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Swann

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Il y a longtemps que le bâtiment est vide, il a même entendu dire qu'il allait être rasé. Les locaux vétustes ne faisaient pas le poids face à la nouvelle maternité ultra-moderne qui a ouvert il y a quelques années en périphérie de la ville. Il se rappelle quand elle était encore en activité, il passait devant cinq jours par semaine pour aller à l'école. Les voitures qui prenaient le virage en trombe avant de piler devant les portes vitrées de l'entrée pour y cracher une parturiente rouge et essoufflée, déjà pliée en deux par les premières contractions. Les cabines téléphoniques sur la façade, prises d'assaut de jour comme de nuit par des papas tout neufs, hagards et surexcités.
« Ca y est, c'est une fille ! Une fille ! »
Et lui qui ralentissait le pas et essayait de s'imaginer...
Mais maintenant la rue est calme, les portables ont rendu les cabines téléphoniques obsolètes et de grandes palissades en plastique surmontées d'images des constructions à venir cachent les portes vitrées. Ces dessins représentent tous la même chose : des bâtiments modernes et écologiques, avec balcon et cuisine équipée, peuplés de familles blanches aux visages flous qui n'ont rien d'autre à faire un jeudi après-midi que de regarder les voitures passer en bas de chez eux. On y voit de la verdure à profusion alors que dans les faits on sera déjà bien content si deux voisins mettent des géraniums à leurs fenêtres. Cette vision apaisante d'un avenir serein et confortable le déprime au plus haut point.
Il se secoue, il n'est pas là pour méditer sur la vie, la mort et les balcons en béton. Il vérifie d'un rapide coup d'oeil que la rue est toujours déserte, grimpe sur un vieux banc en bois abandonné et escalade la palissade en deux temps trois mouvements. La réception est un peu ardue pour ses genoux fatigués mais il est trop excité pour s'en rendre compte. Enfin il a trouvé le courage de venir.. ! Il remonte l'allée de bitume crevassé et entre dans le bâtiment désaffecté par la porte aux vitres explosées. Le verre cassé crisse sous ses semelles, il devra penser à les nettoyer s'il ne veut pas en mettre partout en rentrant. Snoopy a les coussinets un peu fragiles, s'il se blesse Adrien s'en voudra pendant des jours.
La solitude du lieu lui donne la chair de poule. Il s'avance dans la réception déserte tout doucement, il ne veut pas faire trop de bruits. C'est un peu ridicule mais ses terreurs d'enfance resurgissent face à ce silence absolu et, si un monstre devait bien hanter ces lieux il ne veut pas lui faciliter la tâche en lui indiquant sa position de manière trop évidente. Il se met à la recherche des escaliers et très vite doit se mettre à respirer par la bouche, la puanteur du lieu devient de plus en plus étouffante. Vieux papiers moisis, matelas en décomposition, poussière, renfermé... mais aussi sang et produits chimiques qui ont imprégné les murs si profondément qu'il faudrait les réduire en cendres pour en effacer toutes traces. Arrivé au bas de l'escalier l'odeur est devenu si forte qu'il a l'impression de la goûter et il doit s'arrêter quelques secondes pour lutter contre la nausée. Il est un peu dérouté, il ne s'attendait pas à ça, pas à ce genre de sensations ici. Il s'attendait... il ne sait pas à quoi il s'attendait mais pas à avoir envie de vomir, pas dans cet endroit, pas dans ces circonstances. Il est déçu et oui, un peu triste aussi. Il aimerait prendre de grandes inspirations pour se calmer, comme il le fait au yoga, mais ce serait stupide et il se contente de se mordre l'avant-bras à travers la chemise. La douleur lui fait du bien, elle fait refluer la nausée et lui permet de se reprendre. Toujours aussi silencieusement il se met à monter les marches, d'après le journal ce devrait être au deuxième étage. Le linoléum vert est crasseux et décollé par endroits et il y a ce qui semble bien être des déjections de rats sur certaines marches. Il frissonne de dégoût, mon Dieu faîtes au moins qu'il ne revienne pas avec la peste ou autre chose... le silence qui l'enveloppe est tellement profond que son esprit commence à inventer des bruits pour le combler. Enfin, il croit qu'il les invente... il s'arrête quelques instants, aux aguets. A ça non plus il ne s'attendait pas : la peur. Ca va avoir l'air bête (ok, ça l'est) mais quand il pensait à cette maternité il ne pensait pas à... ça. Il n'imaginait pas le délabrement, la puanteur, la saleté, les rats ni ce silence, surtout pas ce silence. Bien sûr quand on dit « hôpital abandonné » on imagine tout de suite un endroit lugubre et sinistre sous un ciel d'orage mais là c'était différent, c'était une maternité. Il aurait dû rester quelque chose de la vie, de la joie, du bonheur qui devaient être la norme ici avant, ce n'aurait pas dû être aussi... aussi glauque. Encore une fois, il est déçu. Soudain il lui semble entendre quelque chose et il se retourne, apeuré. Mon dieu, est-ce que ce n'était pas.. ? On aurait dit... il se met à paniquer quelques secondes et se remord le bras pour se calmer.
« Adrien, tu ne crois même pas en Dieu, tu vas pas commencer avec des fantômes ? »
Il finit par se ressaisir et après un dernier regard craintif par-dessus son épaule il recommence à monter. Mais la déception et le silence lui tapent sur les nerfs. Peut-être que c'était stupide comme idée. Peut-être même que c'était certainement stupide comme idée. Peut-être qu'il devrait ressortir à l'air libre, loin des crottes de rongeurs, de la puanteur et des visions fantômes de son cerveau. Mais... mais il vient d'atteindre le palier du deuxième et ce serait encore plus stupide d'abandonner maintenant pas vrai ? Il s'avance dans le couloir. S'il se rappelle bien le journal (et oui il s'en rappelle bien, chaque mot est gravé au fer rouge dans son esprit), c'est la troisième porte à gauche, chambre numéro 25. La porte n'est pas complètement fermée, il a juste à la pousser pour que le soleil le baigne à flots. Il lui faut quelques secondes pour s'habituer à la brusque luminosité.
Le plâtre des murs jaune d'oeuf est craquelé à certains endroits, une ampoule esseulée pendouille du plafond. Il ne reste que le cadre métallique d'un lit posé de travers près de la fenêtre, peut-être.. ? Il s'approche, ses pas laissent des empreintes dans la poussière du sol, et s'assoit sur le sommier qui grince sous son poids. Il le teste un peu avant de s'allonger et de regarder le plafond. Il sait bien qu'il ne peut pas avoir de souvenirs de cette époque mais il essaie quand même. Et il lui semble que ce plafond... cette moulure là autour de l'ampoule... peut-être que la première vision qu'on a du monde s'imprime quand même quelque part. Peut-être que s'il se concentre suffisamment il retrouvera la trace d'une odeur, un battement de cœur, la caresse d'un souffle... il essaie très fort mais rien. Les larmes lui montent aux yeux, ici aussi le vide, encore et toujours, et maintenant il n'a vraiment plus nulle part où chercher. Il lui reste bien le journal mais ce ne sont que des mots... où sont les sensations ? Où est la chaleur de sa mère ? La douceur de ses cheveux, de ses lèvres, le pétillement de son regard, sa vivacité quand elle dansait (est-ce qu'elle dansait ?)... où est-elle ? Où la chercher maintenant ? Il avait été choqué de découvrir en lisant le journal de sa grand-mère, décédée à un âge canonique il y a quelques mois, qu'il était né ici, dans cette maternité devant laquelle il était passé si souvent pendant des années. Il ne le savait pas. Il ne savait rien de manière générale. Juste que sa mère avait été très jeune et qu'elle n'avait pas pu... elle avait peut-être voulu, il aimait à le croire en tout cas, mais elle n'avait pas pu. Et maintenant, la chambre numéro 25 allait être détruite. Il avait voulu voir par lui-même avant qu'il ne soit trop tard, est-ce que par-hasard il ne resterait pas une trace, un écho en lui du lieu, du moment, d'elle... mais il n'y avait rien. C'était un cartésien, il n'était pas surpris mais quand même un peu déçu, à nouveau. Il était temps de se lever et de rentrer, d'oublier cette idée stupide et de n'en parler à personne. Retourner à l'air pur et propre, aux bruits de la circulation et des autres gens, à son chien qu'il fallait promener. Mais... mais tout compte fait il était bien dans cette flaque de soleil qui le réchauffait agréablement. Le silence ne le gênait plus, au contraire il finissait par le trouver reposant. Il n'était pas si pressé après tout, il pouvait attendre encore un peu, se détendre, se reposer et peut-être qu'alors... peut-être.
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