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Athéna

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1

— Charles. Comment c'était ton enfance ? Tu ne m'en parles jamais...
— C'est parce que je ne préfère pas y penser.
— Et ton frère... Tu t'entendais bien avec ?

2

Temps sacrifiés à l'enfance.
À ses doux rivages, à son puits de science. Science des émotions, rêves et pourquoi.
5 et 6 ans :
— Pourquoi le soleil il est jaune ?
Charles :
— Et pourquoi la mer elle est bleue ?
Henri :
— Pourquoi la dame elle pleurait tout à l'heure ?
— Et pourquoi oncle Gérard ne nous parle pas ?
Enfance ; doux souvenirs, temps sacrifié pour le futur. Temps pour l'inertie. Et le songe. Enfance. Base édénique. Socle de la vie. Persil dans les plats que notre mère nous faisait, mon frère n'aimait pas, moi je riais. Temps sacrifiés à l'enfance, mon loin rêve éveillé auquel parfois je pense. En mon jardin secret. Et puis j'en jette vite la clef. Enfance, tes souvenirs sont éternels mais à mon frère pas. Se souvient-il seulement de nos pas sur les berges de nos îles, de nos combats contre des milliers d'assaillants que nous livrâmes tant de fois ? De la petite maison vive et claire où nous nous élevions. Pas plus hauts que trois pommes, plus tard fiers comme des micocouliers, et quelque fois colères ?
Enfance. Science des émotions que j'apprenais et que je reprends à chaque pas. Sens de la confusion. Joyeux bordel dynamique de deux bambins quasi jumeaux l'un né aîné d'une année l'autre puîné de l'autre. Charles, Henri. Qui courraient sur cette plage de sable infinie. À Plouhinec, un particulier soir d'avril. Et tant d'autres jours d'étés...
Les horizons rougeoyants ou crépusculaires. Les heures faites de marées hautes basses. Les cris des goélands... L'odeur du sel.
C'est drôle, les souvenirs. C'est empli de couleurs. Les miens ressemblent à des tableaux de Monet. Et s'accompagnent d'un appel : « Charlhenri, Henricharles ! »
Toujours lancé d'un cri. Par des silhouettes inquiètes ou courroucées mais nous nous fichions bien d'elles, allez, ces tendres, autoritaires et longilignes ombrageuses. Qui nous couvaient du regard le jour durant et qui aimaient passer le temps à discuter ou à manger interminablement autour de la vieille table en fer de la cour de notre villa. Elles avaient l'heureuse tendance à se multiplier les heures d'invitations et à se ramollir passablement les temps de vacances.
Comme nous étions terribles alors, soldats combattants de châteaux de sables et de poussière ! Défenseurs de belles Hélène, nous montions à l'assaut de notre chambre ou d'une dune... où nous criions sous l'œil égaré d'un baigneur solitaire.
Rois des fourmis et des herbes sauvages, nous nous faisions juges le lendemain du comportement fourbe et insidieux de notre aînée que nous condamnions immédiatement à notre mutisme et à notre défiance éternelle.
Qu'il fut doux, bon, ce sacrifice à l'enfance ! Au temps, t'en souvient-il ? Lui en souvient-il ? Certainement. Ah, quand nous allions au devant de la vie, la gorge hurlante après la marée basse ! Hardis comme des naufrageurs, terribles comme des frères ! Les rides en nos poches et les lèvres striées de bleus de vide ou de fatigues et de non-dits parfois de quelques coups échangés durant un temps de gros grain et d'amour-haine.
— Charlhenri Henricharles !
Deux culottes courtes promptes à éclater d'un rire complice au final... sous le ton courroucé d'une silhouette déconfite : — C'est ça riez ! Alors que vous venez juste de vous étriper il y a deux secondes ! Et c'est qui qui doit soigner les bobos après ? C'est bibi !
— Hé bê, ils y sont pas allés de mains mortes !
À cette époque, nos disputes ne duraient guère. Charles batailleur, Henri somnifère. Tendre poison de son cher aîné. Pour qui ce dernier était pour l'autre aussi... les baies ?
Temps sacrifiés à l'enfance. Doux frimas, triste déchéance que celle qui désormais nous ploie. Nos corps gris en pente ne pourrons plus courir là-bas. Vers cette ère jumelle et fraternelle. Où nous avons perdu ce que Charlhenri signifiait. Un seul cœur pour quatre jambes et deux âmes. Qu'est-ce qui nous est arrivé ? On courrait vers Barbe-rousse, l'horizon.
Qui nous faisait pousser aux éclats : « Frérot, frérot, à l'abobordage ! »
Quinze ans plus tard venaient les danses de nos vingt ans dans ce petit bal villageois. Ta cavalière était rousse et...
— Mortelle !
La mienne en deçà. Puis les bonheurs et les délires et les folies adolescentes trempées d'alcools parfois et de certains vides entre nous, déjà. Des absences sur le chemin tortueux de la vie. Charlhenri, tu commençais à t'oublier. Qu'est-ce qui t'es arrivé ? Merci et merde j'y repense quelquefois et ça m'aide quelque fois. Pas souvent plus assez souvent la vie est belle et lente alors on oublie ou et l'on a guère le choix. Du temps. Et l'on s'emplit de cœurs autres, nouveaux... et on se détache trop facilement si facilement mais saches, qu'en cette douce et solitaire pente il me reprend le temps de cet oubli merveilleux où nous courrions légers et vides ou pleins d'amours et non chargés de rancœurs sur cette plage enfants insolents la vie qui nous éloignant insidieusement – pour ces jours – de fraternité.
Temps donné, offert à l'enfance joyeuse. Souvenirs et pensées de cette ère là où errants où nous de brûlures de batailles de brouilles brouillards bordels de bambins nous faisions les quatre cents coups ! Et se faisait gronder par untel ou untel le rire en biais sur notre face, et des genoux cabossés. Charlhenri !
Temps sacrifiés à l'enfance. Mers en miroirs de douces folies où nos imaginaires rampants nous menaient à creuser des chasses aux trésors dans les sables ou la terre introuvables toujours et ou s'écorchant au pied de l'arbre à balançoire d'un bobo croûte de longs mois j'en arrachais chaque fois la carcasse maman grondait après moi enfance au goût de sel. Qui mena la pente jusqu'à nos corps en désarroi d'aujourd'hui. Me paraît bien loin le temps de la fou adolescence où notre affection était encore.
Charlhenri est bien différent désormais il trace sa route chacun de son côté. Dans le 9e, Henri se ride de 61 et Charles 62 est prof aussi. Et il n'est pas prêt de revenir faire un tour dans le coin.

3

— Tu devrais téléphoner à ton frère... Au moins pour prendre de ses nouvelles !
— ...
— Henri !...
— Tu sais bien qu'on ne se parle plus.

PRIX

Image de Printemps 2014
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