Chaos

il y a
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Finaliste
Jury

L'année de mes 12 ans, j'ai envoyé un poème au journal Var Matin République. Il a été publié. Mon choix était fait ; je deviendrai écrivain ! La vie m'a entraînée vers d'autres contrées  [+]

Image de Eté 2015
Peau claire sous un jean, peau mate sous une farandole de dentelle rose, Luce et Lisette courent pour éviter l’orage. La circulation à cette heure est dense. La ville hurle, rit et se déplace gaiement dans les « Tap Tap », bus colorés Haitiens. La foule libérée des bureaux, des écoles, des commerces, remonte à contre-courant les avenues surchargées de Delmas et John Brown jusqu'aux beaux quartiers de Pétionville. Au flot bigarré de la population, s'ajoute la cacophonie des klaxons qui fusent au milieu des rires des femmes et des cris des enfants. Les nuages noirs couvrent maintenant la ville et absorbent le moindre souffle d’air. La lumière du jour est comme absorbée par les nuages. Une pluie serrée et tiède s’abat soudainement sur leur dos. La surprise fait crier Lisette. Elle lâche la main de Luce et s’élance vers un véhicule 4X4 Subaru Blanc garé à l’angle de la rue. Dans sa précipitation elle bouscule le panier de mangues d’une marchande de trottoir à l'abri sous son parasol. Luce, lui bredouille un mot d’excuse rapide et rejoint Lisette en riant.
« Nous y voilà ! Allez, monte dans la voiture, dit-elle en ouvrant la porte. Nous allons rejoindre Jacques sinon il va arriver trempé jusqu’aux os et adieu le resto ! » Une vibration l’interrompt. « On dirait un train arrivant en gare... » A-t-elle juste le temps de penser. Une clameur immense, un assourdissant fracas a envahi la ville. C'est la terre qui hurle et s'ébroue comme un chien. C'est la terre irritée qui fait le gros dos ! Tout bascule. Plus de repère. Le trou noir.
Pendant 43 secondes, la Rue a ressenti les ondes chaotiques de la terre en délire. Puis un lourd nuage a recouvert la ville de poussière, irrespirable. Le silence s’est abattu à la 44 ème seconde sur la Capitale abasourdie. Pas un son, pas un chant d’oiseau. Rien. Un linceul de silence.
Prisonnière sous terre, maintenue au sol par une poutre métallique posée en équilibre sur des gravats, elle est hébétée. Elle respire difficilement à demi-inconsciente. Au-dessus d'elle, une gouttière encore gorgée d’eau de pluie, cette eau qui s’était accumulée avant la Chose, distille un goutte à goutte qui tombe sur ses yeux. Une petite main se tortille vers le visage tuméfié et laisse échapper quelques gouttes recueillie du tube de zinc. Le liquide glisse lentement le long du nez, jusque sur la bouche. Boire, il faut boire. Elle entend des bruits. Ce sont les battements de son cœur. Elle les entend dans ses oreilles comme un bourdonnement. Les secondes s’écoulent comme des heures. Elle retient sa respiration, se concentre sur les bruits. Ils deviennent plus proches. L’oreille entend et transmet les informations qui sont traitées de manière anarchique. Le cerveau confus depuis le choc, essaie de rassembler ses pensées et trouver le fil conducteur qui relie « les clusters ». Comme un ordinateur après une surchauffe, il y a un nettoyage qui s'opère, une défragmentation. L'important étant de remettre tout au bon endroit pour repartir à nouveau.

À la première secousse ressentie, Jacques s’est jeté à terre. Le ventre collé contre le bitume. Bras sur la tête. Il a subi un rodéo effroyable pendant 43 secondes. Puis le calme est revenu. Étrange. Abasourdi, il s’est relevé, le visage et les jambes en sang. Un regard circulaire lui a tout de suite donné l’immensité du désastre. Un millefeuille de corps et de bâtiments à perte de vue. Un charnier à ciel ouvert. Vision d’horreur qui apparaît sous la poussière. Odeur du sang, insoutenable. Nausée. Étourdi, il se saisit de son téléphone portable. Envoie un SMS. Vite, profiter du peu de réseau restant. Un message en retour. Ses amis sont réfugiés sur le terrain de tennis de l’hôtel Karibé. Tout va bien. Un autre texto arrive dans la foulée. Il lit « 16 h 48, je récupère la voiture Angle Capois-Ducoste. Lisette a mis sa robe rose ! À tout à l’heure ! Bisous ». Ce SMS lui glace le sang. Il compose un autre numéro de téléphone. Ça sonne. Il enjambe les corps, les débris. Encore une secousse. Son cœur s’emballe. Non ce n’est rien. Un dernier soubresaut. Questionnement incessant. Ça décroche. « Moise, des secours, il me faut des secours, vite, Rue Capois » a-t-il juste le temps de dire avant que la batterie ne lâche. Des secours ! Mais quels secours ? Pense-t-il ? Le désastre est indescriptible. Une foule hagarde de silhouettes spectrales, remonte vers les hauteurs de la ville. La rumeur dit : le Palais Présidentiel est détruit, un tsunami arrive. Si le Palais Présidentiel est détruit, qu'en est-il du reste ? Qu’en est-il de des cases de bois, étranglées entre les bâtiments en béton ? Port au Prince la magnifique. Port au Prince est à genoux ! Il avance à contre-sens de la marée humaine, incertain de ses mouvements. À chaque pas, il accélère le rythme. Les secondes comptent. Un seul objectif : arriver Rue Capois. Une seule question : « Comment les trouver dans ce labyrinthe de ruines ? Il perçoit un son émis par une radio, vestige du passé. C’est Melody FM. La seule radio qui peut encore émettre. Il pense à son ami journaliste. Va-t-il bien ? Il devait passer à la station de radio en sortant. Il était en retard. Il avait décliné l’interview. Trop de choses à faire en cet après-midi de préparation de Festival Littéraire « Étonnants voyageurs » auquel il participe. Jacques est écrivain.
Il vient d’apercevoir un parasol ouvert, étrange image dans cet univers désolé. Il s’approche. Une femme est assise en dessous, prostrée, les mains crispées sur son panier de mangues. Elle lui fait signe de la tête. Elle indique du menton, un immeuble éventré. Devant l’immeuble : Un 4X4 Blanc est prisonnier des décombres. Sueurs froides. Émotions ambivalentes : Remords. Sentiment d’impuissance. L’immensité du travail l’accable. Il entreprend d’abord de dégager la voiture. Minutieusement il déplace, centimètre par centimètre, les morceaux de béton tombés sur la voiture. Absorbé par sa pénible tâche, Jacques se remémore le jour où il prit sa petite Lisette entre les bras. C’était il y a quelques années au cours d’un de leurs nombreux voyages avec son voilier qu’ils s’étaient retrouvés, sa femme Luce et lui-même face à Sœur Flora Blanchette. Cette religieuse vivait depuis quelques temps en Haïti et œuvrait pour les enfants sur l’Ile à Vaches. Un village de pêcheurs fait de huttes africaines. Cette année-là, ils avaient mis les pieds par hasard sur le ponton et s’étaient aventurés dans le village. Ils avaient remarqué un magnifique manguier dans une cour. Ils s’étaient approchés, curieux, entendant des cris et des rires d’enfants. Et là, ils étaient tombés nez à nez avec Sœur Flora qui portait un bébé vagissant entre les bras : « Prenez-le une seconde », lui avait-elle ordonné et elle avait disparu derrière les cases. Ils étaient restés là, surpris, la fillette dans les bras. Ils la prénommèrent : Lisette parce que ce prénom rimait avec « Risette ». « Lisette, fais-moi une risette », disait Jacques et l’enfant éclatait de rire ! Un rire franc, communicatif ! Ils venaient chaque année en Haïti pour la voir, se préoccupant de son bien-être, de son éducation, de sa santé. Au début, elle était restée à l’orphelinat mais très vite, ils l’avaient confiée à Moise leur ami natif de l'île et père de plusieurs enfants. Ils veillaient ainsi au confort de la famille tout entière. Lisette grandissait dans son pays d’origine au contact chaleureux et régulier de ses parents étrangers.

Il se retourne. Son corps lui fait mal. Il voit la rue qui s’organise. Le déblaiement continue. Le chien vient d’aboyer à nouveau. Il remue la queue. Jacques vient d’apercevoir la gouttière en zinc. Une idée vient de lui traverser l’esprit.
«  Aide-moi Moise. Retiens-moi » lui dit-il pendant qu’il se penche sur la plaque de béton pour atteindre l’orifice de la gouttière.
— Lisette, Luuuuuce, crie-t-il
— Papa, daddy, papa ! entend-il
Il se retourne vers Moise : « Thanks God, elle est vivante ! » Lisette est vivante !! La nouvelle se propage et la rue amène la foule. Il faut déblayer plus vite.
« Luuuce ! » hurle-t-il encore.
« Il faut des torches, il faut de la lumière ! Tout le monde s’exécute. Vite une voiture, il faut trouver une voiture. Il faut aller à l’hôpital ! Au calme de la recherche, se superpose l’excitation du sauvetage. Il faut maintenant, maintenir la Vie !

Les coqs chantent et la lumière blafarde de la lune sur les ruines, laisse place à celle plus chaude du soleil levant. La rue s’anime parmi les ruines. La journée qui s’annonce est le début d’une autre vie. Le passé n’est plus. Ce qui fut Port au Prince avant le tremblement de terre, ne sera plus.
Les cadavres jonchent le sol, recouverts de vêtements déchirés, arrachés çà et là aux débris amoncelés. La rue pleure car la rumeur annonce des rapts d’enfants, des viols, des vols. Après l’immobilisme de la stupeur, la rue reprend sa course. La paix toute subjective et contradictoire d’après les secousses fait désormais place au chaos.

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Trissia Lepopnav · il y a
Je vous remercie tous pour vos votes, cependant mon texte n'a pas passé le cap ! A très bientôt !
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Alaska · il y a
J'aime votre description du tremblement de terre. A voté.
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Trissia Lepopnav · il y a
merci beaucoup !
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Utilisateur désactivé · il y a
voté ;)
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Trissia Lepopnav · il y a
merci Loica
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Utilisateur désactivé · il y a
Le tremblement de terre, les premières réactions des habitants... tout est très bien décrit et harmonieusement structuré. On n'en perd pas un mot ! +1
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Mirgar Dudou · il y a
Un texte qui nous fait partager l'horreur du tremblement de terre de l'île d'Haïti! Une étincelle d'espoir à la fin ...C'est dense et touchant.+1 Si vous avez le temps de voyager ailleurs dans une contrée où poussent des narcisses et des marguerites, c'est ici .C'est un texte en finale dans le TTC http://short-edition.com/oeuvres/tres-tres-court/voyages-4
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Bertrand Pigeon · il y a
hello Trissia
un revote vers ta finale
passe me voir si tu veux
"une belle journée"
http://short-edition.com/oeuvre/strips/une-belle-journee-6

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Louyse Larie · il y a
Comme je vous l'ai promis, me voici sous votre parasol grand ouvert et je ne le regrette pas, vu la qualité de votre plume...
Un texte tragique, on ne peut plus saisissant pour lequel je laisse retentir une 22 ème vibration...
Bravo Trissia et bonne chance :-)

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Trissia Lepopnav · il y a
Merci de votre visite !
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Domasson · il y a
Bravo pour ce texte si réel, sans doute du vécu, bonne chance, Domie
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Trissia Lepopnav · il y a
Merci pour votre lecture. Vécu en partie mais pas le tremblement de terre d'Haiti.
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Moniroje · il y a
C'est du vécu; j'ai vécu un tremblement de terre, pas aussi meurtrier (100 000 morts) et donc bravo pour ce magnifique rendu.
Et ouf!!! ils s'en sont sortis!!!

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Trissia Lepopnav · il y a
J'en reste sans mot. Merci pour votre commentaire. Il est d'autant plus précieux ...
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Cajocle · il y a
Prenant et poignant. +1
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Trissia Lepopnav · il y a
Merci beaucoup pour votre lecture
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Cajocle · il y a

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