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Changement de cap (La Vespa Rouge 3)

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Louise Calvi

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CORRIERE DA NAPOLI
EDITO

Chères lectrices, chers lecteurs,

J’ai fait un rêve en débutant ce métier.
Celui de changer le monde avec mes reportages.
Pour cette unique raison, j’ai fait le choix de raconter la planète.
J’ai d’abord été grand-reporter durant 5 ans avant de poser ma plume à Naples, il y a deux ans.
J’avais comme credo « ne rien cacher, tout montrer ».

J’ai continué à appliquer cette devise en tant que rédactrice en chef de votre quotidien.

La guerre à la Une !
Ca, je vous en ai servi des guerres ! Des terribles, des affreuses !
Il n’y avait pas d’images choquantes, juste des réalités à montrer pour faire réagir.
Des peuples en déshérence, des noyés par centaines, jusque sur nos côtes du sud de l’Italie.
Comme mes confrères, pour faire réagir peuples et politiciens, j’ai même été jusqu’à montrer un enfant mort sur une plage. Je croyais provoquer un sursaut des consciences.
Les réactions n’ont pas tardé. Après quelques tentatives d’humanisation, les frontières se sont fermées à la vue de peuples en perdition, de nouveaux murs barbelés ou en béton se sont érigés, en rappelant d’autres, faisant remonter les extrêmes et les mauvais souvenirs.
Pas ce que j’espérais !

J’ai tenté de pointer les problèmes politiques du quotidien. Les poubelles napolitaines. Une spécialité ici. Comme la pizza mais en moins digeste.
Certains n’ont pas aimé. J’ai reçu plus de petites boites noires avec une croix dessus que n’importe qui avant. Il a bien fallu que je me taise sous peine de finir moi-même dans une benne.

J’ai tenté la sauvegarde du patrimoine local. Pompéi, vous connaissez ?
La ville voisine, ensevelie sous les cendres. Pour laquelle le gouvernement berlusconien a fait bien plus que le Vésuve. En matière de destruction s’entend.
La passion du Cavaliere pour la chirurgie esthétique est allée jusqu’à redonner mains et...pénis aux statues antiques.
Ses choix singuliers en matière de restauration d’œuvres antiques n’en finissent pas d’étonner. Mais la maison des gladiateurs peut tomber, ce n’est rien.
Là non plus, les révélations, photos, videos n’ont pas eu l’effet escompté.
Il est vrai que la vie est si compliquée dans le bas de la botte. Le présent prime sur le passé, fut-il porteur d’Histoire.

J’ai continué à vous apporter des nouvelles du monde, les résultats des élections nationales, locales, à parler du nombre de morts sur les routes, des nouvelles maladies,...

Bref, je me suis spécialisée dans les trains qui n’arrivent pas à l’heure.

Je crois bien que cela m’a atteinte bien plus que mes années de terrain. Dans les pays en guerre, tout le monde est à la même enseigne, au point que cela en devient presque normal. Presque !
La peur est là toujours. Je ne l’ai jamais oubliée.

Ici, nous vivons bien. Il me semblait qu’ouvrir les yeux était chose facile dans le confort du quotidien et que quelques lignes changeraient la donne.
Il me semblait simple de comprendre que personne ne peut vivre la peur au ventre et le ventre vide.
Utopie m’ont dit mes confrères.
Ils avaient hélas raison.

Je suis alors entrée dans une phase d’introspection.
Vous avez dû, chers lecteurs remarquer que je n’écrivais plus rien depuis 6 mois.
Je me contentais de mon rôle de rédac chef.

Autant vous le dire tout net, j’étais rattrapée par mes questionnements et je doutais.
Je doutais de mon métier, de moi-même, de ma capacité à changer le monde.
J’en ai rêvé, je ne l’ai pas fait ! Quel était mon avenir journalistique dans ce cas.

A ce stade de ma vie, la trentaine, il me fallait trouver une nouvelle orientation pour mes écrits.

Il y a une semaine, j’ai fait une rencontre étonnante. Non pas étonnante... magnifique !

Je me promenais dans Naples, à ma propre recherche, quand j’ai vu débouler une Vespa rouge, flamboyante, avec, à son bord, un couple âgé.
Ce qui m’a frappée c’est le bonheur qu’on lisait sur leurs visages.
La tenue et la posture de la femme non plus ne laissaient pas indifférent.
Je vous laisse juge : une femme de soixante-dix ans, tout de rouge vêtue, avec casque assorti, les reins collés à l’homme comme une adolescente.

Je les suivais des yeux lorsqu’ils vinrent se garer près de moi. Ils se posèrent au café tout proche et je pris la table à côté.
Je les entendais parler fort, rire, et les voyait se tenir par la main. Ils parlaient de tour du monde, de bateau,....

Mon instinct de journaliste reprit le dessus et je les accostai.
Je craignais qu’ils ne me trouvent indésirable.
Au contraire, ils me prièrent de prendre une chaise et un ristretto avec eux.
Alors que je leur exprimais ma surprise et mon admiration de les voir ainsi équipés, comme pour un long voyage et avec cet air de bonheur total, ils décidèrent qu’ils pouvaient me faire confiance.

C’est lui qui parla, la plupart du temps que durèrent nos échanges. Elle souriait en le regardant, avec parfois dans le regard un brin de tristesse fugace vite remplacé par de vrais yeux rieurs.

Ils me racontèrent leurs deux histoires, elle, plus pudiquement que lui, deux traces de vie à la fois ordinaires et grandioses, puis ils me saluèrent.
Ils montèrent sur leur Vespa rouge, se dirigèrent vers le port et disparurent.

Il s’appelait Marcello, était italien et parlait beaucoup. Il y avait de la fragilité en lui.
Je n’ai jamais su comment elle s’appelait mais elle m’a marquée bien plus qu’un prénom n’aurait pu le faire. Tout son être exprimait force et humanité.
Sont-ils partis du côté de l’Afrique, de la Grèce ou de l’Espagne ? Je ne le saurai jamais et c’est bien comme ça. Je peux continuer à voyager avec eux.

Le vieil homme m’a demandé de remplir mon article de bonheur et de joie, pour vous, chers lecteurs.
Vous en trouverez deux, en face à face, en pages centrales. J’espère avoir réalisé son souhait.

Grâce à lui, j’ai trouvé mon nouveau cap éditorial.
A compter d’aujourd’hui, vous trouverez dans le journal, chaque jour, une belle histoire, une aventure du quotidien, qui fait du bien. Pour se souvenir que le monde n’est pas que chaos.

Parce que voyez-vous, les gens heureux ont une histoire, contrairement à ce que l’on prétend !
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Jarrié · il y a
Oh que oui ! Les gens heureux ont plein d'histoires , réelles ou imaginées, et leur seul devoir est de les faire partager. Merci Louise.
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Keith Simmonds · il y a
Un beau récit bien conçu et bien écrit ! Mon vote ! Je vous invite à partir en “Croisière” si vous ne craignez pas la brume en mer ! Merci d’avance et bonne année !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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Francine Lambert · il y a
Joli voyage au fil de votre plume, d'autant plus agréable que les personnages rayonnent de bonheur et cela fait vraiment du bien ! J'enfourche maintenant une vespa virtuelle pour découvrir le dernier volet . . .
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Louise Calvi · il y a
Oui j'avais envie d'une mini série positive. Tout cela est parti d'un atelier d'écriture où il fallait inventer l'histoire d'une carte postale où l'on voyait 2 personnes âgées sur une vespa et rien d'autre. Cela a donné "petit détour" puis un peu plus tard...les suites.
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Francine Lambert · il y a
Très réussi en tout cas !
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Alain Adam · il y a
Anch'io aspetto una lettera di Napoli! (Mon vote en français)
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Guy Bellinger · il y a
Tout à fait d'accord avec votre journaliste. Le malheur des uns fait apparemment le malheur des autres. Tentons alors la stratégie du bonheur et du constructif. Peut-être qu'ainsi nos semblables, requinqués, restructurés, raffermis trouveront enfin en eux l'indignation prônée par Stéphane Hessel et demanderont-ils des comptes aux semeurs de malheur.
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Louise Calvi · il y a
Il faudrait juste que tout el monde s'y mette. Et là j'ai beau être très positive, parfois je suis un brin désespérée par les humains.
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Virgo34 · il y a
Un récit bien mené et bien écrit. Une belle trilogie convaincante.
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Louise Calvi · il y a
Merci d'avoir apprécié ces petits textes

Peut-être aurez-vous envie d'aller voir le texte de Monique Féougier M. Minuit Mme Minuit. Magnifique poème sur l'amour

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SakimaRomane · il y a
J'ai un peu moins aimé ce dernier "épisode", mais dans l’ensemble je me suis "régalée". Evidemment que je vote! Merci Louise
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Louise Calvi · il y a
Je suis d'accord avec vous. Je n'ai pas forcément réussi à retranscrire comme je le souhaitais ce que j'avais en tête. Merci de votre lecture
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Epicurien78 · il y a
Quel beau texte encore vous nous offrez là, chère Louise. Un texte comme je les aime, beau par l'écriture, profond par les sentiments, et qui pose les questions, qui nous font nous poser les vraies questions que parfois nous préfèrons éluder... Merci. Et merci à cette chère Fleur qui m'a montré le cap de votre trilogie...
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Louise Calvi · il y a
Merci d'avoir apprécié ce dernier texte de la trilogie. Perso, je trouve qu'il lui manque un petit quelque chose
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Michel Castre · il y a
Ah, la genèse de la "Petite Vespa rouge"! C'est une lecture qui fait plaisir.
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Louise Calvi · il y a
Merci à vous d'avoir pris le temps de suivre les 3 récits
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Chironimo · il y a
merci de m'avoir aiguillé sur ces trois textes qui se répondent avec une grande habilité... belle maitrise de la narration. Bravissimo!
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Louise Calvi · il y a
Merci à vous surtout d'avoir pris le temps de faire la route
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Chironimo · il y a
pas de quoi... j'ai eu trop de plaisir à te lire !
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