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Qualifié

La Ford Focus bleue filait sur la route déserte. Les arbres, qui doucement revêtaient leurs habits d’automne aux couleurs rouge et jaune, défilaient chaque côté du chemin. En fait, il ne voyait rien d’autre que des feuillus : aucune éclaircie, aucune habitation. Le soleil descendait déjà sur l’horizon en cette fin d’après-midi automnal. Le contraste entre la journée chaude et la température qui chutait en flèche lançait des volutes de brouillard, un voile laiteux qui s’étirait langoureusement entre les arbres. Quelques corneilles effarouchées par le crissement des pneus sur la chaussée s’envolèrent à son approche. C’était la première présence vivante depuis des kilomètres.
L’homme derrière le volant avait l’air agacé, de fait il était perdu. Cela faisait bien deux heures qu’il roulait sans visiblement savoir dans quelle direction il allait. La route qu’il suivait depuis un bout de temps, ne lui disait rien.
— Ostie de GPS à marde, grommela Robert Leblanc en serrant les dents.
Représentant de commerce, il vendait de la nourriture et des suppléments pour animaux de ferme, il était dans la mi-trentaine.
Il lança son cellulaire sur le siège du passager :
— Je ne capte même pas de signal dans ce trou perdu.
Il ne pourrait même pas vérifier si sa salope de femme allait tirer parti de son retard pour aller se dévergonder avec ses copines.
Ça n’allait pas très bien pour lui : moins de fermes, moins de ventes, donc moins d’argent. C’est dans ce tourbillon de problèmes que ce matin elle lui avait offert d’aller travailler pour aider. La vache, c’est certain qu’elle en profiterait pour se laisser tripoter par le premier crétin venu. Calice ! Il l’avait plaquée au mur et serré les bras avec force.
— Ta place est ici. Tu comprends ça ou je dois presser plus fort... Je pourrais aussi te serrer la gorge pour que tu étouffes ton petit projet.
Elle avait pleuré, s’excusant même entre deux sanglots. C’est tout ce qu’elle méritait, songea-t-il. Il allait s’élancer pour la frapper au visage du revers de la main, mais se reteint à la dernière seconde. Il ne voulait pas qu’elle porte des marques flagrantes qui pouvaient attirer l’attention et susciter des interrogations de leurs connaissances, cela ne les regardait pas.

Il la contrôlait la salope, oui par la peur. Il était jaloux possessif. Par analogie, on peut dire que c’est une espèce d’araignée qui tisse doucement sa toile autour de sa victime. Elle finit avec le temps par l’asservir, au début par des remarques sur son apparence ou ses erreurs, puis des reproches et des injures jusqu’à la phase finale du cocon : la peur physique.
Au début de leur relation, il se faisait avenant, il s’occupait d’elle. Puis petit à petit, il avait commencé la première étape de la déconstruction.
— Regarde ce que tu as fait, tu as raté ta recette, lui avait-il dit alors qu’elle avait cuisiné pour lui toute la journée. T’es vraiment chanceuse que j’endure ça.
Une autre fois, alors qu’elle se déshabillait avant de se mettre au lit, il lui avait dit sèchement :
— Tu engraisses ma belle. Je ne pense pas qu’un autre homme que moi puisse être excité par ton surplus de gras.
De fait, c’était lui qui grossissait et commençait à avoir le ventre mou.
Le faisait-il consciemment ou était-ce ancré en lui comme un trait de caractère, un désir de possession ou d’asservissement de l’autre ? Cela tenait-il à son enfance ? Un père alcoolique qui les battait, lui et sa mère, dès que quelque chose n’allait pas à son goût ou cela venait-il de l’adolescence et la sensation que les femmes lui étaient supérieures.
Au fil du temps, les remarques s’accompagnaient de propos de plus en plus désobligeants :
— Tu prends du poids ma grosse truie.
Ou encore :
— J’ai vu une vache chez un client aujourd’hui et j’ai pensé à toi.
Souvent, il lui rappelait qu’elle ne pourrait rien dans la vie s’il n’était pas là :
— Tu ne travailles même pas, je te fais vivre, alors que c’est lui qui le lui interdisait.
L’étape suivante arriva sournoisement, un bras serré une journée, une claque derrière la tête, une autre. La violence verbale faisait lentement place à la menace physique. Il en jouissait presque de la voir se rouler en boule et pleurer alors qu’il élevait la voix, son emprise se concrétisait. Elle devenait sa chose, sa possession.
Il l’avait corrigée à plusieurs reprises déjà et avait eu le malheur une fois de la frapper au visage. Mon Dieu que d’explications à trouver ! Depuis cette fois-là, il restait prudent et visait le ventre, lui serrait un bras ou lui donnait la fessée avant de la pénétrer sans retenue par-derrière. Cela l’excitait de voir bouger ses fesses meurtries, souvent au sang, à chaque coup qu’il portait du bassin.

Il lui avait cassé le bras une fois, c’est-à-dire qu’il l’avait projetée vers le divan, mais, par exprès, pour le faire chier, elle était plutôt allée choir sur la table à café. Elle pleurait en appuyant sur sa blessure.
— Criss de folle, t’aurais pas pu arriver sur le mou ? Non, y fallait que Madame fasse son show.
À l’hôpital, malgré les nombreuses questions et le scepticisme du personnel, elle expliquait sa fracture en disant qu’elle avait chuté dans l’escalier. Il l’avait prévenue, si elle le faisait arrêter, il la trouverait et lui ferait payer : il la tuerait, la tabarnak !

Avait-il des regrets lorsqu’il la laissait en pleurs ou blessée ? Pensez donc, pourquoi aurait-il une quelconque compassion pour cette petite chose qu’il pouvait écraser sous sa botte comme un vulgaire papillon de nuit. Une bête toute fragile qui malgré tout ce qu’il lui infligeait lui rappelait qu’elle l’aimait, qu’elle avait besoin de lui.
Il sortit de sa réflexion, car soudain, sur sa droite, arrivé de nulle part, comme recraché par le brouillard qui s’épaississait, un bâtiment. Une enseigne néon rouge arborait les lettres H, O et E, le T et le L ne faisaient que clignoter faiblement. Un hôtel dans ce trou perdu. On ne pouvait pas dire que le tout avait l’air très accueillant avec sa façade en bois défraîchie dont la peinture blanche s’écaillait. Mais bon, il faisait déjà sombre et avec ce maudit brouillard, il valait mieux dormir quelques heures ici, avant de reprendre la route, qu’il se ferait expliquer par le tenancier.
— Espérons seulement que la p’tite criss n’en profitera pas, pensa-t-il.
De toute façon, il lui en crisserait une en arrivant, juste pour prévenir.
Il stoppa son véhicule devant la porte marquée au feutre rouge « OFFICE », il avait toute la place puisqu’il était seul dans le stationnement. Il arrêta le moteur et en se regardant dans le rétroviseur, de sa main droite, il replaça ses cheveux noirs qu’il portait court. Il descendit et marcha vers l’entrée.
Son allure générale avec son complet démodé, mais de bonne coupe, cadrait mal avec le bâtiment délabré dans lequel il pénétra. Une cloche accrochée à la porte tinta pour signaler sa présence. Il se tenait face à un comptoir en bois usé. Derrière celui-ci, un espace libre pour le commis qui pour l’instant se faisait attendre. Devant lui, sur le mur, un panneau où se trouvaient des casiers avec les clés des chambres. Elles y étaient toutes, ce qui correspondait bien à l’affluence qu’il avait constatée dans le stationnement. Sur sa droite, un escalier menait à l’étage. À gauche, une pièce faiblement éclairée n’était séparée du poste de la réception que par un rideau de billes vertes et rouges.
Personne ne venait à sa rencontre malgré le carillon de l’entrée. Une petite cloche en métal accrocha son regard sur le comptoir, il appuya sur le bouton du dessus. « Bing, bing. » Toujours pas de réponse. Impatient, il cria :
— Oh eh y a quelqu’un ?
Il allait quitter la place dont la senteur de moisissure et l’atmosphère en général ne l’inspiraient pas vraiment lorsque finalement, il entendit du bruit dans la pièce derrière les billes de verre.
Une vieille dame courbée apparut au travers du rideau. Elle lui sourit. Était-ce bien un sourire ou plutôt une déformation congénitale ? Elle s’approcha du comptoir et demanda d’une voix éraillée propre au fumeur invétéré qu’elle confirma par une quinte de toux :
— C’est pour une chambre ? 
Il avait pu apercevoir, encadré d’un rouge à lèvres trop foncé, ses quelques dents jaunies ou brunâtres alors qu’elle posait sa question et il pensa : « Non, je suis venu te faire la cour, ma belle. »
Il se demanda s’il ne valait pas mieux quitter la place qui devait se trouver dans le même piteux état que la vieille dame devant lui, mais elle ne lui en laissa pas le temps. Elle déclara, en lui remettant une clé qu’elle avait récupérée dans le présentoir derrière elle :
— C’est soixante dollars pour la nuit, payable maintenant. Votre chambre, c’est le numéro 2 juste à droite en haut de l’escalier.
Pris de court, il sortit trois billets de vingt dollars qu’il tendit à la tenancière. Elle avança une main ridée, on aurait dit celle d’une momie égyptienne, et saisit l’argent.
« Bonne nuit, mon brave », dit-elle en tournant les talons.
Elle disparut derrière le voile qui tinta en se refermant.
Il resta là seul devant le comptoir, il n’avait même pas eu le temps de se faire expliquer la direction pour la ville... bah, il le ferait au matin.
Il sonna la cloche, il avait oublié de demander s’il pouvait appeler. Le rideau de bille s’ouvrit à nouveau.
— Je peux utiliser votre téléphone ? Mon cellulaire ne fonctionne pas ici.
Elle saisit derrière elle un vieil appareil crasseux, tira sur le fil et le lui remit :
— C’est cinq dollars pour les interurbains... Et faites ça court, dit-elle de son timbre enfumé.
Il tendit le billet et composa le numéro de son domicile. Il entendit la voix de Carolane et, sans lui laisser le temps de poser des questions, il plaça son discours en rafale.
— Je me suis perdu, il fait noir, j’ai trouvé un endroit pour coucher, on se voit demain et tu le sais : RESTE TRANQUILLE À LA MAISON, TU COMPRENDS ! puis il raccrocha.

La vieille dame reprit l’appareil non sans un regard de reproche.
Il n’en avait rien à foutre. Il monta l’escalier en tenant la rampe, celui-ci grinça sous son poids, mais semblait solide, il continua jusqu’au palier. Avec la lumière blafarde d’une ampoule au plafond, il arrivait à peine à distinguer l’autre bout du couloir. De chaque côté de celui-ci se découpaient, sur un mur blanc, ou plutôt anciennement blanc, mais depuis jauni comme les dents de la propriétaire, trois portes de bois. L’hôtel comptait donc six chambres au total à l’étage.
Il s’arrêta devant celle qui portait le numéro 2 et inséra sa clé dans la serrure. Il eut du mal à la tourner, mais y parvint en brassant celle-ci de tous les côtés. La porte s’ouvrit, ses narines furent prises d’assaut par la même odeur de renfermé qu’au rez-de-chaussée, mais le tout pouvait s’endurer pour quelques heures.
Il s’assit sur le bord du lit. Il entendit les ressorts fatigués grincer sous son poids. Quel confort ! Il se leva et alla vers la salle de bain au décor moyenâgeux. Il se soulagea dans la cuvette qui aurait eu besoin d’un bon coup de brosse.
Soudain, il se retrouva dans le noir.
— Y manquait plus que ça, une panne de courant, pensa-t-il en regagnant la pièce principale dans le but de sortir dans le corridor et de demander pour une lampe torche. Son pied frappa violemment quelque chose, une patte du lit sans doute. Il atteignit l’endroit où il aurait dû se trouver face à la porte, il avança la main, certain d’entrer en contact avec celle-ci. Elle rencontra plutôt un objet rugueux, il reconnut la sensation : de l’écorce !
— Câlisse, qu’est-ce que c’est que ça ? questionna-t-il à voix haute.
Ses yeux s’habituaient à la pénombre, si bien qu’il vit que l’arbre qu’il avait touché n’était pas seul. Il se trouvait dans une forêt. Il se retourna, devant lui une petite clairière tachée par des volutes de brouillard, sur sa gauche la forme équarrie d’un gros rocher, pour le reste, des arbres.
— Ok, j’ai compris, je me suis endormi et là je rêve, pensa-t-il en observant le décor.
Il entendit un bruit, une branche cassée, tout près, trop près. Il sentit que quelque chose le frôlait, mais ne distingua pas de quoi il s’agissait. Il songea : « Tout va bien, ce n’est que mon imagination ».
— Mais oui, ce n’est qu’un rêve ou un cauchemar, c’est selon, dit une voix râpeuse tellement basse que le sol trembla. Cela venait de la forêt devant lui. Il porta toute son attention dans cette direction et distingua deux yeux, ou enfin deux trous, d’où émanait une lumière rouge semblable à des braises.
— Qui êtes-vous, qu’est-ce que vous me voulez ? parvint-il à articuler malgré la peur qui le tenaillait et le tenait figé sur place. Il se pinça, tentant de se réveiller, mais à part la douleur sur son avant-bras, la chambre ne réapparut pas.
— Mon nom n’a que peu d’importance, j’en possède plusieurs, en fonction souvent de la religion de mon vis-à-vis. Appelle-moi simplement Arhiman.
— Qu’est-ce que vous me voulez, allez-vous-en ! supplia Robert Leblanc en proie à une panique grandissante maintenant que les yeux de braise se rapprochaient.
— Ah ! Ah ! Ah ! tu es plus brave avec ta femme. Ta femme c’est bien Carolane n’est-ce pas ? demanda le démon.
— C’est, c’est elle qui, qui, qui ? tenta d’articuler Leblanc, mais sans y parvenir.
— Kikiki, c’est pas un nom d’oiseau ça ? ironisa l’être démoniaque.
Le brouillard cachait toujours l’endroit d’où provenait la voix et pour Robert Leblanc c’était bien ainsi. Il ne souhaitait pas voir l’être aux yeux de braise qui s’adressait à lui.
Quelque chose bougea, il sentit qu’on le frôlait. Il huma la forte odeur de soufre qui remplit l’air ambiant. Une masse humide frotta son cou, une langue ? Et comme pour confirmer ses appréhensions, la voix caverneuse reprit :
— Hum ! Et en plus, tu goûtes bon. Ah, ah, ah, je crois que je vais te garder pour moi. 
Robert Leblanc se secoua, tentant d’enlever la bave infernale qui coulait dans son dos.
— Oh, tu n’aimes pas ma langue sur ton corps, je devrais avoir ta permission ? demanda le démon. Ta femme, quand tu veux la lécher ou que tu la forces à te sucer le membre, tu obtiens son accord ? Bien sûr que non.
Il mit tellement d’emphase sur le dernier mot que le sol trembla.
Il y eut un silence, ou seul le souffle court de Robert Leblanc perçait la nuit, puis la voix caverneuse reprit :
— J’adore ton attitude Robert... Tu m’autorises à t’appeler Robert n’est-ce pas ?
Sans lui laisser le temps de répondre, le démon poursuivit :
— Ainsi, ton grand principe c’est de ne pas laisser de marque au visage, je trouve ça très inspirant. Tu veux qu’on essaie ?
À bout de nerfs, ne sachant pas que faire, Robert Leblanc se mit à pleurer en même temps que la fourche de son pantalon se tissait d’une teinte foncée.
— Oh le vilain, on fait pipi dans sa culotte, c’est pas bien ça ! déclara Arhiman en imitant maladroitement la voix d’une femme. Puis reprenant son timbre habituel, il poursuivit :
— Ça mérite une fessée.

Robert Leblanc recula, puis se tourna et s’élança droit devant lui. Il ne fit pas une longue distance que son pied droit heurta une racine et stoppa sa fuite. Il se retrouva couché au sol parmi les feuilles mortes et la terre. Il allait se relever, mais quelque chose de puissant, des mains ou plutôt des pattes griffues le repoussèrent par terre et le maintinrent solidement.
— La fessée c’est bien pour suivre ton principe, ça ne laisse pas de marque au visage.
Il sentit qu’on tirait son pantalon et son caleçon vers ses genoux, exposant son postérieur grassouillet.
— Oh les belles fesses dodues, s’extasia la voix caverneuse. Il entendit le souffle du fouet qu’on agitait dans l’air. La douleur le fit crier quand les lanières de cuir entaillèrent sa chair.
— Pitié, pitié, supplia-t-il.
— C’est drôle, c’est exactement ce qu’elle t’a dit la dernière fois que tu l’as maltraitée. As-tu cessé ton manège ? Non. Veux-tu que je te ferme ton clapet comme tu le fais quand tu corriges Carolane ? demanda le démon. Non, eh bien ferme-la. 
Le fouet s’abattit de nouveau. L’homme au sol se mordit la lèvre inférieure pour ne pas crier. Les lanières de cuir tranchèrent sa peau en tous sens pendant la séance qui dura de longues minutes.
— Voilà, ça devrait suffire... Mais j’y pense, continua le monstre après un temps d’arrêt, tu aimes bien t’enfoncer dans son anus quand son cul pisse le sang, c’est que ça me donne des idées. 
Dans un cri, Robert Leblanc demanda, en soulevant la tête du sol pour être entendu.
— Arrêtez, je vous en supplie au nom du ci... 
La voix du démon le coupa :
— Le ciel ? Mais mon pauvre ami, tu te trompes complètement de registre. Je ne pense pas que ton dieu puisse t’être d’aucun secours ici, pas plus que tes supplications. Où en étais-je ? Ah oui, ton anus.
Toujours retenu au sol, Robert Leblanc sentit un objet tasser les chairs à vif de ses fesses pour venir s’arrêter contre son rectum. Il comprit qu’on se servait du manche du fouet.
— Que dis-tu à ta femme dans ces moments-là ? questionna le démon. Ah, oui, t’es plus assez serrée, je ne te sens plus sauf dans ton cul, c’est ça ? C’est ça ? commanda la voix caverneuse pour recevoir une réponse.
— C’est ça ! C’est vrai, je m’excuse, sanglota l’homme.

Le manche se faisait plus insistant, il commençait à s’introduire en lui, puis tout d’un coup on le retira.
— Non, pas assez gros, un pieu pour t’y empaler serait mieux, mais pas aujourd’hui.
L’étreinte se desserra. Robert Leblanc bondit. Il s’empressa de remonter ses vêtements malgré la douleur lorsque les tissus caressèrent la peau meurtrie de ses fesses. Il sentait son cœur battre dans son postérieur. Le sang coulait le long de ses jambes dessinant sur son pantalon des fresques dignes des plus grands maîtres de l’abstrait. Il s’éloigna le plus vite possible en faisant attention de ne pas trébucher une nouvelle fois. Il avait aperçu, à l’orée de la clairière, un gros rocher : c’est là qu’il irait se réfugier.
Lorsqu’il l’atteignit, il se glissa derrière, la pierre se tenant à présent entre lui et la chose démoniaque. Il s’accroupit, son dos collé contre la paroi. Il retint son souffle, prêtant l’oreille.
— Ah, un petit jeu de cache-cache, voilà qui met du piquant dans notre journée ! déclara à bonne distance le monstre. Puis, il poursuivit :
— Tu sais, l’idée de notre petite rencontre n’est pas de moi. Si ce n’était que de moi tu serais déjà empalé, en train de rôtir sur les braises de l’enfer. Non, ça vient du patron. Il trouve que nous manquons de place en bas. Je pense qu’il veut que certains d’entre vous reprennent le droit chemin, sottise, que j’ai dit. C’est rendu qu’on accomplit le travail de vot’Dieu à la con. Mais bon, Lucifer est le chef, alors c’est lui qui décide. Le démon cessa son baratin et huma l’air pour trouver sa proie.
— Allons. Sors de ta cachette, qu’on continue à s’amuser, je n’ai pas encore terminé mon œuvre, déclara Arhiman.
Toujours accroupi derrière le rocher, Robert Leblanc se pencha sur sa gauche et osa un coup d’œil vers la clairière, en direction de la voix. Ce qu’il vit lui glaça le sang, la chair de poule fit dresser tous les poils de son corps. Là, au milieu de l’éclaircie, le démon se tenait à environ une dizaine de pieds de son refuge. Les reflets de la lune permettaient maintenant, malheureusement, de distinguer l’être qui s’y trouvait.
Le regard qu’il avait aperçu au travers le brouillard fixait dans sa direction : deux yeux de braise où le feu dansait au gré du vent et des mouvements de l’ange déchu. La mâchoire pointue soutenait une bouche ronde sans lèvres, entourée de dents acérées, on aurait dit un gouffre, un puits d’un noir d’encre. On distinguait peu le nez qui trônait au milieu de ce visage terrifiant. Deux cornes tordues, comme celles d’un bouc, ornaient la tête. Deux autres, plus petites et plus rectilignes, terminaient ce qui ressemblait à des oreilles.
Le démon devait bien mesurer huit pieds. Son torse était bombé, musclé comme celui d’un culturiste. Ses bras très longs arboraient des mains aux doigts griffus, comme des serres d’aigle. Pour conclure ce rapprochement avec l’oiseau de proie, deux ailes aux bouts crochus se tenaient repliées derrière le suppôt de l’enfer.

Le bas du corps se perdait dans la brume et la pénombre. Robert Leblanc en avait assez vu. Il se releva et voulut s’élancer vers la forêt. Mais là, comme vomi par le brouillard, Arhiman se dressa de sa carrure imposante et lui bloqua toute chance de fuite, du moins de ce côté.
— C’est ici qu’on se cache, tonna la voix caverneuse.
Alors qu’il parlait, l’homme observa, la tête penchée vers l’arrière, fasciné, la bouche qu’il avait aperçue de loin. C’était bien un gouffre sans fond serti de dents acérées comme des rasoirs. Le souffle putride qui en émanait se teintait d’une odeur de soufre et de putréfaction. Les yeux de braise brillèrent davantage comme lorsqu’on ravive un feu de foyer, tandis que le monstre continuait :
— Comment disais-tu déjà ? Ah oui, pas de marque au visage, le démon cessa de parler. Sa main griffue empoigna le bras droit de l’homme et serra en poursuivant :
— Comme ça ? 
On entendit un bruit d’os fracassés, le cubitus et le radius avaient été broyés : une douleur insoutenable. Lorsque la poigne d’Arhiman le relâcha, le membre s’étira vers le sol, retenu seulement par les muscles et les tendons. Des éclats apparaissaient au travers de la peau, la blancheur des ossements accentuée par les rayons de la lune. Robert Leblanc lâcha un cri qui se répercuta en écho dans la forêt. Il saisit son poignet droit de sa main gauche pour supporter le poids de son bras disloqué et amoindrir la souffrance insurmontable qui l’envahissait tout entier.
Toujours en soutenant le membre inerte, il s’élança dans la direction opposée à la silhouette infernale qui le fixait de ses yeux de braise. Était-ce un rictus qu’il aperçut dans ce masque de terreur ? Il jouissait, à n’en pas douter, de sa torture.
Robert Leblanc se mit à courir dans la forêt sans se soucier, ni même remarquer les branches basses qui fouettaient son corps et son visage, signant des lignes écarlates au passage. Il filait depuis quelques minutes en direction opposée à la clairière, au rocher et au monstre. Devant lui, à peu de distance, une éclaircie se découpait, peut-être la fin de cette forêt de cauchemar. Il souhaitait de tout son être que ce soit le cas, qu’il trouverait une habitation où il pourrait se réfugier et échapper à son poursuivant. Carolane se cachait-elle derrière tout ceci ? Il commençait à réaliser les sévices qu’il lui avait fait subir au fil des ans, mais merde, jamais comme ça !
Il atteignit finalement la bordure de la forêt ; c’est du moins ce qu’il croyait. Il s’arrêta net.
— Non, non, c’est impossible, cria-t-il, en proie à une peur panique.

Devant lui, la clairière qu’il venait de quitter, avec à l’autre bout de sa position, le rocher et la silhouette inquiétante. Il avait couru, il en était certain, en droite ligne : comment pouvait-il alors revenir ici ? Comme s’il dessinait sans le savoir un énorme cercle qui le ramenait à l’opposé de son point de départ.
— Oh ! Regarde-toi. Tu as le visage en sang, tu ne t’es pas fait mal, j’espère, ironisa le démon en le voyant surgir du bois.
— Va te faire foutre !
— Et toi, tu veux qu’on reprenne le coup du manche dans ton joli p’tit trou. Tu sais, c’est ça se faire foutre ! trancha le démon.
Robert Leblanc sentait l’hystérie voire la démence s’emparer de lui. Comment échapper à cette chose, à cette forêt de merde ? Tout cela semblait tellement surréaliste. Il se serait imaginé en train de rêver, mais la douleur à ses fesses et à son bras qu’il devait soutenir lui rappelait que tout cela s’avérait bien réel.
— Ok, ok, ça suffit, qu’est-ce que tu veux pour qu’on arrête tout ça ? Si c’est Carolane, dis-lui que je m’excuse, que je ne la toucherai plus ! cria Leblanc afin d’être compris d’Arhiman sans s’en approcher.
Le démon émit un son guttural semblable au croassement d’un corbeau gigantesque.
— Je t’ai déjà informé que tout ceci relevait du patron, tu sais Lucifer, Satan, Belzébuth et pas de Carolane, déclara-t-il sans devoir de son côté élever la voix pour être entendu même à cette distance.
Il continua en se rapprochant de l’homme :
— Il ne me reste qu’une chose à faire et tout sera fini.
Robert Leblanc tourna les talons, mais déjà trop tard, le monstre fondait sur lui. Il flaira l’haleine fétide et une chaleur bouleversante l’envahit. Il sentit les griffes acérées glisser sur son corps. Il leva les yeux, le suppôt de l’enfer se tenait droit devant lui et d’un coup de ses bras puissants, il tira sur les pans de la chemise dont les boutons sautèrent sous la pression.
— Tu te souviens sans doute que pour qu’elle se rappelle qui était le maître, tu avais brûlé sa peau à coup du tabac rougi de ta cigarette. À l’époque où tu fumais, bien sûr. Eh bien, je vais te marquer aussi de sorte que tu n’oublies pas notre petite rencontre, enchaîna le démon en le poussant au sol.
Robert Leblanc tomba lourdement sur le dos. Son bras droit dont les os n’étaient plus que miettes, non soutenu, frappa la terre, étirant un peu plus les muscles et les tendons et lui soutirant un cri de douleur.
Tout en appuyant de sa « patte » gauche sur la poitrine de l’homme pour le maintenir par terre, le monstre déclara :
— Remarque, je préférerais que tu perdes mon souvenir. Ainsi, je pourrais, à ta mort, continuer à m’amuser avec toi dans les flammes de l’enfer. Je t’ai déjà parlé de l’empalement, oh, oh, oh, du pur plaisir...
Sorti de nulle part, un feu rougeoyant apparut à la droite de Robert Leblanc. Un feu de tisons qui dansait au même rythme que ceux perdus dans le regard du démon.
— Hum, j’hésite, tu l’as marquée à tellement d’endroits, lequel choisir sur ton corps. Le sein (les griffes parcoururent le sein droit de la victime), l’épaule, le ventre.
Robert Leblanc se débattait, son bras cassé l’empêchait de se relever ou d’offrir quelque forme de résistance. Il hurla. Il savait ce que serait la suite.
Le démon porta la main vers le feu nouvellement apparu et en tira un manche d’acier au bout duquel se dessinait la lettre A. Le métal ardent semblait briller comme induit d’une vie propre. L’homme sentit la chaleur de l’instrument s’approcher de sa poitrine. Il vit une dernière fois le visage, si c’était ainsi que l’on pouvait décrire la figure terrifiante qui se penchait sur lui. L’air s’emplit d’une odeur de cochon rôti. Le fer rougi fouilla sa chair, imprimant le A d’Arhiman sur son sein droit. La douleur nouvelle se mêla au reste de son corps meurtri et s’en fut trop : il perdit conscience.

* * *

Robert Leblanc se réveilla sur le sol de sa chambre d’hôtel minable face à la porte. Il tâta son bras droit et fut soulagé de le trouver en une seule pièce. Il glissa sa main sous ses fesses, mais ne ressentit aucune blessure. Et là, il se souvint : la panne électrique. Il avait dû, dans sa hâte et sans connaître l’endroit, donner lourdement contre la porte et s’évanouir.
Il se releva et se mit à rire.

— Tu parles d’un ostie de cauchemar. J’y ai cru, dit-il à haute voix.
Le jour commençait à poindre par la fenêtre sale de la pièce.
— Allons, une petite douche et je quitte cet endroit paumé, pensa-t-il en se dirigeant vers la salle de bain. Il constata que l’air ambiant dégageait toujours une odeur malsaine, un mélange de moisissure et de soufre.
Il retira sa chemise et en se tournant vers le miroir crasseux, il poussa un cri de terreur. Sur son sein droit, il vit une marque, une brûlure encore fraîche. Un A incrusté dans sa chair, un A pour Arhiman. Il hurla une nouvelle fois.
À l’étage en dessous, la tenancière sourit de toutes ses dents jaunies :
— Ouais, avec une société aussi fuckée et les places limitées en enfer, les affaires vont être bonnes.

PRIX

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De margotin · il y a
Joli
Mes voix
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Felix CULPA · il y a
La perversion au sein d'une intrigue surnaturelle ! Un récit d'une grande originalité qui mérite une suite ! Mes 4 voix pour vous et une invitation à découvrir mes oeuvres en lice !
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Belle intensité ! Troublant. Bien écrit et surprenant...
Mes voix, bien sûr.

Je vous invite à lire "Les vies de l'eau" dans la catégorie Poèmes
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Samia.mbodong · il y a
Finalement ce démon est un saint pour punir ainsi les pervers narcissiques.
 
Bravo et merci je soutiens.

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Line Chatau · il y a
Un texte qui dérange et qui bouleverse! cette descente aux enfers est magistralement menée. Je soutiens de toutes mes voix!+*****
Si vous avez le temps, je vous invite à faire un petit tour sur ma page: https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-tuaille-1

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Philippe Rinaudo · il y a
Amateur de fantastique, je vote pour ce texte sur un sujet hélas encore trop d'actualité ! Bien joué, Arhiman :-)
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Cathy Grejacz · il y a
Excellent ce texte
Suspens et imagination tout est bon
Mon vote
À bientôt peut-être sur ma page

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jc jr · il y a
A pervers, pervers et demi. Une histoire satanique bien rythmée au décours des descriptions très fouillées. Mes voix et bienvenue sur ma page quand vous le voulez.
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Artvic · il y a
bravo pour ce texte très très thriller !!!
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Artvic · il y a
je vous invite sur un air de rock ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/sur-un-air-de-rock
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Charieau · il y a
excellent
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