derrière une table sur laquelle étaient entassés des paquets enveloppés de papier journal.
— Professeur. Vous prendrez bien un faisan ? Je les ai tirés ce matin.
D’un geste, Raoul refusa. Il savait comment ces animaux arrivaient là. Rien à voir avec la chasse.

Le dimanche suivant n’avait pas été plus prévenant avec les chasseurs. Le brouillard dense et collant ne s’était dissipé que quelques heures pour laisser place à une timide « culotte de gendarme » vite effacée par des volutes grisâtres qui avaient persisté jusqu’à la nuit.
Raoul participa à la battue. La découverte de la nature qui s’éveillait au petit matin était un moment qu’il vivait avec intensité. Il tira sans conviction plusieurs faisans qui n’y perdirent pas une plume. Le déjeuner dans une ferme, préparé par la femme du métayer, fut pantagruélique et bien arrosé. Face au brouillard qui persistait, les chasseurs décidèrent de ne pas reprendre la partie. Une à une, les voitures quittèrent la vaste cour.

Raoul engagea sa DS dans la sente menant au « Relais des Vandeuils ». Une dizaine de chasseurs se trouvaient déjà dans l’arrière-salle, ainsi que cinq jeunes femmes qu’il y avait déjà vues. Mathilde n’était pas parmi elles. Il salua à la cantonade. Les alcools avaient déjà circulé, et le verbe était haut. Un mécontentement grondait. Depuis toujours, William fournissait à ceux dont la journée se résumait à leur seule présence au Relais, les animaux qu’ils pourraient exhiber à leur retour, gage de leur supposée partie de chasse. Mais ce jour, il venait d’annoncer qu’il n’aurait pas de gibier ce soir.

Indifférent aux palabres, Raoul attendait Mathilde, dégustant un thé tourbé à l’écart. Personne ne l’avait vue du week-end et son absence était à l’origine d’un autre mécontentement. Les paroles apaisantes d’Astrid ne suffisaient pas à calmer les esprits échauffés. Les critiques fusaient.
— Je ne comprends pas. C’est la plus ponctuelle de toutes. Je suppose qu’elle a une raison grave, plaida-t-elle.
— Elle aurait au moins pu vous prévenir, remarqua Garnier, très agressif.
— De toute façon, elle a décidé de partir, renchérit de Celles. Nous ne l’intéressons plus.
— Avec ce qu’elle a gagné ici, elle pourrait être au moins reconnaissante et tenir ses engagements, ajouta un troisième homme.
— Avec cette mentalité, on se demande ce qui va se passer. Je ne serais pas étonné qu’elle fasse parler d’elle plus rapidement qu’on le souhaite. Et pas pour nous remercier.
— Nous ne la laisserons pas faire, affirma Garnier. C’est non seulement l’existence du Relais qui est menacée mais aussi nos familles.
— On pourrait la payer pour son silence ? suggéra de Celles. En nous réunissant tous, nous pourrions collecter une belle somme.
— Et si cela ne lui suffit pas ? L’argent, on y prend vite goût. Il faudrait une solution plus radicale.
— Où la renvoyer dans son pays ?
— Rien ne lui interdirait de revenir.
Sentant que la discussion s’envenimait, Raoul intervint :
— Voyons, Messieurs, un peu de calme. Je connais Mathilde mieux que vous. Ce qu’elle souhaite désormais, c’est l’oubli, de sa part et de la vôtre. Je m’en porte garant : elle ne vous fera aucun mal.
— Tu lui fais confiance ? répliqua Garnier, avec une moue dubitative.
— Totalement. Et dorénavant, je ne veux apprendre aucune pression ni quoique ce soit contre elle. Je me suis bien fait comprendre ? prévint Raoul d’une voix ferme.
Les chasseurs opinèrent en maugréant. Même s’ils désapprouvaient Raoul, son statut, ses participations dans leurs sociétés, son rôle dans la politique locale lui conféraient une influence qu’ils ne pouvaient ignorer.

Plus tard, les allées et venues entre l’arrière-salle et l’étage se firent moins nombreuses. Chacun allait retrouver son quotidien. Mathilde ne viendrait plus et Raoul décida de quitter les lieux. Alors qu’il traversait la cour, il aperçut l’homme à tout faire qui se précipitait dans un hangar à son approche. Raoul l’interpella fermement :
— William, que se passe-t-il aujourd’hui ? Pas de gibier « préparé » ? Nous n’avons jamais vu cela depuis vingt ans.
Le colosse brun et mal rasé, engoncé dans une tenue de camouflage, ne pouvait dissimuler son embarras :
— J’ai dû nettoyer la cage.
— À cette époque ? Ce n’est pas la saison.
— Il y avait des animaux morts. Cela sentait mauvais.
— Et qu’avez-vous fait des autres ? La cage était pleine.
— Je les ai relâchés, avoua-t-il faiblement.
Raoul était de plus en plus surpris. Non seulement cette initiative décevait les habitués, mais elle constituait un manque à gagner important pour William, pourtant toujours à l’affût d’une bonne rentrée financière.
— Pourquoi ne pas les avoir transférés dans les anciennes cages ? Elles auraient fait l’affaire pour quelques jours.
La grosse bouille de William, rougie par l’alcool de l’après-midi, était agitée de tics et ses mains tremblaient. Bien loin de son état normal, hâbleur et péremptoire.
— J’ai du travail, lâcha-t-il, manifestement pressé de mettre fin à la conversation.
Puis, se retournant :
— Ne vous approchez pas des cages. J’ai utilisé un produit très toxique.

L’homme disparut dans l’obscurité. Rien ne se passait décidément comme d’habitude. La dernière remarque avait piqué la curiosité de Raoul. Il se saisit de la lampe torche qu’il conservait dans sa DS et se dirigea vers les cages, normalement utilisées pour laisser grandir le jeune gibier avant de le libérer et de le laisser en pâture aux chasseurs. Mais, sans expérience de la liberté, certains volatiles ne parvenaient même pas à prendre leur envol et étaient abattus au sol.
Les cages étaient situées en bordure de propriété, à cinq cents mètres du Relais. À leur approche, le silence surprit Raoul, habitué aux cris des animaux entassés. La cage principale apparut dans le puissant faisceau, puis en retrait les anciennes cages aux grillages rouillés. Une odeur ressemblant à de l’ammoniac rendait l’air presque irrespirable. Quelle mouche avait piqué William ?
Raoul inspecta les lieux. Le sol était parfaitement propre, débarrassé des déjections habituelles. Des taches brunes maculaient les grillages et les structures de chêne : le sang des animaux. Un poteau d’angle retint son attention, recouvert comme si on avait égorgé un cochon à proximité.
De sa torche, Raoul balaya les futaies qui entouraient la clairière, mais leur densité empêchait au faisceau de les pénétrer. Il fit demi-tour et l’insupportable odeur décrut rapidement. Tout en évitant les ornières et les flaques profondes de l’étroit sentier, il s’interrogeait sur l’absence de Mathilde. Sa disparition au moment où elle renonçait à ses activités au Relais lui semblait une curieuse coïncidence.

Le lundi suivant, Raoul décida d’appeler le doyen de l’université. L’homme de science ignorait tout du Relais et consacrait son temps libre à ses recherches sur les papillons dont il possédait une remarquable collection. À l’annonce du nom du médecin, la secrétaire les mit immédiatement en relation. Raoul lui exposa sa requête :
— Pourrais-tu me renseigner sur une de tes étudiantes ?
— Tout dépend de ce que tu veux savoir et pourquoi.
— Je ne répondrai pas à la dernière question. Dis-toi simplement que c’est important pour moi.
— Secret médical ?
— Je te mentirais si je te répondais oui.
— De quoi s’agit-il exactement ?
— Je voudrais savoir si une étudiante inscrite en seconde année de droit assiste à ses cours.
— Les étudiants font ce qu’ils veulent. On ne tient pas un cahier de présence, objecta le doyen. Mais si elle est assidue, ses professeurs pourront peut-être nous renseigner. Tu as son nom ?
— Je pense que son prénom est Mathilde, mais je n’en suis pas certain. Elle est de nationalité étrangère, vraisemblablement yougoslave.
Raoul perçut un sifflement dans le combiné, suivi d’un léger sarcasme :
— Tu ne me facilites pas la tâche !
— Je sais. Mais, j’ai peur qu’il lui soit arrivé quelque chose.
— Tu la connais d’où ?
— Secret médical, répondit Raoul en riant doucement.
— J’ai compris, répondit son interlocuteur sur le même ton. Je fais le maximum.
Le doyen rappela Raoul chez lui tard le vendredi suivant.
— Je crois que j’ai une réponse concernant ton amie étudiante, commença-t-il.
Raoul ne releva pas le sous-entendu.
— Une seule pourrait correspondre à ta description. Elle s’appelle Marta Kreztilda et elle est de nationalité yougoslave.
— C’est elle, répondit immédiatement Raoul. Le début de son prénom associé à la fin de son nom donne Mathilda.
— Elle a assisté aux cours vendredi dernier. Mais depuis elle a disparu. Elle devait participer, cette semaine, aux partiels du premier trimestre mais elle ne s’est jamais présentée. Son professeur était déçu car c’est une étudiante brillante, quoique très solitaire. Elle risque de perdre le bénéfice de son année si elle ne peut justifier d’une bonne raison pour son absence.
— Tu peux me donner son adresse ? tenta Raoul.
— Désolé, mais c’est confidentiel. Je risque ma place si je vais plus loin.
— Tu as déjà fait beaucoup. Merci.
Les craintes de Raoul se confirmaient. Tout laissait supposer que Mathilde avait disparu le dernier week-end. Que pouvait-il faire ? Demander à la police d’enquêter ? À quel titre ? Il ne fallait pas non plus exclure qu’elle avait volontairement tout abandonné. Ce ne serait pas la première.

Le dimanche suivant, dès son arrivée dans la réserve, Raoul se précipita au « Relais des Vandeuils », où il retrouva Astrid, impeccablement maquillée malgré l’heure matinale. Elle n’avait aucune nouvelle de Mathilde. Une suspicion indéfinissable planait. William, dont le comportement devenait de plus en plus erratique, inquiétait aussi les chasseurs qui, de plus, ne pouvaient pas compter sur ses proies faciles.

Après le petit-déjeuner, Raoul décida d’examiner à nouveau les cages. L’odeur de désinfectant était déjà moins prégnante. La terre avait été retournée à l’intérieur et aux abords de la grande cage.
Alors que le médecin examinait le sol, William sortit comme un diable du sous-bois :
— Qu’est-ce que vous faites ? s’égosilla-t-il dans une explosion de rage. Je vous avais dit de ne pas venir près d’ici. C’est insalubre.
— Je suis médecin. Je sais reconnaître ce qui est insalubre, répondit Raoul d’un ton glacé. Que s’est-il passé ici ? Pourquoi ces produits ?
— C’est à moi d’entretenir ces installations, hurla William.
— En effet, nous vous payons pour cela. Mais c’est notre responsabilité de nous assurer que les sols ne sont pas pollués et que les animaux peuvent vivre normalement.
— Je vous l’ai dit. Plusieurs animaux étaient morts étouffés. Il fallait tout nettoyer.
— Pourtant, les animaux morts ne vous gênent pas quand vous tirez à travers la cage pour les vendre à prix d’or ?
— Vos amis sont prêts à payer le prix fort pour ramener du gibier chez eux. Vous croyez que je pourrais les satisfaire si j’attendais derrière un arbre que les proies se montrent ?
Raoul détestait cette pratique, mais il savait que William avait raison. Il ne fallait pas décevoir les pseudo-chasseurs qui passaient leur temps au Relais. Les cors sonnèrent. Raoul fit demi-tour pour rejoindre la battue.

Alors qu’il s’enfonçait dans le sous-bois par une sente de traverse, une tache de couleur attira son attention. Un morceau de tissu pendait, accroché aux épines d’un framboisier dégarni. Immédiatement, il identifia les taches sombres qui maculaient le lambeau : du sang. Il avait déjà vu ce tissu et fouilla dans sa mémoire. Mathilde portait parfois une jupe du même ton. Il détacha avec soin le tissu et se précipita vers le Relais. Sans demander l’avis à Raymonde, il se saisit du téléphone sur le comptoir et appela les établissements médicaux de la région. Fort de son statut au Conseil de l’Ordre, il leur demanda de vérifier immédiatement si une Marta Kreztilda avait été récemment admise dans leurs services.

Raoul passa le reste de la matinée dans sa DS, passant des hypothèses les plus crédibles au plus folles, indifférent aux aboiements des chiens, aux appels des cors et aux détonations qui résonnaient au loin. Il se joignit à la troupe pour le déjeuner, auquel il ne toucha pratiquement pas, puis rappela les établissements hospitaliers. Aucun n’avait reçu Mathilde. Son scénario le plus sombre devenait le plus crédible : la disparition de Mathilde était liée au Relais et à ceux qui le fréquentaient. S’il avait raison, le scandale allait être énorme. Il voulait découvrir ce qui s’était vraiment passé avant de prévenir les gendarmes.

À la fin de la partie de chasse, alors que le jour déclinait, la plupart des habitués étaient réunis dans l’arrière-salle du Relais. Raoul, après avoir demandé à Astrid de renvoyer les jeunes femmes et à Raymonde de fermer le Relais, intima le silence. Les protestations cessèrent face au ton grave qu’il adopta d’emblée. Garnier et de Celles étaient là, les frères Duroy, propriétaires d’un gros cabinet d’avocats, plusieurs chefs d’entreprise, des commerçants, ainsi que le maire communiste d’un village proche.
L’inquiétude se lisait sur les visages : beaucoup avaient compris qu’ils vivaient les prémices d’une période de turbulences. Debout face au groupe, déterminé, Raoul rappela en quelques mots les circonstances de la disparition de Mathilde, insistant sur la coïncidence avec son projet de renoncer à ses activités au Relais.
— Elle en avait assez de nous et elle a tout plaqué dès qu’elle a eu suffisamment d’argent, c’est aussi simple que cela, répéta encore Garnier.
Plusieurs voix appuyèrent le raisonnement avant que Raoul reprenne d’une voix neutre :
— Vos arguments se tiendraient s’ils n’étaient pas doublement contredits. D’abord, elle ne s’est pas présentée à ses examens alors qu’elle renonçait au Relais justement pour se consacrer à ses études.
— Ou parce qu’on la dégoûtait.
— Je la connais différemment de vous, répondit Raoul. Ce n’est pas une oie blanche lâchée dans le méchant monde. Elle savait ce qu’elle faisait ici, pourquoi elle le faisait et ce qu’elle nous devait.
— Peut-être est-elle malade ? Ou a-t-elle eu un accident ? suggéra une voix.
— Je me suis renseigné, reprit Raoul. Mathilde n’a été admise dans aucun hôpital ni aucune clinique.
— Et si elle était tout simplement rentrée dans son pays ? suggéra un des avocats.
Raoul aurait pu se laisser convaincre par ces arguments s’il n’avait pas eu entre les mains le morceau de tissu maculé de sang. Après un silence, il étala sur la table basse un lambeau orange qu’il sortit précautionneusement de son mouchoir. Les visages blanchirent. Personne n’avait oublié la courte et peu discrète jupe que Mathilde avait arborée à plusieurs reprises.
— Je ne vous demande pas si vous reconnaissez ce tissu.
On aurait entendu une mouche voler.
— Vous savez ce que sont ces taches brunes ? ajouta-t-il.
— De la boue ? suggéra de Celles.
— Du sang fraîchement déposé, précisa Raoul d’une voix grave.
— Tu es certain ? demanda Garnier.
— Cela fait trente ans que j’en vois tous les jours.
— Tu veux arriver où ? demanda nerveusement de Celles.
— À une affaire monstrueuse qui nous concerne tous.
— Ne tourne pas autour du pot, s’impatienta l’un des commerçants.
Raoul le regarda et poursuivit sans ménagement :
— Je pense que Mathilde a été tuée sur nos terres. J’ignore si c’est un accident ou un meurtre. Mais je soupçonne l’auteur d’être ici ce soir.
La stupeur envahit les visages et un lourd silence s’établit. Enfin, de Celles reprit la parole :
— Même si tu as raison, la réserve est utilisée par d’autres chasseurs qui ne viennent jamais au Relais et qui peuvent tout aussi être impliqués.
— C’est vrai, reconnut Raoul. Sauf que j’ai trouvé ce lambeau de tissu à cent mètres des cages dans la direction des étangs, une zone marécageuse où on ne chasse pas.
— Tout ça, c’est pure invention, hurla William. Croyez-moi, Messieurs. Pourquoi racontez-vous tous ces mensonges, Monsieur Raoul ?
Le médecin continua, ignorant l’intervention :
— J’ai relevé un autre détail curieux. Un pilier de la grande cage est maculé de sang séché.
— C’est normal, objecta William, de plus en plus agité. C’est là où je tire les faisans que je vends après la chasse.
— Vous en avez tiré combien le week-end dernier ?
— Je ne sais pas, brailla le colosse d’une voix excédée. Peut-être une trentaine.
— Pas de quoi recouvrir ce poteau, objecta Raoul d’une voix dure.
— Va au bout de ton raisonnement, s’impatienta de Celles, dont le visage était devenu cireux.
— Mathilde a été tuée près des cages. Son meurtrier a ensuite tiré le corps vers les étangs, sans se rendre compte qu’une poche de sa jupe avait été arrachée par les framboisiers. Après, je ne sais pas. Soit il l’a enterrée, soit il l’a dissimulée dans un buisson.
— Mais elle n’avait aucune raison de se trouver à cet endroit ! fit remarquer l’un des commerçants.
— C’est pourquoi je pense que quelqu’un l’y a attirée.
— Tu vas prévenir la police ?
— Dès ce soir. Sauf si nous trouvons une autre explication plausible.
Garnier intervint d’une voix où perçait la colère :
— Tu te rends compte des conséquences ? Si ça se trouve, elle réapparaîtra dans une semaine ou deux. Attendons un peu.
— Réfléchis, Astrid, à quelle heure arrivent les filles ? demanda Raoul.
— Le samedi en début d’après-midi. Elles dorment ici et repartent le dimanche soir.
— Mathilde a assisté à ses cours vendredi et personne ne l’a revue depuis. Mon hypothèse est qu’elle a disparu samedi dès son arrivée ici.
— À moins qu’elle ne soit restée chez elle, siffla de Celles.
Presque à l’unisson plusieurs voix clamèrent qu’ils n’étaient pas au Relais à ce moment et ne pouvaient être concernés.
— Je vous crois, car le coupable s’est dénoncé lui-même, annonça le médecin d’une voix grave. William a hurlé à la supercherie quand je vous ai montré le morceau de tissu orange. Il avait raison. C’est le chiffon que j’utilise pour essuyer les vitres de ma voiture et que j’ai trempé dans du sang de faisan.
— Je ne comprends plus rien, soupira de Celles
— William seul savait que le carré orange ne prouvait rien puisque Mathilde ne portait pas sa jupe orange quand il l’a tuée. Le véritable lambeau de tissu est beige clair. Et il est en lieu sûr.
Soudain, le colosse s’affaissa en hurlant dans un des fauteuils. Tous les regards étaient dirigés vers lui. Le visage entre les mains, son grand corps secoué de sanglots, il balbutiait :
— Je ne voulais pas. Je n’avais pas le choix...
Un des avocats intervient :
— Nous avons entendu vos aveux. Ne dites plus rien.
Raoul insista :
— William, il est important que vous nous disiez si c’est un accident. Ou si quelqu’un vous a demandé de le faire.
L’avocat l’interrompit brutalement :
— William, ne dites rien. Tout ceci ne regarde désormais que la justice.

Durant l’heure que mit la police à arriver au Relais, l’homme resta muré dans un silence absolu. Deux policiers durent le soutenir pour qu’il rejoigne, menotté, le fourgon cellulaire. Les chasseurs furent consignés durant toute la nuit, alors que la police scientifique examinait les cages et les buissons alentour. Le corps de Mathilde, criblé de plombs, fut retrouvé au petit matin dans un sous-bois difficile d’accès en bordure des étangs, enveloppé dans une couverture de camouflage. William avait dû prévoir de le faire disparaître plus tard.

Le procès de l’homme de main se déroula une année plus tard et fit grand bruit dans la région. Les activités du Relais furent mises à jour, mais les journaux relatèrent peu cet aspect du dossier car aucune plainte ne fut déposée et aucun délit n’était avéré. William, défendu avec conviction par les deux avocats chasseurs, plaida l’accident alors qu’il tirait les faisans dans la cage, puis la panique, après son geste, qui le poussa à cacher le corps. L’opinion publique ne réagit pas face aux cinq années de prison auxquelles le jury l’avait condamné. Raoul, de son côté, resta convaincu que William n’avait été que l’exécutant d’un ordre venant d’un des chasseurs, mais jamais il ne parvint à exhumer la moindre preuve. Une année plus tard, il liquidait ses affaires en Berry et partait s’installer sur la Côte d’Azur avec sa jeune épouse enceinte. La pêche remplacerait la chasse !

Le « Relais des Vandeuils » est aujourd’hui un gîte très apprécié par les amateurs de randonnées dans la belle forêt solognote.

PRIX

Image de Hiver 2019
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Samia.mbodong · il y a
Une histoire policière fort bien menée avec une magnifique écriture.
La Sologne est un superbe écrin pour ce suspense intensif.
J’ai beaucoup aimé les études de mœurs.
C’est excellent.
Bravo et merci à vous
Samia

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Nelson Monge · il y a
Merci pour ces commentaires élogieux.. Je suis heureux d'avoir pu vous apporter un moment de lecture qui vous aura été agréable.
Nelson

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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour cette histoire attachante ! Mes voix !
Une invitation à découvrir “Le Vortex” qui est en FINALE pour la
Matinale en Cavale 2019, et vous ne serez pas déçu ! Merci
d’avance et bonne soirée! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-vortex-1

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Felix CULPA · il y a
Une histoire qui offre son lot de suspens, entre pratique cynégétique et halieutique, peut-être une noyade sur la côte d'azur lors d'une partie de pêche ?
Mes trois voix pour ce beau moment de lecture !

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Lyriciste Nwar · il y a
Une belle plume je vote
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi des jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Nelson Monge · il y a
Je suis très sensible à votre soutien. Merci.
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AKM · il y a
+3, je vous invite à lire LES MOTS DU CŒUR
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Nelson Monge · il y a
Merci. J'apprécie vivement ces sympathiques encouragements.
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Teddy Soton · il y a
J’ai étais absorbé par cette histoire, j’ai trouvé la fin un peu longue mais tout de même mes voix +4
A mon tour je vous invite à découvrir Frénésie 2.0

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Nelson Monge · il y a
Merci beaucoup pour ce précieux soutien et pour vos commentaires.
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Jusyfa · il y a
Bonsoir Nelson, je découvre avec plaisir, une nouvelle de qualité portée par une plume, elle aussi de qualité. Je vous souhaite bonne chance pour ce prix. Bravo,mon soutien et mon vote +5*****
Julien.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/pour-un-dernier-sourire
Si ce n'est pas encore fait, ce texte est en finale, merci de bien vouloir le soutenir.

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Nelson Monge · il y a
Bonjour. Tous mes remerciements pour ces mots si élogieux.
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JACB · il y a
Certes Nelson vous nous dîtes avoir raconté une fiction mais qu'est-ce qu'elle a comme accents de fait-divers. On est embarqué dans l'atmosphère de l'histoire dès les premiers mots, seule la dernière partie où les chasseurs sont tous confrontés aus questions de Raoul m'a semblé un peu longue sans doute parce que j'avais envie de connaître la fin, c'est là le lot des textes passionnants. Merci et bonne chance.*****
Entre les deux votre cœur balancera peut-être ?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/cavale-d-auteur#
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/se-compter-fleurette#

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Nelson Monge · il y a
Merci beaucoup. Votre commentaire sur le réalisme de cette fiction me touche beaucoup. J'ai longtemps vécu dans la région où je l'ai située. Peut-être en est-ce la raison ?
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Joël Riou · il y a
Un décor d'atmosphère de chasse qui envoûte dès les premières phrases, à la manière des films noirs des années soixante. Les turpitudes des notables solidaires dans le crime sont également bien retranscrites. Seule, la rectitude du médecin humaniste permet à la vérité d'éclater. Un bon petit polar.
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Nelson Monge · il y a
Merci beaucoup pour votre lecture et pour votre lien avec une époque cinématographique qui m'est chère. L'ambiance de ces années est pour moi très propice aux intrigues familiales ou intimes et une source d'inspiration.
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Eddy Bonin · il y a
Bravo Nelson. Le 1er mot a capté direct mon attention. Mon grand-père s'appelait Raoul. Quel prénom mélodieux ! Alors, j'ai lu cette nouvelle avec beaucoup de plaisir et vous ai donné toutes mes voix.
N'hésitez pas à en faire de même si, seulement, ma nouvelle vous plait :) Un voyage au Japon en 3 minutes chrono : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-main-tendue-4
Bonne continuation

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Nelson Monge · il y a
Merci Eddy pour ces commentaires bienveillants. Je suis heureux d'avoir pu ainsi vous rappeler votre grand père. Ce prénom était traditionnel en Sologne il y a quelques dizaines d'années.
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