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Chanson de Tristan A. (Première partie)

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Serge

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§-8 octobre 2050 – Par qui le scandale devait arriver...

À tout juste trente-cinq ans, Tristan A. occupe un poste que l’on pourrait qualifier d’enviable, au sein du Fonds d’Investissement Daisy Concept*, affichant fièrement son logo en forme de marguerite – tout un programme – au sommet des Tours Sisters du quartier d’affaires Mare Nostrum de Marseille. Nous sommes en effet en 2050, et c’est aujourd’hui pour les entreprises multinationales : the place to be. Surgi de terre il y a à peine une décennie, le quartier Mare Nostrum – gigantesque forêt de verre et d’acier dressée face à la mer –, a relégué au second plan les fières tours de la Défense et leur pouvoir d’attraction sur le monde du business... Mais nous parlons, nous parlons, revenons plutôt à notre sujet et personnage.

Tristan semble parfaitement intégré à son époque et affiche, de l’extérieur du moins, un certain équilibre que d’aucuns pourraient lui envier. Apparence bien trompeuse en vérité, car tout au fond de lui, dorment de pernicieuses cicatrices, creusées par la lutte souterraine qu’il mène au quotidien : elles se réveillent chaque matin, dès qu’il franchit les frontières de son open space, où, sans toutefois lui signifier ouvertement, « on jugerait sous cape son attitude, pour le moins ambiguë par rapport à la politique du groupe, où on voudrait le contraindre, le neutraliser pour qu’il plie l’échine et se décide enfin à observer LA règle, comme tout le monde, ni plus, ni moins.

Il en arrive ces derniers temps – à ce stade, mieux vaut sauvegarder avant tout sa santé mentale –, à déserter purement et simplement les réunions qui viendraient heurter de plein fouet ses principes. Sa spécialité, tout le monde l’a bien compris consiste à ne pas se faire des amis, et de manière assez durable. De toute façon, il n’en a cure, trop façonné depuis sa tendre enfance par cette approche frontale, constituant par ailleurs sa marque de fabrique, et assez paradoxalement, son cocon de sécurité.

Sécurité ou pas, il fallait bien que s’achevât ce supplice. Voilà pourquoi nous le surprenons ici, concentré sur une surface de cristal intelligent trônant sur son plan de travail – un outil professionnel du plus bel effet décoratif. C’est par la simple opération de la pensée qu’il rédige son dernier message adressé à la Direction Générale, avec un feu d’artifice de copies jointes à l’intention de ses pairs, ainsi qu’à la centaine de réseaux les plus en vue au terme de ce demi-centenaire. Cette communication a précisément pour objet « Départ de Tristan A. ». Nous sommes le 8 octobre 2050, il est exactement 7h30 sur le méridien origine, et dans une heure il le sait, reprendra l’infâme routine : Ce dernier et cent vingtième étage, surplombant le quartier d’affaires, le Nid d’Aigle comme on l’appelle familièrement ici – non sans une certaine déférence.

Qu’adviendra-il de ce message ? Programmé pour surgir comme un diable de sa boite dans vingt-quatre heures pour venir pulvériser le navire amiral du Groupe, il serait pour l’instant inutile d’en savoir plus à son sujet.... Après avoir lancé de manière irréversible le compte à rebours, Tristan s’abandonne dans son fauteuil antistress pour cadre supérieur – lequel généreux, le gratifie avec quelques effluves de cuir de chevreau, d’un massage tonifiant –, profitant de ces quelques instants de répit pour goûter sans retenue une relative sérénité, et envahi tout à coup, fait rarissime, d’authentiques bouffées d’empathie à l’encontre de ses pairs, vers lesquels la foudre se dirige à présent avec la précision d’un tir balistique. Laissons le ici se délecter de la pensée plutôt apaisante et régénératrice, qu’il ne pouvait raisonnablement taper ni plus haut, ni plus fort.

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.... Là-bas, au pied des deux ‘’Sisters’’ translucides, édifiées en 2042, c’était pratiquement hier, par l’architecte brésilien Zé-Ambares – deux tours jetées dans le ciel, dont l’une, immense, semble donner la main à sa petite sœur sur le chemin de l’école –, existe un endroit hors du temps, non corrompu. C’est ici qu’il se rend de temps en temps Tristan, à l’abri des regards, quand le verre trempé commence à lui brûler les yeux et lui réduire la cervelle en charpie, quand les chuchotements bourdonnant dans l’ombre enflent comme des tsunamis, percutant les structures d’acier, quand les murs s’épaississent, ou au contraire s’effacent sur un vide sidéral à six cent pieds du bitume.

Les engins s’étaient arrêtés net. On avait appelé le chef de chantier, l’architecte, l’urbanisme, et de fil en aiguille remonté jusqu’au ministre, qui lui, s’enflamma comme une étoupe : « Minute papillon, touche pas à mon patrimoine ! », s’il ne l’a pas formulé ainsi, du moins l’a-t-il pensé très fort. On a donc modifié les plans, construit un sarcophage aussi coûteux que provisoire, pour permettre au chantier d’aboutir sans problème, puis on a rendu le tout à l’air libre et scellé au niveau du sol sans autre forme de procès, une simple plaque de bronze de soixante sur soixante, souillée depuis par moins d’une décennie d’oubli et d’indifférence – une stèle discrète à l’image de l’humble ouvrier qui la déposa. Le ministre, toujours lui, fit ensuite importer spécialement d’un petit village de Crête répondant au nom de Kavousi, un arbre au tronc noueux et généreux tourmenté par les mains d’un géant colérique, un olivier plusieurs fois millénaires, considéré comme le plus vieux représentant au monde. À la suite de cette somptuaire et dernière dépense, le haut fonctionnaire fut débarqué sans ménagements et sans indemnités compensatoires ; l’olivier quant à lui, resta en poste, ayant trouvé là semble-t-il – et pourtant si loin des siens –, une terre d’accueil hospitalière.

Aujourd’hui – pas plus qu’hier –, plus personne n’y prend garde. Pardon, sauf une personne, une seule, l’exception – il en faut une parfois – qui confirme la règle. Tristan possède ainsi sur les humbles mortels de son entourage, une carte maîtresse, un atout inestimable : celui d’habiter deux cent mètres plus bas, un lieu secret ; un lieu qu’il peut investir à sa guise, où il peut, sans même le laisser transparaître ni deviner aux regards inquisiteurs et chafouins, s’évader en pensée de son propre bureau ; ledit bureau se trouvant être, par un providentiel hasard architectural, situé exactement en surplomb.

Quelle fut dans cette histoire le rôle exact de ce lieu exhumé par la main de l’homme, un lieu oublié de Dieu lui-même et de tout son staff ; ce lieu posé là par un démiurge distrait ou négligent, entre la mer et le temps, à tout jamais déserté par les ombres qui l’ont jadis foulé. Nous aimerions tenter de vous l’exposer ici. Plus facile à dire qu’à faire en réalité..., mais par où diable allons-nous commencer ?

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...Enfant précoce, Tristan traversa sa scolarité dans un ennui abyssal, martelé par des injonctions lancinantes dont le seul but était de le conformer au plus grand nombre, le faire rentrer dans le moule comme on dit. Ambitieux programme en vérité : la vacuité des enseignements qu’on avait la prétention de lui imposer – et dont il avait déjà fait le tour depuis belle lurette –, avait la faculté de provoquer chez lui des soubresauts incontrôlables, un emballement généralisé de son métabolisme, une débauche d’énergie ingérable pour ses professeurs, et fort perturbante pour ses infortunés camarades qui eux, très curieusement n’y trouvèrent jamais rien à redire.

Les études supérieures calmèrent un peu cette fâcheuse inclinaison, du moins dans les premiers temps, une courte période de rémission provoquée par ce bouleversement passager, et bien entendu..., les quelques bribes d’enseignements qui lui tombèrent sous la dent, ensuite... Eh bien ensuite, le mal s’installa à nouveau, et Tristan fit bien malgré lui, il faut bien le préciser, de nouvelles et nombreuses victimes, s’attaquant de préférence aux détenteurs de l’autorité et du savoir, dont il n’avait, à quelques exceptions près, pas gardé le meilleur souvenir. Cette fois par contre, personne ne pris la peine de le contenir, ni de le corriger, et ce ne fut pas là non plus, le meilleur service qu’on lui rendit.

Il survécu, mais avec cette faille qui devint très vite son trait de personnalité dominant, bientôt interprété comme une vraie pépite par les chasseurs de têtes – traquant comme toujours la perle rare –, qui ne firent que creuser son désarroi en lui offrant sur un plateau d’argent en 2048, le poste de Key Account Manager au sein du déjà très célèbre Groupe Daisy Concept* ; lequel intégrera deux ans plus tard, et après avoir raflé à peu près tout ce qui trainait sur le marché, le top 10 Mondial des Fonds d’Investissement. Jusqu’à présent, Tristan A. – K.A.M, avait rempli le contrat, fait le job, selon l’expression consacrée, sans le moindre état d’âme, qu’il avait d’ailleurs encore fort engourdie à l’époque. Tristan A. Tristan A.

A comme Alone. Ne pourra-t-on jamais mesurer le poids d’un tel nom sur le destin de son dépositaire ; la question se posant également, et peut être avec plus d’acuité encore, pour le prénom. Un prénom aux consonances médiévales, choisi pour des raisons encore obscures par les dignes descendants de lointains sujets de sa Gracieuse Majesté, qui, fraichement débarqués, se retrouvèrent en ces périodes troublées, plus ou moins isolés sur notre sol, avec culture et progéniture. Un état d’esprit aussi héréditaire que naturel chez Tristan, si tant est – et c’est bien la meilleure –, que l’on hériterait, paraît-il, des déconvenues de ses ancêtres...

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Il faudrait ici dresser un rapide état des lieux de notre environnement en cette année de grâce 2050. Nos pensées se tournent naturellement, et comme c’est étrange, vers Déesse Energie. Si nous osions regarder sa propre mère Dame Nature en face, nous ne pourrions que tirer le constat d’un monde idéal : où d’insolentes tours construites dans la sueur et les larmes de leurs esclaves, par des pharaons ivres de pétrole et de pouvoir, s’effacent sous la morsure répétée du sable porté par le vent du désert ; où des champs entiers de Giga-éoliennes traquent les alizés au-dessus des nuages, à plus de quinze cents mètres d’altitude, couvrant de leur ombre spectrale d’immenses territoires terrestres et marins ; un monde où de grand espaces, jadis cultivés à perte de vue – les plaines céréalières de la Beauce pour ne citer qu’un triste exemple –, ne présentent plus que d’immenses assemblages de réflecteurs incandescents, avec in fine le même résultat que si l’on y avait littéralement mis le feu – idem outre Atlantique, aux confins du Caucase, dans le fertile delta du Niger, ou celui de la Camargue toute proche, comme partout ailleurs... Un monde qui sur le point d’atteindre dix milliards d’âmes, sacrifie sans sourciller ses ressources alimentaires au Dieu-Solaire-Tout-Puissant, et où chacun trouve ça finalement juste et normal, l’affameur comme l’affamé.

Que dire par exemple de cette nouvelle plaie, celle-là aussi, – ces porteurs de mauvais augure – ils nous l’avaient pourtant annoncée lors de la grande transition des années 30 : le choléra des ondes électro-magnétiques (OEM) fruit empoisonné du ‘’bio-numérique’’ et du ‘’tout électrique’’. Bien d’autres bouleversements, dont certains non modélisables, se sont produits ensuite, « autant en dix ans qu’en plusieurs siècles » constatèrent les spécialistes dont c’est la seule fonction : constater.

Avant que de pénétrer le quotidien de Tristan, qui comme nous pourrons le constater est loin, très loin d’être une sinécure, peut être pourrions-nous plus légèrement nous pencher sur sa vie sentimentale. Il existe quelque part au fond de son cœur un autre espace vierge, à peine défriché celui-ci. Fréquentant depuis des mois le même snack situé à un jet de pierre des Sisters, les yeux rivés sur sa portion Végane, comment pouvait-il se douter ? Qui aurait pu, ou même osé lui dire : « Tristan, tu devrais sortir de ta bulle, regarder autour de toi, nom de Dieu ! ». Qui aurait eu la prétention, l’indélicatesse de lui montrer le chemin qui mène à ce visage à peine sorti de l’adolescence qu’il a, depuis ce jour-là, rangé comme une image pieuse au fond de sa mémoire ? Ce ne pouvait être là qu’un éblouissement passager, un peu de réconfort dans ce monde désincarné et manichéen à base de winners et de loosers, une brise légère entre l’inox et le verre, un cadeau gratuit de la vie, comme une première fleur de pelouse en avance sur le printemps, ou un albatros solitaire perché sur la coiffe translucide du Nid d’Aigle ; un instant léger, pur comme de la neige nouvelle...

...Tout juste un regard furtif lorsqu’au moment de régler sa consommation, il a voulu comme à chaque fois, présenter honnêtement sa pupille droite à l’identificateur numérique. Elle, elle se trouvait là, mais de l’autre côté, grimée comme sur une pub de voitures américaines du siècle dernier ; en moins plantureuse bien sûr. Juste assez pour acheminer comme il se doit – et avec les égards dus à leur rang et à leur fonction – des menus équilibrés, mitonnés par le-Chef-spécialement-formé-chez-Trucmuchon, jusqu’aux lèvres avides des jeunes princes gourmets et insolents de la finance mondiale. Égarée là, sur le bord de la route, empruntée chaque jour et à la même heure, par le même œil toujours aussi inquiet à la recherche de ce foutu identificateur ; inquiet peut-être, mais qui n’a en tout cas rien oublié, et Dieu sait si ça a de la mémoire un œil ! Un micro-instant de grâce – l’œil de Dieu en est témoin. Une version moderne du prince charmant, sans prince, sans bergère, proche du point zéro sur l’échelle de l’émotion. Aurait-on été tenté de jouer les entremetteurs, que ça n’aurait pour autant rien changé. D’ailleurs aucun changement n’avait vraiment sa place dans la vie millimétrée de Tristan, qui avait trouvé comme on dit, sa vitesse de croisière, celle où l’on en vient même jusqu’à oublier qu’on se déplace. Seule l’absence momentanée à l’heure du déjeuner, de celle qui n’avait pourtant laissé qu’une frêle empreinte sur la rétine de son œil, pouvait à la limite ternir passagèrement le restant de sa journée.

******

8 octobre - 8h 26 – Ce cher Mister Woo !

Nous venons tout juste au sommet des Sisters, de quitter Tristan, dans un état proche de la satiété, un stade forcément éphémère – c’est, qu’on le veuille ou non dans la nature des choses –, sans cesse rattrapé par le naturel et ses impérieuses nécessités. Cinquante-six minutes plus tard, même lieu, même personnage :

— « Votre rendez-vous holographique de 8h30 !... »

Cette voix de synthèse pourtant familière fit sursauter Tristan qui s’était, comme à chaque fois qu’il s’évadait en pensée, naturellement transporté au pied des tours.

— « Validé ! » – s’entendit-il répondre d’une voix mal assurée.

Aussitôt quelques pâles faisceaux lumineux convergèrent vers la place dédiée au visiteur, une authentique réplique de bergère Louis XV en pur cristal de roche, signe de distinction réservé aux invités de marque. Une forme humaine multidimensionnelle en position assise s’y matérialisa progressivement, de plus en plus consistante, jusqu’à se confondre avec la réalité elle-même. À 8h30 précises, Mister Woo, soixante-quinze printemps au compteur, costume col Mao vert pomme, apporteur d’affaires reconnu, mandaté en la circonstance par la société Silver-Sun la bien nommée, occupait impérial, dans un très étudié jambes croisées, la souveraine réplique – laquelle s’était entre temps assortie aux goûts de l’illustre client, inconditionnel de la fleur de cerisier sur fond crème, et des boiseries dorées à l’or fin.

— Cher Mister Woo !
— Agent Tristan, quel plaisir !... Préliminaire courtois, mains jointes, inclinaison respectueuse du buste, sourire indéboulonnable.
— Que me vaut l’honneur de cette nouvelle visite cher Mister Woo ? Une belle opération ces réflecteurs du Sahel n’est-ce pas ?.../...

Bien entendu, Tristan connaissait par avance les réponses et intentions de l’avisé mandarin, qui avait dit-on, le pouvoir de faire éclore les fleurs de cerisier sous la neige, une manière autrement plus élégante de faire la pluie et le beau temps sur Mare Nostrum, troisième place financière mondiale, vitrine et fierté des EAUE (Etats Autonomes Unifiés d’Europe).

La neige, parlons-en, elle est attendue dans quelques semaines en Méditerranée ; l’œuvre d’un enfant dictateur espiègle du début du siècle, obsédé par la force dissuasive, qui en février 2029 de triste mémoire, servi par un super-missile d’une charge de plusieurs milliers de Kilotonnes, décapita le plus haut sommet de son beau pays : 2700 mètres de granit brut... Pfffuuitt ! Soufflés nets comme une bougie d’anniversaire. On a tapé sur les doigts du sale gosse et confisqué ses jouets, qu’il avait d’ailleurs pris soin, le galopin, de commander en pièces détachées auprès de ses partenaires du monde entier, tous en mal d’exportations – qui une mise à feu, qui un système de guidage, qui un composant de tête nucléaire, etc. etc. Tous corrompus jusqu’au trognon, bien joué Callaghan ! Il eut fallu en justice bien ordonnée, poursuivre les généreux pourvoyeurs de technologie ; autant condamner le Père Noël, ses elfes, et pour faire bonne mesure, pourquoi pas les rennes du traineau !

On a préféré étouffer l’affaire, de toute façon, le mal était fait. L’impact fut tel qu’on l’a comparé, toutes proportions gardées, à celui d’une certaine météorite... Les scientifiques ne s’y sont pas trompés : depuis ce coup de maître en effet, la planète lâche régulièrement chaque année, son petit demi-degré centigrade. Non modélisable. Exit donc la fonte des glaces tant annoncée ; il s’agit plutôt à présent de réchauffer par tous les moyens une vielle dame frileuse, mutilée par l’incurie humaine, et agacée par ces perpétuelles parties de yoyo climatique.

Mais serions-nous à nouveau sur le point de nous égarer ? Rejoignons sans plus tarder le Nid d’Aigle où nos deux protagonistes s’apprêtent à croiser le fer. Précisons toutefois, pour la partie purement technique de l’entretien, que l’hologramme de Mister Woo n’est visible et audible que de la personne de Tristan, lui-même inaudible, mais toujours visible – vous me suivez ? – pour un observateur extérieur ; notre Key Account Manager préféré, pourrait ainsi nous sembler affairé par une étrange pantomime solitaire et silencieuse, plus proche du mode de communication des poissons rouges, que celui communément pratiqué au sein de la race humaine – confidentialité oblige.

Scénario inverse au sommet de la tour KAIZEN la plus haute de Shangaï, où le vénérable et intouchable Mister Woo, assista à la matérialisation au sein de son propre bureau, de l’Agent Tristan, dans un fauteuil Cocoon en forme d’œuf géant, dont le cristal de roche, désorienté par les goûts pour le moins éclectiques du KAM de Daisy Concept*, lui attribua – après avoir épuisé tous les décors possibles et imaginables –, un motif pied de poule noir et blanc milieu vingtième. Nous n’évoquerons pas le fait que chaque acteur de ce rendez-vous hi tech perçoit l’autre dans sa propre langue, et vice versa. Simple détail.

—.../... Une réussite Agent Tristan, un pur succès ! Je dirais même un rendement exceptionnel, et je pèse mes mots vous savez. À ce sujet, je ne suis pas venu les mains vides, vous me connaissez, n’est-ce pas ?

S’il le connaissait ? Si nous pouvions pénétrer la pensée intime de Tristan, voici un échantillon de ce que nous pourrions y découvrir :

— « Si je te connais, crapule ! Mercenaire de luxe à la botte de Silver Sun, et de tous ses avides compères, toujours prêts à rejeter les plus fragiles – par la force ou la corruption – hors de leurs terres, et venir piller leur sol, leur soleil, leur vent, et que sais-je encore, pour satisfaire nos opulentes et dispendieuses mégapoles.
Tu vois, je te connais plutôt bien Cher Mister Woo ! »

Ces pensées n’échappèrent pas au rusé Mister Woo – qui sans se départir d’un sourire aussi laqué qu’imperméable venait, par une fine observation de son vis-à-vis, de décrypter l’essentiel du message –, il décida, avec la finesse qui le caractérise, de porter cette bonne nouvelle à la connaissance de son hôte, un peu comme on avance un pion :

— Seriez-vous souffrant Agent Tristan ? J’espère que ma présence...

Ce subtil poison délivré à dose homéopathique, eut au moins la vertu de réintégrer Tristan A. KAM de Daisy Concept dans ses fonctions officielles ; il retrouva ainsi en une fraction de seconde ses ‘’bons’’ réflexes, et ces derniers lui intimèrent l’ordre de porter sur le champ un coup d’avance à ce caméléon vert pomme, en pleine crise mégalomaniaque.

— Au contraire cher Mister Woo, bien au contraire..., nous sommes toujours tellement impatients de découvrir vos derniers projets. Je suppose, que Silver-Sun envisage de développer son parc de réflecteurs ?
— Tout juste, et je suis certain qu’à la suite de ce premier essai prometteur, vos investisseurs n’hésiteront pas à poursuivre l’aventure.../...

Le poids des mots... Parler ‘’d’aventure’’ à ce niveau, c’est aussi poser sur la table une arme à double tranchant, comment ce vieux renard de Mister Woo pouvait-il se fourvoyer dans une telle improvisation sémantique ? Où était le piège ? Rattrapé par le naturel, et l’envie irrépressible de faire exploser un par un tous les maillons qui l’avaient jusqu’à ce jour contraint, Tristan saisi la hache par le manche :

— C’est bien possible cher Mister Woo, mais vous n’êtes tout de même pas sans savoir, que ce brusque changement d’échelle pourrait tout aussi bien nous entraîner dans une autre, comment dirais-je ?..., ‘’aventure’’, un mauvais choix stratégique par exemple : aujourd’hui Silver-Sun est incontournable, certes, mais demain ? Avez-vous pris connaissance des dernières études d’impact ?.../...

En d’autres termes : « seriez-vous par hasard, toi et ton ''foutu business'' sur le point de devenir has-been ? ». Message envoyé et parfaitement reçu, lequel fit d’ailleurs grincer, si ce ne furent les dents, du moins l’inaccessible zénitude du grand amateur de fleurs de cerisiers.

Précisons ici que le concept de réflecteur solaire, l’innovation majeure de la décennie, commençait à faire sérieusement débat en ce mois d’octobre 2050 – sauf, comme toujours en pareilles circonstances, pour les fervents adeptes de la politique de l’autruche, espèce disparue, mais toujours à la mode...

Pour faire simple, les panneaux solaires en fin de vie furent peu à peu remplacés par de gigantesques réflecteurs paraboliques de titane, chargés de rediriger et stocker les rayons solaires au sein un générateur, disposé à l’intérieur d’un gros satellite ; chaque engin mis sur orbite pouvant capter les rayonnements d’un champ solaire grand comme le Sahara, et alimenter – par l’émission d’ondes électromagnétiques – nos mégapoles pour une étendue équivalente. Il a fallu deux bonnes décennies pour prendre conscience de la nocivité du procédé qui revenait ni plus ni moins à confiner l’humanité entière dans un gigantesque four à micro-ondes dernier cri. Au fait, ce cher Mister Woo en avait-il seulement pris connaissance ?

—.../...Voyons, voyons Agent Tristan, comment pouvez-vous en douter ! Vous me désobligeriez presque mon cher ! Rassurez-moi : il me semble que Silver-Sun a distribué à vos investisseurs de confortables bénéfices, dont vous avez par ailleurs largement profité n’est-ce-pas ? Doit-on vraiment prendre au sérieux ces soi-disant études, vous n’allez tout de même pas vous y mettre vous aussi ?
— Je crains cher Mister Woo que nous ne nous soyons assez mal compris : les gisements de titanium sont épuisés, vous le savez comme moi, et Silver-Sun qui a tout misé sur cette technologie, n’a pas à ce jour annoncé de solution de rechange ; de plus les concentrations en OEM viennent d’atteindre des seuils critiques... Seriez -vous prêts à faire courir un tel risque à nos concitoyens et sur un plan purement financier, à nos investisseurs ?

L’impassible Mister Woo accusa intérieurement le coup sans se départir du rictus taoïste qui lui tenait lieu de sourire. Seul un observateur averti aurait pu constater la contraction très marquée de ses pupilles, signe d’une colère aigüe contenue jusqu’au paroxysme. Le même observateur aurait à peine été étonné, tant le regard du gourou parcheminé paraissait fixe et mécanique, d’en voir surgir deux rayons lasers de couleur vert pomme, parfaits pour découper en menus morceaux et sans la moindre goutte de sang – MisterWoo ayant horreur du sang – un blanc bec de trente-cinq printemps, dans son costume trois pièces maille de platine, un jeune insolent qui osait lui tenir tête ! C’était tout comme, mais il n’en fut rien :

— Nous en reparlerons cher Agent Tristan, nous en reparlerons !...

Le bras droit de Mister Woo décrivit une parabole discrète, un geste économique et épuré, certainement emprunté, voire subtilisé, aux arts martiaux. Un geste d’une douceur et d’une violence savamment dosées ; ce geste qui marquait sans recours possible le terme de l’entretien, déclencha immédiatement le processus d’effacement de son hologramme, dont l’éternel et indéchiffrable sourire resta encore quelques secondes en suspension dans l’air. L’honneur était sauf, en fin stratège il était parti la tête haute, laissant l’Agent Tristan perplexe, en tête à tête avec une bergère Louis XV, dont le cristal de roche écœuré par le mauvais goût manifeste de l’illustre visiteur, n’aspirait plus qu’à retrouver dans les meilleurs délais, sa pureté et sa transparence originelle.

******

§-8 octobre – 9h45 – Pas tout à fait seul.

Combien de temps Tristan resta-t-il lui-même en ‘’suspension’’, il ne saurait le dire, comme il ne saurait expliquer comment il se retrouvait en cet instant précis aux pied de la grande Sister, à six cent pieds en contrebas du Nid d’Aigle, dans ce jardin circulaire au-dessous du niveau du sol, qu’on eut dit tracé par l’atterrissage d’une soucoupe volante – vieux fantasme du siècle dernier .

Un trait d’argent furtif, tel l’éclat d’une aiguille surpiquant un voile azur, l’impact minimaliste d’un astronef hypersonique propulsé à l’hydrogène, lui rappela les bons côtés de son époque. Paris /New York en moins d’une heure – et c’était encore beaucoup trop, toujours trop. Bien entendu. En surface, calme plat, et pour cause : le SIT ( Supersonic Intercontinental Transport) reliait à vitesse respectable, chaque cité du monde ; entendons par ‘’cité’’ : « Espace à forte densité humaine, préservé de l’implantation de réflecteurs, Giga-éoliennes ou toute autre source contemporaine d’énergie ». Une toile souterraine tentaculaire courant sous les terres, les mers et les océans, composée d’artères, de veines et d’une infinité de vaisseaux capillaires, que chacun pouvait emprunter à sa guise, confortablement installé dans une capsule en sustentation, elle-même synchronisée sur les probabilités de déplacements quotidiens de son usager. Un siècle d’évolution en une seule décennie !

Tristan s’assit sur le muret moussu face à l’olivier. Une pensée inspirée par les Sisters et leurs scintillantes compagnes de Mare Nostrum , traversa alors son esprit : les anciens disait-on, édifiaient jadis de gigantesques tours de pierre, pour mériter la clémence et la protection de leurs dieux jaloux. Auraient-ils persévéré dans ce sens ces vénérables bâtisseurs, en réalisant que le pire des fléaux conçu par la race humaine, cet orgueil dégénéré, viendrait des millénaires plus tard, habiter leurs fragiles descendantes de verre et d’acier.

Il décida de garder les yeux fermés, au fond il y voyait beaucoup plus clair ainsi. Laisser passer la lumière eut été trahir une présence possible, l’indisposer en la prenant par surprise ; quelque chose frôla son épaule, d’une manière tellement subtile qu’il eut même un doute à ce sujet. Pour une fois, une fois dans sa vie, il avait décidé d’être lui-même, et cette posture y contribuait, lui donnant le courage et la fragilité nécessaire ; nu, il ne serait pas senti plus libre. Il senti la présence se rapprocher, faire écran au rayon de soleil, qui l’espace d’une seconde – ou d’une éternité, il ne saurait le dire – n’atteignait plus sa peau, puis il y eut un petit claquement sec. Curieusement, et sans lien apparent, il pensa à elle, puis se souvint d’une phrase laissée en héritage par un poète/aviateur du siècle dernier : « L’essentiel est invisible pour les yeux ». Il sentit la présence s’éloigner, mais le soleil avait tourné. Il décida malgré la fraîcheur qui s’installait, de rester ainsi quelques instants de plus.

« Je ne serais donc pas seul ici », la phrase s’installa à grands coups de boutoirs, à la manière d’une mauvaise migraine, lui rappelant si besoin était, qu’ici-bas toute possession exclusive n’est qu’illusion ; il fut peiné par sa réticence d’enfant gâté refusant de partager sa cachette, puis se reprit en estimant qu’après tout, il était libre d’en posséder une si ça lui chantait ; pour cette dernière pensée, il s’en voulu. Sincèrement. Le charme était rompu, il ouvrit enfin les yeux et c’est l’olivier qui récupéra le fruit de sa courte méditation. En empruntant l’escalier dérobé menant à la Grand Place du quartier d’affaires, il tomba sur Bob qui s’était abîmé ici, sans doute pour se soustraire à la brise glaciale, enveloppé comme toujours, dans son inséparable plaid écossais.../...

>>> Suite dans: ''CHANSON DE TRISTAN A.'' ( SECONDE PARTIE ) >>>>

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