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Chaque jour compte

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Il est là, allongé sur le lit.
Est-ce qu’il dort ?
Est-ce qu’il a simplement les yeux fermés ?

* * *

Annabelle était une fille de la DDASS. Pas de père et une mère alcoolique démissionnaire. Aucun frère, aucune sœur, enfin du moins de connu car sans doute que quelque part son père avait eu d'autres enfants. Elle aimait à s'imaginer un grand frère protecteur qui viendrait l'enlever de ce foyer lugubre et une petite sœur à qui elle aurait fait tous les câlins qu'elle n'a jamais eu.
Mais en attendant ce jour, elle grandit entourée d'éducateurs et d'autres enfants « comme elle ». Certains voyaient parfois leurs parents, mais elle jamais. A Noël elle se rendait chez sa tante pendant une semaine, elle y passait aussi quelques jours durant les vacances d'été. Elle ne pouvait y aller plus souvent car c'était loin, c'est en tout cas ce que lui disait la sœur aînée de sa mère. Elle trouvait cela dommage car elle aimait bien sa tatie. Elle comprit seulement plus tard, le jour où sa tante mourut sous les coups de son époux, que son oncle était violent et que pour la préserver, elle préférait qu'elle ne soit pas trop souvent chez eux. Une des éducatrice l'avait accompagnée à la sépulture et depuis ce jour là, elle eut une aversion pour les hommes et ce n'était que le début.

* * *

Il bouge, il doit être mal à l’aise dans ce lit d’hôpital.
Elle se lève du fauteuil pour faire quelques pas.

* * *

Elle se souvient du regard des autres, tout le monde se méfiait des enfants du foyer. A commencer par les commerçants voisins. A croire que le vol était inscrit dans leur ADN. Annabelle avait envie de hurler sa haine contre ces personnes qui jugeaient sans connaître. Quant elle eu quatorze ans, suite à une nouvelle incarcération, sa mère fut déchue de ses droits parentaux. Elle n'était pas surprise, sa génitrice avait commis une liste tellement importante de délits. A dire vrai, elle était même soulagée de cette décision. Cette salope qui l'avait abandonnée n'aurait plus jamais rien à voir avec elle. Maintenant, elle était libre, elle avait sa vie en main. Au collège, elle travailla davantage encore, or de questions que les profs la dirige vers une filière courte afin de se débarrasser d'elle. Dans sa chambre, il y avait Marie-Alice qui se rêvait coiffeuse, son objectif était même d'ouvrir son propre salon, un jour. Mais pour Annabelle il était impensable de se retrouver dans une voie qu'elle n'aurait pas choisie. Ni coiffure, ni cuisine. Non, elle ce qui la faisait rêver c'était les finances. La bourse, les placements. Elle lisait secrètement les magazines Challenges et Capital tandis que ses copines ne juraient que par Jeune et Jolie.

Bonne élève, devenue excellente, elle pu intégrer une filière générale au lycée. Son bac Sciences Économiques et Sociales, avec mention, en poche, elle bénéficia du tout récent dispositif des Conventions Éducation Prioritaire et intégra ainsi Sciences Po.
Durant l'été elle atteignit la majorité et quitta le foyer de la rue des Lilas, elle voulait s'assumer seule. Grâce à sa tante, elle avait quelques économies sur un livret A. Elle faisait des extra en tant que serveuse le week-end et bossait comme caissière pendant les vacances.

Les premiers jours de cours furent difficiles, elle ne se sentait pas à sa place.
Pas correctement habillée, pas suffisamment intelligente, avec des connaissances limitées. Les autres élèves pouvaient échanger et apprendre avec leurs parents avocats, banquiers, hauts-fonctionnaires. Elle n'avait personne avec qui parler, excepté Marie-Alice avec laquelle elle avait gardé contact. Elle avait raté son CAP et travaillait comme shampouineuse dans un salon low cost. Mais pour Annabelle, son amie était méritante et elle l'encourageait à repasser son examen.

Beaucoup d'autres jeunes, qui avaient grandi avec elles, éprouvaient de nombreuses difficultés. Les commerçants voisins du foyer devaient bien rire et se dire qu'ils avaient raison de penser que ces gamins étaient foutus. Ceux qui s'en tiraient le mieux avaient réussi à trouver une famille d'accueil, souvent parce qu'ils avaient des frères et sœurs plus jeunes et qu'il était de bon ton de ne pas séparer les fratries.
Annabelle s'en sortirait. Elle ne voulait dépendre de personne et réussirait.

Après quelques semaines de cours, elle fut invitée à une soirée. Une grande fête qui rassemblerait des centaines d'étudiants de Sciences Po dans une boîte privatisée pour l'occasion. Il y aurait du monde, beaucoup de monde, alors elle décida d'inviter Marie-Alice. Ainsi, elle se sentirait moins seule et peut-être que son amie rencontrerait le prince charmant.

Elles passèrent le début de la soirée chez elle. Sa copine était tout excitée, elle espérait taper dans l’œil d'un bel homme, gentil et de bonne famille. Annabelle, elle, ne recherchait ni l'amour, ni même un coup d'un soir. Elle souhaitait rencontrer du monde, commencer à tisser un réseau, essayer d'intégrer l'élite pour progresser. Elle doutait que cela soit possible lors d'une telle fête mais au moins elle essayerait.

Elles entrèrent sans mal dans la discothèque, même si Marie-Alice n'était pas inscrite sur le listing. Il faut dire qu'elle avait de jolis atouts. Une fois à l'intérieur, elles ne restèrent pas très longtemps ensemble. Contrairement à son amie, Marie-Alice voulait draguer et s'installa au bar afin de discuter avec de nombreux jeunes hommes. Annabelle entreprit de rechercher quelques visages qu'elle connaissait et finalement elle fit plus ample connaissance avec Pauline, une fille de sa promo, qui lui présenta son frère aîné, Yann, un ancien, fraîchement diplômé, avec lequel elle échangea brièvement. Le jeune homme était attendu le lendemain à Londres pour un entretien à La City.

A deux heures du matin, fatiguée, Annabelle rentra. Cela faisait un moment qu'elle n'avait plus vu Marie-Alice, elle avait du trouver son beau brun pour la soirée. A peine arrivée chez elle son portable sonna, c'était son amie, elle décrocha et n'entendit que des bruits et comme des cris étouffés. Son cœur s'emballa. Quelque chose n'allait pas. Elle appelait Marie-Alice dans le téléphone mais elle ne répondait pas. Il lui sembla même entendre un appel au secours.

Elle sortit de chez elle, son portable à la main, et se mit à courir jusqu'au commissariat le plus proche. Hors d'haleine, à l'arrivée devant la grille, elle s'aperçut que la communication avait été coupée. Elle hésita à sonner. Elle attendait immobile devant le bâtiment quand deux agents arrivèrent à pied. Elle les interpella et leur expliqua la situation. Le plus âgé lui répondit sèchement qu'il ne pouvait rien pour elle, que son amie lui faisait une blague ou bien qu'elle l'avait malencontreusement appelée tandis qu'elle s'envoyait en l'air. Le plus jeune avait l'air désolé, mais ne dit rien.

Elle rentra chez elle avec le terrible sentiment qu'un drame se déroulait. Elle appela une vingtaine de fois Marie-Alice, en vain. La sonnerie retentissait dans le vide. Elle envoya également trois messages, aucune réponse.

Enfouie sous sa couette, elle grelottait et ne trouva le sommeil qu'au petit matin. Pour deux heures à peine, son téléphone la réveilla. C'était Marie-Alice.

– Enfin ! Putain, je me suis fait un sang d'encre. T'es où ?

Une voix d'homme lui répondit. Annabelle était tétanisée. Le téléphone avait été trouvé dans la rue et il fallait qu'elle aille au commissariat rue Zola. Le même que celui où elle s'était déjà rendue dans la nuit.

Une fois sur place, on lui expliqua que Marie-Alice avait probablement été agressée physiquement. C'est elle qu'ils avaient prévenue car en l'absence de contact tel que maison ou maman dans le répertoire, ils avaient composé le dernier numéro affiché. Hors d'elle Annabelle hurla qu'elle était venue les avertir cette nuit et qu'eux, les représentants de l'ordre, n'avaient rien fait. Tout était de leur faute. A présent elle voulait voir son amie.
Malheureusement, le policier lui expliqua qu'un joggeur matinal avait vu son amie courir dans la rue, à moitié dévêtue. Elle s'était arrêté au bord du trottoir et avait laisser tomber son sac à main avant de se jeter volontairement sous une voiture qui arrivait. Le conducteur n'avait rien pu faire. Extrêmement choqué, il avait confirmé les faits.

Marie-Alice était morte.
Marie-Alice était la seule personne à laquelle tenait Annabelle et un salaud avait brisé sa vie.

Elle s'effondra et éclata en sanglots, envahie par un terrible sentiment de culpabilité. Annabelle n'avait pas versé une larme depuis l'enterrement de sa tante.

L'autopsie confirma le viol. Marie-Alice était ivre au moment des faits.

Annabelle fut entendu, tous les élèves de Sciences Po présents à la soirée furent interrogés et tous les hommes subirent un prélèvement ADN. Rien. Annabelle suivit d'aussi près que possible les différentes investigations. Zacharie Dumoulin, le jeune gardien de la paix qu'elle avait vu la nuit du drame, faisait preuve de beaucoup d'empathie envers elle et essayait de la tenir informée malgré le transfert du dossier au SRPJ.

L'enquête s'orienta ensuite vers l'ex petit-ami de Marie-Alice, Steven, dont le seul fait qu'il ait grandit au foyer en faisait un coupable idéal. Il travaillait comme mécanicien et fut vite innocenté. Ce soir là il jouait aux cartes avec trois de ses collègues. Il leur avait même confié son intention de recontacter son ancienne petite amie pour lui avouer qu'il était encore amoureux d'elle. A présent il était trop tard avait-il dit, les larmes aux yeux, aux policiers qui l'interrogeaient.

* * *

Elle s’installe de nouveau dans le fauteuil.
Elle aimerait se reposer un peu mais c'est impossible.
Comment aurait-elle pu dormir dans un tel moment ?

* * *

Un an après le suicide de son amie, Annabelle se rendit sur sa tombe. Elle avait fait le nécessaire pour que Marie-Alice ait une sépulture descente.
Elle y trouva Zacharie Dumoulin venu y déposer des fleurs. Ils échangèrent quelques mots, puis il la laissa seule.
Annabelle n'était pas croyante, qui aurait pu lui ouvrir la voie vers une quelconque religion ? Mais elle espérait qu'il y ait quelque chose après la mort. Elle pria, à sa façon, pour que Marie-Alice soit en paix.

A la sortie du cimetière le policier l'attendait. Il lui proposa un café, elle accepta.

Elle lui raconta que malgré sa volonté de réussir, le chagrin et la colère avaient pris le dessus, l'empêchant de se concentrer. Elle avait arrêté ses études et depuis, elle faisait de la mise en rayon à la supérette du coin.
Il lui expliqua qu'il préparait le concours d'officier. Que cette première affaire importante lui avait donné envie d'intégrer d'autres services de la police. Il voulait mener des enquêtes et ne plus être un simple agent de proximité. Et sans s'en rendre compte, il lui confia les regrets qu'il éprouvait concernant cette nuit-là.
Annabelle se livra, comme elle n'avait jamais pu le faire et revint sur la soirée depuis qu'elles étaient parties de chez elle jusqu'à sa discussion avec Pauline et son frère. Zacharie l'arrêta net quand elle évoqua un ancien de Sciences Po. Elle lui dit qu'elle n'était certainement pas la seule à avoir fait entrer des personnes non invitées. Le gardien de la paix n'en revenait pas. Jamais, à aucun moment, le frère de Pauline n'avait été mentionné par quiconque. Comment cela était-il possible ?
Annabelle était complètement perdue, l'enquête n'avait-elle pas conclu à une mauvaise rencontre alors que Marie-Alice rentrait chez elle ?

Zacharie Dumoulin promit de faire le nécessaire pour relancer cette affaire, trop vite classée avoua-t-il. Mais à l'époque toutes les pistes avaient explorés.

Annabelle regrettait d'avoir baissé les bras et d'avoir fait confiance à la police. Marie-Alice n'avait pas de famille, personne qui aurait pu faire pression. Elle avait été oubliée. Ce n'était qu'un dossier. Steven avait tenté de faire quelques recherches du côté des marginaux du coin. Mais cela n'avait rien donné. A présent elle avait la certitude que le violeur était un homme honnête. Tout le monde avait fait fausse route.

Les nouvelles investigations ne donnèrent rien. Les mémoires commençaient à s'effacer et personne ne se souvenait avoir vu un ancien ce soir là. Bien sur Pauline fut interrogée et nia avoir fait entrer son frère dans la discothèque.

Annabelle devait la vérité à son amie. Elle voulait la venger. Et contre l'avis de Zacharie elle mena ses propres recherches avec l'aide de Steven.

Après plusieurs jours de planque autour de Sciences Po, ils croisèrent enfin Pauline qui reconnut immédiatement Annabelle. Elle lui parla comme si tout était normal. Elle prit de ses nouvelles et lui dit qu'il était dommage qu'elle ait arrêté les cours. Steven ne supportait pas la futilité de cet échange et demanda clairement à Pauline où était Yann. Elle donna l'impression d'être mal à l'aise, elle hésita et répondit qu'il travaillait à Londres à présent. Annabelle réagit immédiatement en lui demandant si c'était le job pour lequel il avait postulé un an auparavant.

– Oui, répondit Pauline.
– Celui qui avait lieu le lendemain de la fête ? insista Annabelle.

Son interlocutrice partit sans répondre. Steven voulut la rattraper, mais son amie l'en empêcha. Elle le rassura en lui expliquant qu'à présent elle avait la certitude que Pauline cachait quelque chose et qu'elle craquerait. Un jour ou l'autre. Il faudrait être patients.

Les mois passèrent. Annabelle n'avait plus aucune nouvelle de Zacharie. Il lui en voulait d'avoir contacter Pauline, d'avoir essayer de faire le boulot des enquêteurs et de ne pas lui avoir fait confiance. Sans oublier que sa démarche pouvait aussi compromettre la suite des investigations. Il avait raison. Elle devait passer à autre chose. Elle reprit contact avec le foyer afin d'y faire du soutien scolaire. Elle y fit la connaissance de Myriam, une collégienne de douze ans qui rêvait de devenir coiffeuse et qui détestait les maths et le français. Elle lui faisait penser à Marie-Alice. Annabelle lui expliqua l'importance de savoir compter et écrire pour avoir son propre salon et réussit à intéresser la jeune fille. Myriam lui demanda si son rêve à elle était de travailler dans un supermarché. Annabelle ne put répondre, Myriam avait raison, elle devait reprendre ses études.

Le lendemain de Noël, le deuxième sans Marie-Alice, elle reçut la visite de Steven à la supérette. Elle était en train d'étiqueter les chocolats « Une boite achetée = Une boite offerte », ça la faisait rire. Elle se disait que si elle avait eu une famille, elle aurait fêté le réveillon le 26, tout étant à moitié prix. Mais elle n'aurait jamais à se poser la question, elle ne voulait ni mari, ni enfant.

Steven, avait du nouveau sur le meurtre de Marie-Alice. Suicide l'avait repris Annabelle. Il s'emporta en affirmant que sans le viol, leur amie ne se serait jamais donnée la mort. Pour lui, son agresseur était aussi son assassin.

Il avait espionné Pauline durant plusieurs semaines, afin de connaître ses habitudes et d'en savoir davantage sur elle. Ensuite il avait tenter de la draguer, sans succès. Elle repoussait ses avances, mais étonnée par tous leurs points communs elle avait accepté de sortir plusieurs fois avec lui. Lors d'une soirée au restaurant, après avoir bu plus que d'ordinaire, Pauline s'était confiée à propos de Yann. Il avait tendance à être trop entreprenant avec les femmes, il pouvait être lourd et parfois vulgaire, mais j'aimais il n'aurait agressé sexuellement quelqu'un. Cependant, une plainte ayant été déposée, peu de temps avant le viol de Marie-Alice, elle avait préféré taire la présence de son frère à la soirée. D'autant plus qu'il n'y était resté qu'une petite heure. Steven demanda quelle avait été la suite de cette plainte. Aucune. Leur père avait réglé l'affaire lui même auprès de la soi-disant victime.
Ses confidences avaient conforté Steven dans ses soupçons.

Pauline en parla à son frère et il voulu le rencontrer. Lors d'une virée dans un bar, le jeune trader londonien expliqua à Steven que le soir du viol, alors qu'il retournait à sa voiture, il avait entendu du bruit dans une ruelle, il s'était approché et avait vu un policier, en tenue, en sortir. Un homme de son âge, à peu près, qui avait ensuite rejoint un de ses collègues plus âgé qui l'attendait au coin de la rue.

– Et tu le crois ? demanda Annabelle.

– Pourquoi pas. La description des keufs correspond aux types qui t'ont envoyée balader cette nuit-là, non ?

Le doute s'insinua dans l'esprit d'Annabelle. Et si c'était à cause de sa culpabilité que Zacharie fleurissait la tombe de Maire-Alice ?
Steven, ajouta que le fait que le coupable soit un policier aurait pu pousser leur amie désespérée au suicide. Qui aurait cru une shampouineuse issue d'un foyer ?

La nuit suivante, Annabelle ne trouva pas le sommeil, hantée par le visage de Marie-Alice.
Elle devait trouver le coupable. Mais comment ?

* * *

Elle ne se sent pas très bien.
Elle aimerait sortir de cette chambre, mais elle ne veut pas s'éloigner de lui.

* * *

Elle avait pensé agir seule. Provoquer Yann. Le pousser à lui faire des avances, peut-être même se laisser violer pour avoir son ADN, le comparer à celui trouvé sur son amie. Porter plainte et le faire condamner. Mais si Steven avait raison. Si un policier était l'agresseur ? Si le jeune gardien de la paix avait commis ce viol ?

Cela faisait trop de si. Elle devait en avoir le cœur net. Elle téléphona à Zacharie pour s'excuser de son comportement. Pour lui dire qu'elle voulait le revoir, simplement. Sans parler de l'affaire. Il refusa. Il avait été tellement déçu par elle, qu'il préférait ne plus avoir de contact avec elle.

Ce fut un choc pour Annabelle. Elle décida de mettre à exécution son premier plan, Yann. Steven joua les entremetteurs et organisa un rendez-vous entre son amie et le frère de Pauline. Pour l'occasion Annabelle avait acheté une robe qui mettait en valeur ses jolies courbes ainsi que des bottes à talons hauts. A plusieurs reprises, Yann la complimenta sur sa tenue. Elle sentait son regard sur elle, mais il se comporta en véritable gentleman. Ils discutèrent du monde de la bourse, un peu de sport et du dernier film qu'il avait vu au cinéma et qu'il lui conseillait d'aller voir. Il la raccompagna au pied de son immeuble. Elle fit croire qu'elle était un peu saoule et lui demanda de monter chez elle. Il refusa. L'embrassa simplement sur la joue et lui dit, en lui donnant son numéro de portable, qu'ils se reverraient peut-être un jour.

Elle était furieuse. Elle n'avait pas réussi à la séduire. Avait-elle été trop aguicheuse ? Ou pas assez ? Elle envoya un SMS à Steven pour lui dire qu'elle avait échoué. Il lui répondit que c'était peut-être un homme bien qui ne se jetait pas sur la première fille venue.

Elle laissa passer plusieurs jours avant de le contacter de nouveau. Il lui répondit qu'il était reparti pour Londres et qu'il ignorait quand il reviendrait en France.

Annabelle passaient ses journées entre la supérette et le foyer. Un jour où Myriam lui demanda ce qu'elle détestait le plus au monde, elle répondit l’injustice. Ce fut un déclic.

A la rentrée, elle intégra la fac de droit.

Le jour du deuxième anniversaire de la mort de Marie-Alice, elle alla fleurir la sépulture de son amie et y trouva Zacharie. Il lui confia qu'il y avait du nouveau dans l'enquête. Depuis leur conversation, un an plus tôt, une discrète surveillance de Yann avait été mise en place. Il était venu en France pour les fêtes de fin d'année mais aussi pour un séjour dans le Sud durant l'été. Il y avait agressé sexuellement une serveuse qui avait porté plainte. Des prélèvements avaient été faits. A présent ils avaient la preuve. Yann avait bien violé Marie-Alice. Les services de police faisaient le nécessaire, bientôt il y aurait un procès. Annabelle était soulagée, enfin justice serait faite pour Maire-Alice.

Elle regretta d'avoir soupçonné Zacharie. Et là, devant la sépulture de son amie, elle l’enlaça pour le remercier. Quelque chose se passa. Elle était en sécurité dans les bras de cet homme qui avait tenu sa promesse et participé à la réouverture du dossier.
Il ne pouvait lui parler des détails et des procédures, mais lui proposa d'aller manger ensemble. Elle accepta.

Le lendemain, il l'invita de nouveau au restaurant. Annabelle se sentait bien avec lui. Il était galant et s'intéressait sincèrement à elle.
Lors de leur troisième rendez-vous, ils s'embrassèrent.

* * *

Elle se remémorait cet instant avec une pointe de nostalgie, leur premier baiser, elle sourit.

* * *

Rapidement, ils avaient emménagé ensemble. Il devint officier, elle continua ses études de droit et obtint son Certificat d'Aptitude à la Profession d'Avocat. Ne lui restait plus qu'à s'inscrire au barreau.

Dix ans que Marie-Alice était morte. Annabelle et Zacharie se recueillirent ensemble sur la tombe. Tandis qu'il la serrait dans ses bras, elle fit glisser la main de son chéri sur son ventre.
Il comprit immédiatement. Il avait su faire fuir toutes ses réticences. Il lui avait laissé le temps, jusqu'à ce qu'elle se sente prête à devenir mère et aujourd'hui elle portait la vie.

* * *

Elle le regarde, elle a envie de s’allonger à côté de lui, de sentir sa chaleur, lui dire qu'elle l'aime. Mais le lit est trop étroit et son ventre trop arrondi.

Ils étaient arrivés en milieu de soirée à la maternité. Les contractions étaient rapprochées, la poche des eaux fissurée, mais elle n'était qu'au début du travail. On les avait installés dans une chambre en attendant que bébé se décide à venir. Elle avait commencé à faire les exercices appris lors des cours de préparation à la naissance. Zacharie, fatigué, lorgnait sur le lit. Annabelle lui avait conseillé de s'y allongé afin de se reposer. Il s'était endormi.

Soudain, la douleur l’extirpe de ses pensées.
Il est temps.
Elle le réveille.

Il la prend par la main entre joie, bonheur et peur ils sortent de la chambre. Le couloir bleu est long, interminable, il représente un passage, une métaphore de ce qu’ils sont tous les deux en train de vivre. Une page se tourne.

Elle marche doucement et respire le plus lentement possible. Elle souffre, comme jamais elle n’a souffert.

Après un ultime examen, on l'installe en salle d’accouchement. Elle se met à frissonner, dans son cœur un mélange d’angoisse et d’excitation.

Elle pense aussi à Marie-Alice.

Elle a mal, il lui tient la main et la rassure.
Tout s'enchaîne si vite et le fameux moment, celui tant espéré et tant redouté arrive.
La sage-femme lui demande de pousser.
Elle hurle en écrasant la main de Zacharie. Il ne la lâche pas et continue de l'encourager.
C’est difficile et merveilleux à la fois.

Le jour se lève, bébé pousse son premier cri.

Chaque jour compte, mais aujourd'hui plus que n'importe quel autre jour. Elle est devenue mère, il est devenu père, enfin elle a une famille.
Sa famille.
4

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Kiki · il y a
très émouvant, très bien écrit. On est tenu en haleine jusqu'au bout. BRAVO. J'ai été éducatrice spécialisée et ton récit me touche au plus profond de moi Angélique.
Je t'invite si tu as l'occasion à aller lire le poème sur les cuves de Sassenage et je te guiderai dans la visite de cette cavité magique et enchanteresse . MERCI d'avance

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Elena Hristova · il y a
un texte bien touchant, on sent le vécu là dedans..
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Joëlle Brethes · il y a
Un début difficile dans la vie (on ne naît pas égaux, hélas !) puis un "joli" parcours de vie.
Il me semble avoir déjà lu ce texte, Angélique... Je me trompe ?

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Angélique A. (Magodine) · il y a
Tu ne te trompes pas ;)
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Joëlle Brethes · il y a
Coucou, puis-je perturber un moment ton dimanche en venant t'inviter à confirmer ton soutien à mon Etranger finaliste, si toutefois il te plaît toujours ! ;)
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/letranger-3/votes
Bon dimanche
Bises...

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