V/4 Changement de programme

il y a
6 min
2
lectures
0

Un livre jeté à la mer... " LE RÊVE DU BATTEUR DE GRÈVES " >>> Chapitres I à VI ci-dessous. >>> ou accessible par le lien suivant:  [+]

Lorsque le dernier migrant humanisé franchit le sas sécurisé et qu’il fut catapulté à mach 20 vers la Forteresse Abyssale Ω de Marseille, au plus profond de cette bonne – et prématurément – vieille planète, Al se relâcha, avec la satisfaction du devoir accompli et pourquoi pas au minimum, la réjouissante perspective d’une distinction pour ‘’services rendus à la Gigapole’’. A propos de Gigapole justement... Il avait une vue imprenable sur ses bases chancelantes, combien de temps tiendraient les 23537 tours, comment se représenter ce futur mikado géant se détachant sur un ciel d’apocalypse. L’apocalypse elle, était en marche, son nuage de désolation allait bientôt atteindre la Méditerranée. Mais lui, Al, il sera déjà bien loin, il s’allongera une dernière fois dans le Loop – comme la dernière cartouche à bison dans le canon encore fumant d’une Winchester – et saluera bien bas la compagnie, juste avant le passage de la fournaise du Diable et de son grand char d’assaut déglingué ; il n’assistera pas au bouquet final. Sans regrets ! Les capteurs de ses textiles intelligents lui proposèrent un état de veille reconstituante de quelques heures, il avait en effet outrepassé son autonomie physiologique. Il pensa alors à El, qui n’aurait pas compris non plus cette mise en danger aussi stupide qu’inutile, il lui restait un peu plus de vingt heures de répit, la proposition lui parut raisonnable, il la valida.
A son réveil, quelque chose avait déjà changé, il eut du mal à définir cette nouvelle modification en surface. Le nuage ocre serait dans quinze heures aux portes de la Méditerranée, mais il était précédé par une poussière de cendres, déjà visible de son observatoire, comme une chape sinistre masquant le soleil couchant ; des particules s’agglutinaient sur son bunker de Palladium comme de petits flocons de neige noire.
Il en déduit que la chaleur avait déjà dû sensiblement augmenter en surface, et que pour ceux d’en bas, il était déjà trop tard pour tenter une dernière fois, de forcer le sas sécurisé conduisant au Loops souterrains. Ils se seraient plutôt dirigés vers les eaux saumâtres des rivages dans le but se rafraîchir, se jetant ainsi sans le savoir dans la gueule enflammée du Diable, précédée par cette innocente neige de cendres. Pour eux décidément les règles ne changeraient jamais : Pile je gagne, face tu perds ! Il n’eut pas le temps de développer d’avantage son sujet de prédilection, un bruit étrange – non prévu au programme – attira son attention.
Bon, allez, ici fermez les yeux, vous êtes une grenouille – bien sûr, pour de faux naturellement ! –, et vous voilà enfermée dans un bocal. Une main potelée s’avance, se referme, et de l’index replié, cogne doucement sur le verre, plutôt épais d’ailleurs : Toc toc toc... ! Vous entendez ? Rafraîchissant non ? Pas autant que la bouille grassouillette du petit sacripant qui vous observe d’un air complice et qui, dans quelques instants peut-être, s’apprêtera pourtant à passer aux travaux pratiques !
Devant ses yeux, de l’autre côté de la robuste paroi de Palladium, une petite main sale dégageait avec des mouvements d’essuie-glace, la fine couche de cristaux noirs ; une pierre dans l’autre main percutait nerveusement la surface impassible du bunker. Al, habitué à communiquer par ultra-sons avec ses semblables, détecta ces inoffensifs impacts avec l’acuité et la légitime inquiétude de la grenouille citée ci-dessus.
Il se concentra sur l’intrus, fit abstraction de sa chevelure emmêlée de petit animal, de sa dentition plutôt inquiétante et découvrit sous la peau souillée et maculée du visage, des formes plus douces, celle d’un petit barbare déshumanisé aux yeux noirs dont il ne pouvait traduire l’expression : un petit sauvage à moitié nu, qui tentait de lui crier quelque chose d’inaudible, plaqué contre la paroi trop épaisse de sa forteresse inviolable. Le petit barbare se calma enfin, colla son visage et ses deux mains sur la surface dégagée et tenta de scruter l’intérieur, avec la régularité d’un faisceau de mirador. Comment pouvait-il se douter ?
Comment avait-il deviné la présence d’AL, alors que son bunker translucide de l’intérieur, restait parfaitement indétectable et opaque de l’extérieur ? Le simple regard de cette petite créature si rustique avait, il en était sûr, perforé sa coque blindée bourrée de technologie aussi sûrement qu’un laser de dernière génération ! Un autre visage apparut, un petit clone, son frère peut être ; ensemble, ils se motivèrent et reprirent de plus belle leur charge héroïque à coup de pierre, lançant des cris qui ne parvenaient toujours pas – malgré son ouïe performée d’humanisé – jusqu’à lui. Dans leurs prunelles noires, il ne décela pourtant aucune agressivité, tout au plus, de l’insouciance, un brin de malice ou peut-être tout simplement l’envie de jouer, comme le feraient en somme tous les galopins du monde. Mais que cherchaient-ils à lui dire ?
Il fut surpris par le signal d’alerte, matérialisé par une forte accélération du champ magnétique intérieur de son bunker. Les inoffensifs impacts enregistrés sur la surface de Palladium, furent interprétés par un système de protection incorruptible, mais totalement dépourvu de bon sens et de discernement, comme une agression formelle – c’est à peu de chose près ce qui se passerait, si vous effleuriez machinalement du revers de la main, le capot d’un coupé de prestige en stationnement. Mieux que personne, Al connaissait le protocole : libérer la souche foudroyante était la seule option possible dans cette configuration. Il avait toujours respecté le protocole, c’était sa mission, son job. Mais là franchement ! Égaré dans son dilemme, le dernier des humanisé fut surpris de voir apparaître derrière les deux petits guerriers en herbe – par la lucarne qu’ils avaient ouverte dans la couche de flocons noirs –, une forme qui se précisait, légère, évanescente...
Il reconnut sans peine une jeune sauvage d’en bas. Ses hardes – qui avaient dû traverser les siècles – lui conféraient étrangement l’allure d’une princesse, il devinait à peine son visage pudiquement tourné vers le sol. Quand les petits intrépides s’écartèrent sur son passage, elle releva doucement la tête, et pointa son regard sur Al, déjà bien fragilisé à ce stade. L’épaisse paroi de Palladium s’effaça respectueusement devant ses yeux d’un vert clair et limpide, à l’image des rivières, que les derniers poètes du XXIème siècle – qu’il affectionnait particulièrement – prétendaient entendre chanter. C’était comme une lumière, une vibration qui parvenait jusqu’à lui à travers le temps.
Il avait complètement oublié le signal d’alerte qui avait progressivement atteint son niveau maximum ; s’il n’appliquait immédiatement pas le protocole, il serait lui-même identifié comme ennemi potentiel et l’accès au sas d’évacuation lui serait refusé. Plus que quelques secondes...De l’autre côté, la jeune sauvage déshumanisée lui tendait à présent la main. Il prit alors en une fraction de seconde, la décision la plus insensée de son existence : déclenchant l’ouverture extérieure, il plongea tout entier dans la chaleur suffocante, saisissant comme une bouée de sauvetage cette main frêle qui l’appelait.
Au contact de l’air vicié et de la chaleur, ses textiles intelligents – efficaces en atmosphère contrôlée – se dégradèrent immédiatement sur sa peau, sous la forme d’une croûte sombre et craquelée. Il entendit ensuite le bruit sourd et métallique du passage qui se refermait sur lui, avec une précision et une étanchéité parfaite, sans le moindre espoir de retour. Il eut une dernière pensée pour El, qui reçut peut-être – dans les profondeurs abyssales ou elle devait se trouver à cet instant précis –, un imperceptible signal magnétique d’adieu.
Il se laissa entraîner sur des chemins brûlés de désolation, suivi des deux petits sauvages insouciants. Ils traversèrent sous un nuage torride d’ocre et de poussière, des étendues souillées, jonchées de ruines et de carcasses mangées par la rouille, désertées par ceux qui avaient fui cette contrée outragée, cette fournaise, pour rejoindre à tout prix le rivage – ou la mort, question de point de vue. Sur un promontoire face à la mer, ils s’arrêtèrent enfin. D’après ses propres connaissances historiques et topographiques, ils approchaient d’une friche industrielle de l’ancienne métropole de Marseille datant du siècle des ténèbres. Il lâcha alors la main fragile qui l’avait guidé sans force jusqu’ ici.
Là, un chuchotement entra par effraction dans sa pensée :
« Maintenant, mets un genou à terre et ramasse un peu de poussière de ce chemin, fais-le pour moi et pour toi aussi petit. » Petit ?... Il ne comprit pas, mais il obéit – c’était là sa nature profonde – à cette voix mystérieuse et pourtant si familière, puis laissa le vent torride disperser les fines particules. Elles découvrirent au creux de sa main, une petite pierre, une étrangère dans ce paysage d’enfer, d’un vert paisible et frémissant, qui semblait vibrer comme par sympathie avec les yeux qu’il sentait toujours posés sur lui.
Lorsqu’il se releva, il découvrit devant lui, de dos et à quelques pas, un être hirsute et râblé, beaucoup plus petit que lui, un sauvage besogneux, qui s’affairait sur les restes d’un mur en ruine avec des gestes maladroits ; une femme assise à terre balayait curieusement le sol du bout des doigts, dans un geste nonchalant et régulier, faisant voler un peu de poussière. Il se retourna interrogateur, les yeux verts l’invitèrent :
« Vas, surtout ne l’effraie pas ».
Lorsqu’il arriva à sa portée, le barbare, alerté par le crissement des pas sur la cendre, se retourna d’un bloc. L’instinct de survie peut-être, lui intima l’ordre de brandir au-dessus de sa tête, la pierre tranchante qu’il tenait fermement en main, ses cris menaçants avaient la couleur – universelle et pitoyable – de la peur. Al se retourna une seconde fois, les yeux verts restaient calmes, il devait poursuivre. Inspiré, il tendit lentement à l’homme la pierre frémissante, sa lueur apaisante éclaira le visage buriné, défiguré par la vie d’en bas, la pierre tranchante s’abaissa doucement, définitivement. Une main velue préleva – avec la douceur d’un peintre d’aquarelle – l’être minéral presque vivant, au creux de la main d’Al. Lui-même saisit à son tour, avec au moins autant de précautions, l’arme improvisée qui lui était généreusement offerte en monnaie d’échange.
Devant lui, sur le mur de pierre, était gravée une croix approximative surmontée d’un petit cercle maladroit, un naïf dessin d’enfant ; l’œuvre aboutie de celui qui tenait maintenant dans son poing serré, un vibrant trésor. La trace de celui que les humanisés avaient rejeté, oublié, et qui semblait lui dire :
« - À ton tour maintenant ! ».
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !