Chasse party

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J'aime Baudelaire comme un bateau enivré d'absinthe, comme son Albatros perdu sur le pont du voilier. J'aime le surréalisme, "La Beauté sera convulsive ou ne sera pas" Nadja, A Breton. J'aime aussi  [+]

La Terre se réchauffait inexorablement. Les gens se réjouissaient de la météo chaude et ensoleillée. Les décolletés fleurissaient dans les rues et sur les terrasses de cafés. Pendant ce temps-là, d'autres détruisaient la vie par lunettes de tir interposées.

Une bande de chasseurs festoyaient dans leur somptueuse longère cachée au cœur d'un bois privé en Ardenne. La chasse avait été exceptionnelle. Elle marquait la fin de la saison par un repas tout aussi exceptionnel. Et pour cause, le baron Van de Couillet avait confié le soin à son métayer la mission de lâcher quelques sangliers élevés dans une ferme clandestine de l'est de l'Allemagne. En tout, une dizaine de gros mâles dont les défenses eurent tôt fait de faire peur à un chasseur novice. Si grosses que les bestioles arrivaient à peine à se mouvoir, à plus forte raison de courir. Aucune ne survécu, un vrai carnage dans les bois du baron, riche héritier d'une famille flamande. Son château, c'était l'ancienne maison de campagne de ses parents avec une centaine d'hectares de forêt. Un carnage à sens unique, tragique, immonde sans l'ombre d'un soupçon de pitié.
Cette chasse en suivait une autre, quinze jours avant, comme à la foire. Un autre tir aux pipes. Le même fortuné homme de noblesse fit venir pour l'occasion une centaine de faisans d'élevage pour une matinée « d'initiation à la volaille ». C'est ainsi qu'ils disaient. La chasse et son jargon. Les invités triés sur le volet étaient des relations personnelles du porteur de particule. Les infortunés gallinacés jetés d'une grue étaient tombés comme des poids morts. Avec le vents, plumes et sang mélangés retombèrent sur les tireurs endimanchés. C'était ça aussi l'esprit de la chasse, le goût du sang.

Les femmes n'accompagnaient pas leurs maris. Consignées à la longère comme des bouteilles de grands crus, elles s'occupaient des préparatifs du repas. On aurait dit un banquet au temps féodal. Sans surprise, au menu civet de biche et sanglier à la broche gisant au cœur de l'énorme âtre. La carcasse tournait jusqu'à l'écœurement, c'était la solution finale d'une courte histoire de gibier. Le baron supervisait aussi bien le déroulement de la chasse que celui du festin. Il prévoyait toujours tout pour gâter ses hôtes.
Il ne ménageait pas ses efforts pour faire entrer des deniers. Son domaine engloutissait chaque année des sommes gargantuesques. Le baron avait encore de gros travaux de réfection d'une des toitures. Cela valait bien les fastes dont il gratifiait les membres chasseurs. Il leur devait bien ces égards, le baron n'avait aucune raison de craindre pour ses droits de chasse exorbitants.

Cette après-midi-là, ses amis et relations seraient choyés. Monsieur van de Couillet avait dirigé lui-même les opérations depuis sa Land Rover. Avec ses jumelles Swarovski hors de prix, et un talkie-walkie, il avait coordonné la partie comme un commandant de blindé de la seconde guerre mondiale. Sans aucun état d'âme, il avait compté le nombre de bêtes tuées. Il consignait tout dans un carnet. Avec une jubilation non contenue il contemplait les prouesses des chasseurs. Sauf que le gibier ne savait pas se défendre, tout juste fuir la furie humaine. Yvan son chauffeur devait supporter avec stoïcisme les bruyantes exclamations de son illustre patron. On aurait dit un commentateur sportif à la final de la coupe du monde de football. Avant que le dernier coup de feu ne retentisse, Leopold van de Couillet avait coupé à travers champs pour s'enquérir de l'état d'avancement du banquet.
Il ne fut pas déçu. Dès qu'il pénétra la vieille bâtisse, une odeur de viande sauvage, rôtie au feu de bois, vint ravir sa fonction olfactive. Au côté des femmes des chasseurs, sa gouvernante, Géraldine, une pauvre femme qui n'osait jamais le contredire, veillait à la cuisson du civet de biche. Elle avait accepté cette journée en extra à contre cœur, elle haïssait la chasse. Bonne à tout faire, c'est elle qui faisait les basses besognes pour le baron pendant que les dames du monde se pavanaient en jouant aux cuisinières d'opérette. Savaient-elles faire ne fusse qu'une omelette ? « Certainement pas » pensa Géraldine consternée d'être entourée par la haute à marée basse. La plupart liftées et recouvertes de bijoux. « Affligeant » se dit-elle encore. Bien entendu, aucune d'entre elles ne lui adressaient la parole. Géraldine ne faisait pas partie de leur monde. Et elles le faisaient savoir. Le baron avait tout prévu, du champagne à titre spécial pour les braves qui s'en revenaient des bois de l'immense domaine. De grands vins bourguignons bien sûr pour accompagner le repas. Fromages français, dessert et enfin Armagnac 1945, du cellier personnel du baron.
La salle à manger était comme un musée de la chasse au XVIII siècle. Des tableaux des ancêtres du propriétaire des lieux ornaient les murs au milieu de dizaine de trophées. Comble de mauvais goût mais dans l'esprit de l'activité, chaque trophée portait une étiquette. La date, l'heure, le pays et le calibre de l'arme qui avait abattu la bête dont la tête était exposée. Cela faisait beaucoup pour le cœur fragile de Géraldine. Dans le foyer, ce qui restait d'un sanglier finissait de cuire diffusant un fumet des plus agréable pour les amateurs de chair sauvage. Géraldine se sentait prisonnière de cannibale. Cette pensée l'a fait sourire. Et puis, elle ne serait pas seule.

Deux jeunes étudiantes s'occuperaient du service sous sa responsabilité. La bonne Géraldine tremblait d'avoir oublié. Il n'était pas rare qu'elle se fasse réprimander de la plus odieuse façon par son illustre employeur, patron par ailleurs des ateliers « Fines Charcuteries Ardennaises ». C'est elle-même qui avait recruté les filles de salle. Géraldine n'avait pas droit à l'erreur. Elle le savait. Tout se devait d'être parfait, aussi étincelant que l'argenterie de la grand-mère paternelle du baron. Ce dernier lui avait dit « assurez-vous qu'elles soient dociles et surtout présentables, je ne veux pas d'obèse aux dents cariées ». Etrange pour un amateur de gros gibiers et d'accolades viriles. En apercevant du coin des yeux les jeunes filles, il n'avait pas été déçu du choix de sa gouvernante. Sans doute un bon point pour elle. Pourtant, il ne connaissait encore rien de leurs compétences, là encore il fit confiance à Géraldine.
Il se contenta de leur faire un sourire poli sans leur donner la main. « Bonnes pour le service » s'était-il contenté de penser en les reluquant de la tête aux pieds. Dix-sept ans à peine, jolies comme deux cœurs, une blonde, une brune, deux sourires angéliques. « Pas même un minimum de gentillesse » se dit Géraldine, « quel sinistre sire ». Toutes les deux étaient heureuses de pouvoir se faire un peu d'argent de poche chez Monsieur le Baron. Elles avaient suivi scrupuleusement le protocole. Courbettes de circonstance, chemisier blanc, petit décolleté, jupe légèrement au-dessus des genoux et petites chaussettes blanches. Une table aussi longue que la pièce recouverte par une nappe immaculée, brillait par l'argenterie et les verres en Crystal du Val Saint Lambert qui la recouvraient. Les fenêtres à croisillons laissaient passer une lumière oblique qui réchauffait le bâtiment et qui donnait un faux sentiment de quiétude.
Tout était enfin prêt, quand on entendit arriver les premiers 4X4. Les portières claquaient, les éclats de voix, les rires fusaient de tout le parking. Pas de doute, la chasse avait été bonne. Van de Couillet restait dehors pour accueillir tout le monde et s'assurer que personne ne manquait à l'appel. Ventru jusqu'au menton, il était d'une étonnante vivacité pour ses cent kilos et son mètre nonante. Pas de doute, le baron en imposait. Normal qu'il inspirait une certaine crainte, Géraldine le surnommait Bismarck. Elle ne l'avait jamais vu lever la main sur quiconque mais elle était certaine qu'il en était capable. Il fallait le voir hurler sur ses chiens. Comme l'avait souhaité le baron, la gouvernante et les filles de salles se tenaient raides et droites dans l'entrée pour accueillir la troupe. Déjà à table, les femmes des chasseurs attendaient leurs maris. Une vingtaine d'hommes de tout âge entrèrent un à un suivi du baron hilare. Il le pensait, s'était avant tout « sa fête ». Géraldine en avait déjà la migraine.
Tout semblait se passer comme il l'avait prévu, cela ne l'étonna pas. Normal, c'était un homme fait pour commander. Rien ni personne ne lui résistait. Comme c'est lui qui offrait le luxueux repas, tous s'inclinaient à ses désirs. Le baron était veuf. Par tradition dans sa lignée, on ne se remariait pas après le décès du conjoint. Cela ne l'empêchait pas d'avoir de multiples aventures qui s'arrêtait à la grille de son château. Aucune de ses femmes n'entraient jamais à l'intérieur de l'antre du maître.

Satisfait de l'entrée en matière, il s'est assis tout au bout de la table où un siège de seigneur d'antan l'attendait. Au-dessus de lui, un énorme trophée était suspendu jetant un regard aussi vide que sinistre sur l'assemblée. Pour un repas de fête à la longère, le baron faisait toujours un discours. Après s'être rincé la bouche avec de l'eau minérale, il se leva et sortit d'une poche de son veston une feuille de papier. L'allocution fût brève, il ne fallait pas faire attendre ses protégés. C'était Narcisse faisant de la poésie.
Géraldine avait cuisiné toute la matinée et se sentait épuisée. Et toujours sans aucun merci. Après les applaudissements nourris des convives, les deux jeunes filles apportèrent le champagne millésimé à l'aide de dessertes. Tous se délectaient de ce bond en arrière. Le baron n'avait pas lésiné sur les dépenses. Le Veuve Clicquot pétillait dans les flûtes. Autant dire que les chasseurs et leurs épouses ou maitresses trinquèrent lorgnant sur les autres bouteilles, au baron et aux chasses à venir.

A cette table-là, il n'y avait pas de place pour les petites gens, et encore moins pour Géraldine. Les portefeuilles de ces messieurs-là étaient bien garnis. Les notables de la ville buvaient le précieux liquide sans se soucier du dévouement de Géraldine et de ses aidantes. Certains le sirotaient avec délectation, d'autres le descendaient sans déférence pour le grand vin de Champagne. L'habitude du luxe facile leur faisant perdre tout sens du respect. Ils avaient aperçu le nombre impressionnant de bouteilles à la célèbre étiquette orange. Ils comptaient bien en profiter vu le prix exorbitant du droit de chasse demandé par le baron pour chasser sur ses terres. Voilà pourquoi le maître des lieux les gâtait. Riches et radins. Le baron van de Couillet l'était lui aussi sauf pour ces repas de fêtes. Les filles de salles allaient et venaient avec les flacons pour servir et resservir dans les verres à champagne.

Les deux jeunes filles s'occupaient admirablement bien du service. Elles ne se laissaient pas impressionnées par l'ampleur de la tâche. Le baron qui avait toujours un œil sur tout semblait satisfait par leurs prestations. Sans cesse son regard d'aigle allait de ses invités aux filles. Il scrutait tout, ne manquait rien, surtout pas la beauté des deux jeunes apprenties serveuses qui se déployaient avec grâce. On aurait dit deux libellules voltigeant au-dessus d'une marre dont les crapauds pavoisaient maladroitement. D'autres paires d'yeux ne manquaient pas de les regarder discrètement. Des yeux de prédateurs. Servir toutes ses bouches avides exigeait une chorégraphie stylisée, il ne fallait pas faillir aux règles de l'art de la table. C'était tout aussi beau que du Béjart. Elles penchaient leurs bustes souples, révélant un peu l'éclat de leurs poitrines, se cambraient révélant un peu plus la chute des reins. Leurs gestes étaient fluides et rapides. C'était de la danse. Van de Couillet remarqua qu'il n'était pas le seul à mater les avantages physiques des serveuses. Dans leurs costumes du dimanche c'est vrai qu'elles étaient jolies. Les rayons du soleil à travers les fenêtres soulignaient encore plus leurs charmes adolescents.

Géraldine, la gouvernante du baron, enfermée dans la cuisine préparaient sans relâche la suite du festin. Pour elle, pas un coup d'œil vicieux, pas même un mot de pure courtoisie. C'était sûr, elle préférait rester dans l'anonymat avec ses fourneaux. Elle n'aimait ni la chasse, ni les nantis orgueilleux assis à table qui faisaient la fierté de son patron à particule. Elle se tracassait pour les filles, elle connaissait leurs parents, c'était presque des amis. Elle ne voulait pas que le beau monde ne froisse leur innocence.

L'honneur de découper le sanglier revenait au chasseur qui avait accumulé le plus grand nombre de trophées dans la saison écoulée. C'était Bernard-Henri l'avocat d'affaires. La trentaine bien avancée, c'était la fine gâchette de la bande. Toujours prêt à tirer, il ne ratait presque jamais sa cible. C'était un vrai tueur qui ne revenait jamais bredouille. Il aimait particulièrement piéger les renards. Avec les restes de la chasse, il revenait non loin, attendait qu'un renard vienne se nourrir et tirait. Il arrivait à Bernard-Henri de partir en Pologne chasser avec ses amis, peu importait les dépenses, pourvu que l'ivresse de la chasse fusse bonne. Imbus de sa personne, il était bel homme ce qui ne gâchait pas le tableau, du moins en apparence. Sa femme assise à côté de lui, initia un tonnerre d'applaudissements quand le baron l'invita à se lever pour procéder au partage de la bête tuée par ses soins. Les trois quarts des convives, la fine fleur de la ville, étaient déjà dans un état avancé. Tous de bonnes fourchettes et tous portés sur les bons vins.

Le Gevrey-Chambertin 1989 coulait à flot. Géraldine dégoûtée par tout ce gaspillage de nourriture voyait revenir les nombreux cadavres bourguignons en cuisine. Les filles de salles fatiguaient mais tenaient bon. C'était des filles courageuses, pas non plus des bêtes de somme. La gouvernante les encourageait, toujours à les complimenter sur l'effort fournis. Des cadavres, il y en avait aussi accroché aux murs, par dizaine. Ces chasseurs qui avaient déjà tellement supprimés de vie, sentaient eux même le cadavre. L'ivresse de plus en plus présente parmi les mangeurs de viandes, déliait les langues et les bonnes manières. Ils se lâchaient enfin, riaient des blagues qui fusaient de toute part, racontaient des anecdotes croustillantes. Les éclats de voix claquaient dans les tympans des deux jeunes filles qui n'avaient rien perdus de leurs gestes professionnels. Les liens entre les chasseurs et le baron se resserraient encore. Unis dans la gaudriole. Les bouteilles de Bourgogne s'accumulaient toujours plus nombreuses dans les jambes de Géraldine. Elle allait pouvoir souffler.

Peu à peu les masques tombaient, les confidences fleurissaient dans les conversations. Le baron jubilait, il prenait des notes pas forcément avantageuses. C'était bien d'avoir une carte à abattre, une inimitié arrive si vite. Ce n'était pas un maître chanteur mais un opportuniste. Le baron avait bu aussi mais modérément, ce qui lui laissait un avantage. Il restait lucide. Avec le fromage il y avait encore du vin.

Après le dessert, le baron proposa les traditionnelles liqueurs et digestifs. Peu passèrent leurs tours. Les chambres de la longère les attendaient. Ils ne devaient pas prendre la route. Les taux d'alcoolémie explosaient. Géraldine était sur les rotules, les filles s'encourageaient mutuellement, le festin touchait heureusement à sa fin.
Le baron avait passé une partie de l'après-midi à s'enivrer des serveuses et de l'une ou l'autre femmes de chasseurs. C'était un baiseur invétéré, en société, il cachait bien son jeu. Maintenant l'ivresse s'étendait comme un brouillard toxique dans la salle à manger. Le café prêt dans les thermos pouvait encore attendre. L'heure était toujours aux alcools forts. Géraldine pouvait enfin prendre sa pause. Elle avait pu négocier avec son bourru de patron un peu moins de trois quart d'heure de repos. Le temps pour la gouvernante de digérer toute cette folie dans la chambre de bonne au-dessus des latrines. Les filles de salles géreraient elles-mêmes le café. Elle avait pitié pour les filles qui devaient rester. Pas de pause pour elles. Attendre le retour de la gouvernante. Patienter jusqu'à la lie, servir ces messieurs dames passablement ivres sans broncher. Comme des filles sages, des filles d'origines modestes. Il ne s'agissait plus de pouffer de rire en cuisine, mais de supporter tous les excès dont elles avaient été les témoins discrets. Quand les grands du monde se lâchent, ils ne valent pas mieux que ceux qu'ils méprisent. Les pauvres n'ont pas l'ivresse grossière, quand les nantis se laissent aller, il y a quelque chose de grotesque. On touche au fond de l'âme humaine.

Géraldine dormait, elle n'entendait rien des éclats de voix débridés. Les chasseurs passés depuis un moment aux blagues, les rires gras claquaient dans la pièce au nez et à la barbe des trophées comme d'ultimes coups de feu. L'ambiance prenait une tournure sordide. Les plaisanteries dérapaient sur le sexe. Les hommes se tapaient sur les cuisses, les femmes riaient à outrance, fières de leurs maris. C'était à celui qui se lançait dans le plus osé, le plus vulgaire. Les deux étudiantes se demandaient jusqu'où ces bourgeois se laisseraient aller.

L'alcool qui coulait dans les veines empêchait toute retenue, il n'était plus question de bienséance. Tant pis pour le Gevrey Chambertin grand cru. Le huis clos du festin les préservait. Le café pouvait encore attendre. Les serveuses n'osaient pas arrêter de servir les digestifs et les liqueurs. Le baron rattrapé sur le tard par l'énergie virile se laissait tenter par des poires williams. Et puis, tout dérapa. Stupéfaites, les jeunes femmes passèrent du statut de serveuses à témoin malgré elles. Géraldine toujours absente, les filles n'étaient pas très rassurées. Bénédicte et Nancy s'angoissaient à l'idée de rester seules. Elles n'avaient pas encore été payées. Les chasseurs les plus atteints par le delirium tremens ambiant proposèrent des jeux. Des histoires à caractères sexuels, on passait facilement à des gages puis à des paris. Les hommes avaient laissé tomber la cravate depuis longtemps, leur femme ouvert un peu plus le décolleté. L'excitation gagnait dangereusement les cerveaux désinhibés. Lorsque les étudiantes passaient trop près des mâles en rut, les mains devenaient baladeuses. Ça sentait l'orgie.

Leurs protestations n'y changeaient rien. Leur lucidité accablante. Sûr qu'elles « balanceraient leurs porcs » quand cette maudite farce s'achèverait. Elles furent mises à contribution, enrôlées de force dans le délire collectif. En cœur, les hommes réunis par l'ivresse autant que par leurs situations sociales, réclamèrent un effeuillage. Les jeunes filles étaient prises au piège. Elles jetaient des regards désespérés au baron. Celui-ci sur un ton paternaliste et ferme leur intima l'ordre de rester sages, et surtout consentantes. Toute protestation était impossible, leurs parents avaient trop à perdre si elles n'obéissaient pas aux injonctions de l'homme fort du village. En effet, ils étaient employés dans l'une des entreprises de van de Couillet. Il leur avait dit qu'elles n'étaient plus des oies blanches. Que plus vite elles donnaient satisfaction, plus vite elles seraient payées et s'échapperaient se promettant de ne plus jamais faire un service à une chasse party.

L'impensable surgit. On écarta les chaises, des verres tombèrent par terre. Les femmes gloussaient, elles excitaient leurs hommes. Les spectateurs du show improvisé frappaient dans leurs mains. C'était dément. Un affreux concours de circonstance pour Nancy et Bénédicte. Sans se douter jusqu'où les choses pouvaient tourner, les infortunées serveuses montèrent sur la scène improvisée. Sur la table, sur la nappe blanche au milieu des chandelles et des verres d'alcool. Le baron restait impassible, pire, il approuvait. Il le savait, il s'en réjouissait. Il allait enfin voir ce qui se cachait sous les chemisiers des collégiennes. Il n'avait pas cessé de les mater pendant tout le service, il s'était excité, avait imaginé comment il pourrait les baiser toutes les deux dans son grand lit. Sous l'œil vitreux du trophée d'un cerf, tué deux fois, dans les bois puis condamné à perpétuité à être exhibé sur un mur. Ils avaient tous perdus le sens de la réalité. Dans ces yeux de verres se reflétaient la scène de l'odieux striptease. Les hommes gueulaient, les femmes applaudissaient pour « encourager » les pauvres filles. Quelques bouteilles de Veuve Clicquot qui avaient échappés à la voracité des chasseurs réapparurent. Comme c'étaient des hommes, des vrais, ils pouvaient tout se permettre. Les flacons millésimés passaient de bouches en bouches comme un mauvais joint.

Le champagne coulait sur les vêtements débraillés. Les deux filles sur la table se dandinaient à contre cœur. Elles avaient entrepris de défaire un à un les boutons de leur chemisier. Elles n'osaient regarder personnes de peur d'attiser les pulsions sexuelles. En soutient gorge, cela ne suffit pas. L'assemblée réclama de les voir tomber. Ça tapait du pied, des mains, les femmes des chasseurs aussi saoules qu'eux criaient, leurs hommes sifflaient comme au champ de course. Le baron complètement alcoolisé, n'avait plus d'yeux que pour les seins magnifiques des jeunes filles. La tension était insoutenable. La concupiscence se lisait sur son visage, sur ses grimaces et ses gestes obscènes. D'un geste comme avec ses chiens, le baron sans l'ombre d'une hésitation ordonna.

Les malheureuses fermèrent les yeux un instant qui parut trop long aux goûts douteux des chasseurs. Alors un des leurs se leva sous les hourras de ses pairs. Il s'approcha de la table, tout près des filles. On aurait dit un gladiateur prêt à en découdre. Elles avaient ouvert les yeux. La peur se lisait sur leurs beaux visages. Le type frappait de ses deux mains la table. Il n'était pas question de lui désobéir. Il était presque menaçant. Les mains tremblantes elles dégrafèrent leurs sous-vêtements. Les poitrines nues, splendides jetèrent un moment d'effroi. Ces seins étaient si parfaits que leur pureté failli abolir d'un coup la médiocrité des hommes. Passé le moment de sidération devant un tel spectacle, une femme jalouse hurla « la culotte, la culotte ». Alors tout le monde chanta en cœur « à bas la culotte, à bas la culotte ». Ce que vivait les deux jeunes étudiantes en hôtellerie était horrible. Tout était allé trop loin. C'était cauchemardesque. A leurs pieds, une bande de fous furieux ivres frappaient dans leurs mains, hurlaient. La longère transformée en cabaret infernal devenait le cauchemar des deux serveuses. Les yeux rivés sur les culottes, le baron fantasmait. Il n'était pas le seul, d'autres convives fixaient les slips moulants si bien l'anatomie. Son trop plein d'alcool et de viandes rances lui remontaient des tripes. Il se sentait vivre intensément un droit de cuissage dû à son statut.

Elles savaient que si elles ne s'exécutaient pas, la situation pouvait basculer dans la violence. Presque nues, la tête à hauteur des trophées de chasse, elles semblaient partager avec eux le même malheur. Les filles de salles devenaient les nouveaux trophées de cette chasse party. Un des chasseurs avait sorti son sexe et se masturbait sous les regards amusés de certaines invitées. Un autre caressait l'entrejambe de son épouse tandis que les larmes coulaient abondamment, sans émouvoir, sur les joues des deux adolescentes. Elles ne cherchaient plus l'aide du baron qui était occupé à pétrir le sein de sa voisine. Bénédicte et Nancy baissèrent en même temps leurs slips dévoilant leurs intimités. Soudain un autre chasseur, un riche commerçant d'un village voisin se rua au bord de la table. Sous l'emprise de l'excitation il voulait mieux voir les sexes des malheureuses qui se tordaient pour cacher ce qu'elles pouvaient encore.

La fête ne serait réussie qu'une fois le dessert totalement consommé. On invita les deux trophées à se coucher sur la table. Plus précisément aux deux extrémités de la table. L'orgie n'était plus loin. La peur d'être violées, les victimes de ce délire bestial, obtempérèrent sans personnes pour les secourir. Le baron débraillé, le ventre dégringolant au-dessus du pantalon, apporta le dessert. Les parts furent déposées sur les zones érogènes des filles complètement tétanisées. On écarta les jambes, on posa les pieds sur des chaises, les fesses tout au bord de la table. Une fille pour le baron, l'autre pour le meilleur chasseur de trophées. L'avocat d'affaire véreux. Les deux hommes prêts à gouter leurs parts attendaient sous les encouragements hystériques. Le baron se rinçait les yeux de part et d'autre, les cuisses écartées de Bénédicte, le sexe recouvert de tiramisu.

Il y en avait partout, sur les seins, le ventre. Les filles sanglotaient sans susciter aucune pitié. Tout le monde attendait le signal, le baron salivait. C'était à lui que revenait, la première bouchée. Sans ménagement van de Couillet ouvrit plus encore les cuisses. Contrainte, abandonnée Bénédicte s'attendait à sentir la langue épaisse du baron la fouiller. Elle avait envie de vomir. Il se jeta goulument sur son sexe. A grands coups de langue vorace, il dévorait « son dessert » se dépêchant de « goûter » à ses lèvres intimes. Quand il eut enfin fini, tout le monde pressé autour de lui l'applaudit avec enthousiasme. Van de Couillet contemplait son œuvre. Il avait avalé tout son dessert ou à peu près laissant le sexe de la serveuse tout humide. La femme qu'il n'avait pas cessé de peloter enhardie par l'acte, s'était mise en devoir d'ouvrir la braguette du lécheur. A peine surpris, il la laissa faire. Si tout le monde le réclamait, bien sûr qu'il montrerait toute l'étendue de son pouvoir. Elle lui sortit le sexe et en un tour de main il bandait. Il en avait tant envie, depuis le début. C'était une occasion en or sous les cris d'encouragements de tous ses amis. La femme le masturbait vigoureusement à quelques centimètres de sa victime qui tremblait. Il savourait l'attente. Il se promettait de la prendre avec toute sa fougue. La fille en redemanderait ou non, il s'en foutait, c'était sa chatte qu'il voulait.

A l'autre bout de la table, ce fût au tour de l'avocat. Dans la même position gynécologique, il s'apprêtait à violer Nancy, terrorisée par le cunnilingus forcé. Il attendait le signal du baron. Ses sanglots secouaient tout son corps. Au moment où il se pencha tout près, la langue sortie pour laper sa part sous les regards de tous, une détonation déchira l'atmosphère lubrique de la salle à manger. L'avocat n'eut pas le temps de savourer « son dessert », il s'écroula dans un grand fracas. Une balle venait de lui exploser la tête. Heureusement pour Nancy, c'est une convive les seins à moitié sortis qui reçut en plein visage un amas de chair et de sang. Des hurlements d'excitation succédèrent aux hurlements de terreur. En une fraction de seconde, plus personne n'était saoul. L'heure était grave, l'heure était aux règlements de compte.

Les serveuses se sauvèrent dans la cuisine, les projectiles ne leurs étaient pas destinés. Une deuxième détonation avait claqué, un coup en plein dans le mille du buste du baron qui le fit chanceler. Stupéfait il regardait Géraldine tenir un de ses fusils semi-automatique de gros calibre. Mortellement blessé, il s'effondra en avant sur la table sans pouvoir comprendre d'où sortait sa gouvernante. Il avait rendu l'âme et son repas en même temps. Le carnage dura. Il s'agissait bien d'une tuerie.

La bonne du baron sans aucune émotion, ni la moindre pitié n'épargna personne sauf les deux étudiantes. Des munitions elle en avait. Les yeux du splendide cerf, semblaient avoir repris vie. Ils brillaient de haine comme ceux de Géraldine. Certains chasseurs et leurs femmes, en vain essayèrent de fuir. D'autres avaient en vain implorés la pitié de la tueuse implacable.

Par une des fenêtres, en revenant de sa longue pause, Géraldine qui s'était assoupie, avait vu le spectacle épouvantable. Le sang s'était glacé dans ses veines, son cœur à jamais s'était fermé. Haïssant autant la chasse que la baron, déterminée, elle avait brisé une vitre de la voiture de son patron pour s'emparer de deux de ses armes. Elle savait s'en servir, son père lui avait appris. Les corps ensanglantés des chasseurs et de leurs femmes à demi nus, jonchaient le sol du salon dans des positions absurdes. Leurs morts violentes avaient figé leurs grimaces d'incrédulité et d'effroi.
Et pendant ce temps-là, tandis que Géraldine contemplait sa vengeance, les bêtes que les chasseurs avaient abattus le matin même avaient commencés à pourrir dans le coffre de leurs tous terrains de luxe.
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