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Chaos

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Naoto

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Une secousse me réveille brusquement. Inquiet, je regarde autour de moi pour constater que le compartiment est presque vide. Un coup d’œil ma montre achève de me faire prendre conscience de la situation. Voilà plusieurs minutes déjà que j’aurais dû descendre... Les yeux comateux et l’esprit embrumé, je m’empare de mon sac posé sur le siège à côté et sors précipitamment du wagon.

Une fois dehors, je réalise que je n’aurais peut-être pas dû céder à cette impulsion guidée par la surprise. Je me trouve désormais seul sur un quai perdu au milieu de nulle part. Un regard rapide sur un panneau m’indique que le prochain train ne passe pas avant le lendemain. Désespéré, je pose mon sac qui commence à me détruire l’épaule. Que faire, maintenant ? La station est en plein air, et les voies paraissent se dérouler jusqu’à l’horizon. Inutile de les suivre, je risquerais de me perdre encore plus...

Je regarde alors le paysage et aperçois au loin le clocher d’une église. Un sourire s’empare soudainement de mon visage : s’il y a une église, il y a un village. Et s’il y a un village, il y a des habitants ! Convaincu, je traverse les voies avant de me rendre compte que c’est certainement la première fois que cela m’arrive. Mais peu importe après tout, il n’y a pas âme qui vive ici... Quelques centaines de mètres plus loin, j’arrive enfin au village, regrettant vivement d’avoir tenu à prendre autant de livres.

Une porte bien plus grande que moi semble me défier, au-dessus de laquelle prend place une inscription que je ne parviens pas à lire. A ses côtés, des murs en pierre paraissent entourer le village. Une poignée trône au milieu du bois. Quelque chose cloche, sur celle-ci... Sur la porte toute entière, d’ailleurs. Quoi donc ? Je ne saurais le dire. Bien qu’elles soient d’apparence tout à fait ordinaires, elles dégagent un petit quelque chose qui me mets douloureusement mal à l’aise. Comme pour pallier à ce sentiment plus que gênant, je toque. Avant même de m’apercevoir que ce geste est stupide, la poignée me reste entre les doigts. De mieux en mieux. Je la replace précipitamment en espérant qu’elle tiendra assez longtemps dans son équilibre précaire. Déglutissant, j’entre enfin.

La première chose que je remarque est le silence. Étouffant. Omniprésent. M’écrasant les tympans. Pas un oiseau, pas un bruissement de feuilles ou un rire d’enfant ne brise la quiétude de ce village. Où sont tous les habitants ? N’y a-t-il donc personne ?

"Il y a quelqu’un ?" je demande.

Aucune réponse. Un peu plus fort, je réitère ma question, en vain. Je dois me rendre à l’évidence, je suis seul avec mon écho. Quoi qu’à la réflexion, il n’y en a aucun. Ma voix s’est perdue, comme étranglée. Je regarde alors plus attentivement et faillis tomber à la renverse. Je n’ai pas particulièrement peur – pas encore, en tout cas – mais tout ici me donne une nausée particulièrement étrange. C’est un mélange d’horreur et de fascination qui me gagne, difficilement descriptible. Ce qui se trouve devant moi est à la fois effrayant et... beau. Magnifique, même. Une hypnotisante désolation s’est lourdement abattue sur ce village.

Le ciel parait s’être rapproché de la terre, je le sens m’envelopper et caresser chaque cellule qui me compose. Non loin de moi, un triste lampadaire se plie, peut-être sous l’effet de son poids immense. Mais ce sont surtout les couleurs... Elles semblent fondues entre elles, se mêlent les unes aux autres. Les innombrables feuilles sur les arbres forment un ensemble confus, dégradé de vert et de bleu. Sur les murs et façades, des nuances blanches et ocres s’affrontent par endroit. Comme si... Comme si elles tentaient d’éliminer tout trace de saleté, d’impureté.

Je pose mon sac trop lourd sur un banc non loin de là et décide de continuer mon exploration, étrangement fasciné. Je passe alors devant une mairie dont le drapeau pend lamentablement et une fontaine, apparemment vide de toute eau depuis longtemps.

Soudain, une des deux émotions disparaît et laisse entièrement place à l’autre. Sans que je ne sache pourquoi, la peur me domine, m’envahit tout entier. Est-ce moi qui prend conscience de la situation, ou y a-t-il réellement quelque chose de différent ? Quelque chose qui rend l’atmosphère infiniment plus étouffante ? Plus... Effrayante ? Les couleurs ne semblent plus se fondre mais s’entre-déchirer, paraissent s’abandonner à une rage mortelle. Une brume, légère mais saisissante, recouvre désormais tout ce qui m’entoure. Elle n’est pas naturelle, j’en suis persuadé... Elle s’opacifie et a soudainement l’air de flammes noires et affamées, fruit de la guerre menée entre ces couleurs mouvantes. Elle m’empêche de respirer, m’obscurcit la vue... Tenterait-t-elle de m’annihiler les sens ?

Tandis que l’effroi prend possession de mon esprit, un bruit aussi subi que puissant me fait trébucher. Sans avoir regardé d’où il provient, je sais. C’est une cloche. De l’église. C’est un son désespérément creux qui brise le silence. Si fort et dérangeant que je pourrais presque le voir se matérialiser devant moi. Chacune des sonneries, affreusement régulières, me vrille les tympans et me compresse le cerveau.

Affolé, je décide de fuir cet endroit maudit mais me perds et m’épuise inutilement. Mes pas se font lourds, et je mets quelques secondes à en comprendre la raison. Mes semelles adhèrent et s’enfoncent dans ce sol devenu meuble et fuyant. Je peine à avancer... Luttant contre la fatigue qui m’envahit, je tente de retrouver mon chemin mais toutes les ruelles se ressemblent. Quelques minutes plus tard, épuisé et à bout de souffle, je décide de faire une pause et m’appuie contre un arbre.

Quelque chose s’est passé, j’ai eu du mal à comprendre. Il m’a fallu de longues et pénibles secondes pour freiner les frénétiques battements de mon cœur. Cet arbre... Je suis passé à travers. Je ne sais pas comment, mais je me suis subitement retrouvé le visage dans la poussière. Plus que terrorisé, je reprends ma course folle, trébuchant par endroit.

Je dois trouver une solution. Dans les plus brefs délais. Avant de devenir complètement cinglé ! Du coin de l’œil, j’aperçois une tour. De là-haut, je pourrai tout voir ! Je m’accorde un répit momentané avant de me diriger vers elle sans trop de difficultés. Un escalier en colimaçon, étroit et sans barrière, remplit l’intérieur. Le début de l’ascension est facile. Mais au bout d’une vingtaine de marche... La fatigue accumulée par la peur se fait douloureusement ressentir. Tout le bas de mon corps paraît être saisi de crampes qui me tiraillent... Et le vide, ce vide qui se crée sous mes pieds ! Ma vision se trouble, ma foulée ralentit. Est-ce dont sans fin ?

Lorsque l’espoir commençait sérieusement à se dissiper, j’arrive au bout de cet escalier interminable. Et aurais préféré ne jamais y parvenir. Mais je comprends, désormais... La vérité, ou du moins une partie, m’apparaît enfin. Cette ville... Elle est en train de disparaître. De se détruire. De se décomposer ! Au loin, je ne parviens pas à discerner les contours de la gare. Ai-je donc marché si longtemps pour parvenir jusqu’ici ? Ce village parait coupé du monde, perdu...

Soudainement, je reprends conscience de la cloche. Mais le son est désormais terne et semble s’affaiblir un peu plus chaque instant. Comme moi... Je dévale les escaliers sans réfléchir davantage : de là ou j’étais, j’ai pu voir la sortie. La libération. Bien vite, je retrouve mon sac et l’attrape.

Mes doigts n’ont pu toucher que le banc de pierre en dessous. Ça a recommencé, comme avec l’arbre. Lentement, je porte mes phalanges ensanglantées à mon visage. La cloche continue de résonner, dans ma tête. Le son est faible, presque éteint, mais je le discerne encore parfaitement. Mais peu importe, ce n’est pas à cause de cela que je ressens une bouffée de chaleur subite et que ma veine palpite le long de ma temps. Pas à cause de cela que mes jambes sont si fébriles et manquent de se dérober sous mon poids.

Car mes empreintes digitales ont disparu. Ainsi que toutes les cellules de ma main. De mes deux mains. Les couleurs, les différents tons présents se caressent et s’entremêlent. Déjà s’entre-déchirent. De ce chaos s’échappe un mince filet de fumée grise qui ne tarde pas à s’épaissir et à noircir, m’étouffant cruellement. Si cette ville est maudite, je suis moi aussi contaminé. Je puise dans mes dernières forces, mon ultime énergie, pour me traîner jusqu’à la porte de sortie. Mon cœur bat si fort entre mes tympans, me fait mal. Pas assez pour couvrir cette cloche diabolique...

Une fois arrivé, la main à quelques millimètres de la poignée, je me stoppe subitement. Et si l’apocalypse avait pris place derrière le pan de bois ? Et si c’était le vide... La mort ? Je ne sais si ce village est l’ultime rescapé d’un désastre, ou bien l’épicentre de celui-ci...
En une seconde, toutes mes questions et mes doutes sont consciencieusement balayés. La cloche... Elle a réussi. A prendre possession de moi. De mon corps et de mon esprit. Chaque sonnerie me fait progressivement perdre le contrôle de moi-même. Je sens mes forces m’abandonner, me fuir ! Le fluide présent dans mes mains s’empare de chacun de mes membres et la suie me voile la vue. A chaque note, un de mes pieds s’avance. Sans que je ne le désire. Mes pas semblent se diriger vers un endroit bien précis. L’origine de tout. La cloche. L’église.

Je vois de loin l’objet de mes souffrances. Elle se balance progressivement, m’appelle. Une lueur bleue brille en son centre. La cloche disparaît de ma vue, je me trouve à présent aux portes de l’église qui s’ouvrent à mon arrivée. Le grincement sinistre qui les accompagne ne me fait même pas frémir. Mes pupilles sont désormais attirées par autre chose que je ne parviens pas encore à voir. Je traverse la nef d’un pas lent et automatique. Désespérément contrôlé. La croix est juste devant mon visage, immense. J’en perçois difficilement les contours, à travers mes yeux fanés. Je la vois à allure humaine. Comme une silhouette dont je ne peux discerner que le visage mais qui me tend les bras.

Alors je tends les bras à mon tour, l’étreins, m’abandonne...
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