Chaos

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écrire pour se vivre encore et encore, pour jouer avec ses miroirs et ses mémoires. Ecrire pour se voir dans l'autre, pour voir l'autre en soi  [+]

Royan - 26.08.86

Dans le chaos, tout se rassemble finalement. Dans l’inextricable se dénoue quand même le fil du paisible retour. Je sens son souffle, bien que je ne puisse le percevoir qu’à une vague idée qui me frôle - jusqu’à une certaine constance - l’esprit.
Mon corps reste perceptif à ces variations du quotidien. Il flaire ce qui est annoncé.
Le quotidien - magnifique quotidien parfois fait de géniales banalités juxtaposées - prend le relais pour mieux m’aider à percevoir, à accepter, les annonces qui me sont faites.
Mon futur est là. Je veux dire qu’on est déjà demain et que, pour une fois, demain sera vraiment demain. Ma vie va changer.
Elle changera sinon de cours, en tout cas d’odeur et de couleur.

N’ai-je pas lu quelque part, dans un vague traîne-l’âme écrit par un marchand de soupe astrale, que tout était écrit ?
Que ces transits infernaux des planètes lourdes sur les points sensibles de mon thème avaient bousculé ma jeunesse jusqu’à la mutiler quasi-irréversiblement depuis 82 ?
Que je suis en ce moment dans la période la plus noire de ma vie et que, tel ces monozygotes de la Légion, je dois adopter la devise « marche ou crève » ?
Que je suis à la veille - si je m’en sors - d’un nouvel avenir - cycle prodigieux - jeunesse, amour, voyage...

N’ai-je pas vu aussi dans un putain de démange-égo écrit par un faux guru - et pour des petits apprentis sorciers tels que moi - qu’il faut choisir entre sublimer son destin ou crever la gueule ouverte (ouverte, mais joyeuse) ?
N’ai-je pas, n’ai-je pas ?...
Il y a quelque chose d’obscène dans ce décorticage. CA ressemble à Pantagruel découpant sa viande avec un tire-bouchons. Ça ressemble à une mauvaise comédie que j’ai vue, jouée souvent par les autres, qui m’obsède et... me dégoûte.
Je suis presque au bout de ça. Mon roman me délivrera de l’astrologie comme La cassure m’a délivré de ma maladie. Ne l’oubliez toujours pas: je suis vivant. Si je peux brûler ma voiture pour cause de fantasme subit, je peux aussi brûler mes livres d’astrologie et foutre Hadès au milieu, jusqu’à oublier même son nom.
Mais j’ai encore besoin de lui. J’ai toujours eu besoin d’affronter mes contradictions jusqu’au bout. Je suis maso mais lucide. Ce qui existe ne se cache pas. On peut tout au plus s’en passer. Et pour s’en passer, il faut ne plus en avoir besoin. Élémentaire, mon cher Loiseau !

Le portrait d’Anoushka est là, dans cette chambre d’hôtel. Je sens déjà les centimètres qu’elle prend sans avoir vraiment jamais mangé de soupe. Je vois ses yeux de jeune fille quand elle cherchera déjà la vérité - avec ou sans moi. Je vois aussi sa vie future. Je crois, du moins, la deviner. Et mon cœur se réjouit de la voir vivre dans cette mémoire que nul ne lui connaît. Même en dépit de l’imperfection de l’astrologie - ou de la psychologie - je suis rassuré d’en avoir tiré qu’elle sera vivante. Elle sera vivante de la vie des êtres en mouvement.
Moi qui ne peux presque plus bouger, et qui aime tant le mouvement, c’est la meilleure chose que je pouvais souhaiter pour elle. Et j’espère que, comme moi, dans toutes les étapes de la vie, heureuses ou malheureuses, que ce soit dans le plaisir ou la douleur, elle ne s’obstinera pas à ne vouloir trier que le bon pain. Car la vie est une, régulièrement et fantastiquement pédagogique, nous apprenant sans malice et sans fard - sans Dieu non plus - à la prendre telle quelle, dans le plus ou le moins, pour le plus grand bien de la construction de nos projets intimes. Ceux qui gloussent béatement devant les tournants faciles et joyeux de la vie et qui, ensuite, pleurnichent dès que la tempête souffle, restent éternellement ceux qui refusent de comprendre les véritables lois de l’existence humaine. Ils transposent le manichéisme de la pensée cartésienne au sein même de leurs sensations. Ils souffrent des distances qu’ils creusent eux-mêmes. Ils sont leurs premiers bourreaux.
Je suis aussi un bourreau, ne vous méprenez pas ! Je fais des efforts immenses pour ne plus l’être. Dans le silence et la détermination.

Des distances, j’en ai creusées, et qui paraissaient insurmontables parce que j’ai le génie de la construction - de l’auto-destruction, c’est parfois pareil. Et puis, j’ai claqué du doigt, j’ai risqué un sourire - c’était presque involontaire - je me suis tutoyé - car, le saviez-vous, les deux êtres qui nous habitent parfois se vouvoient - et que s’est-il passé ?
Sur le grand manège du zodiaque où les cabales avaient remplacé les chevaux - ou les fleurs, magnifiques petites fleurs de mon jardin affectif - un enfant est monté, puis un deuxième, puis encore un autre. Il aurait pu y monter des dizaines d’autres enfants. En quelques tours, j’étais déjà pris à observer les premiers qui jouaient sur ce manège: Marie-Pierre, Aurore, Aline, Marie-Christine, cette autre dont je ne sais pas encore le prénom, et Claude aussi.
Ça fait du monde, quand même, pour un seul sourire qui se décoince !...
L’heure n’était pas encore arrivée pour qu’Aline revienne, pour qu’Aurore soit là, pour que Marie-Christine mange avec moi au restau, pour que j’aie l’adresse de mon inconnue et pour que Claude soit Claude d’avant La cassure.
Mais cela a t-il vraiment beaucoup d’importance, au regard de tout ce qui va changer immanquablement ? J’ai appris à mesurer le rythme de monde et l’orbe de ses événements. Rien ne va ni ne court à l’échelle des sensations - des impatiences - humaines. C’est pour mieux assurer la garantie de la durée.
De toute façon, je suis immortel. J’ai donc devant moi 4000 ans pour séduire la femme de ma vie, écrire le roman de mon existence et bâtir la maison d’Anoushka.
Séduire, écrire, bâtir. C’est ma façon de participer à ma propre vie, de ne pas la réduire à un pédoncule abstrait. Je veux tout simplement la relier à l’utilité de toute chose qui est dans la nature. Seuls les hommes prennent le luxe de se rendre étrangers à ce qui bouge, préférant parfois se contenter de faire circuler une sorte de membrane pensante sur la surface de ce globe, plutôt que faire, plutôt que militer, plutôt qu’exister vraiment. Mon respect de la nature engendre qu’il me faut en être un élément authentique. Je ne pourrais supporter d’être un petit cartésien ne rêvant que de fric et de sport. Ça me tuerait plus par défaut d’existence - qu’une vraie mort.

Il y avait donc, au début de cette histoire, cette vulgaire comptine astrologique et le cadavre pas tout à fait éteint d’un bonhomme qui me ressemblait.
Il n’y a plus à la fin, et c’est là le pouvoir de toute écriture - aidée par la vie - et un tout petit sourire - que la main de quelqu’un qui se tend
et qui m’attend.
Le rendez-vous est pour demain.
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