Chaîne humaine

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En compétition

J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Hiver 2022
Travailler seul, c'est aller vite, travailler ensemble, c'est aller loin.
Proverbe africain

On est au pic de la vague, la troisième, la quatrième ?... On ne compte plus. La pandémie ravage la planète, les hommes funambules, somnambules hébétés devant la catastrophe, l'économie suspendue à un fil, celui d'une épeire éperdue. Dans les laboratoires du monde entier, des nuées de blouses blanches cherchent un vaccin, éprouvettes et microscopes en surchauffe, on prie Pasteur d'aider les savants.
En attendant, d'aucuns sauvent des vies, c'est leur mission, vocation née de l'enfance, serment au fronton de la faculté, promesse à un dieu, engagement envers soi-même. Peu importe, ils sont là.
C'est Marco qui a reçu l'appel, ce soir. L'ambulance fend la ville endormie, sirène suraiguë et gyrophare enivré déchirent la nuit. On a détecté un foyer épidémique dans un EHPAD°, vieillards en apnée, personnel affolé, pompiers dépassés. Une vingtaine d'octogénaires décharnés, visages d'albâtre, nez pincé, quémandant de leurs yeux délavés l'aumône d'un souffle d'air. Résignés à mourir, mais pas de cette manière. Au bord du précipice, on se raccroche à la plus ténue des brindilles.
Marco a du métier, il sait trouver la parole qui réconforte, mais devant l'étendue du drame, il ne dit rien, personne ne prononce un mot. On charge deux brancards avec les plus faibles et les derviches vont tournoyer toute la nuit, un ballet d'ambulances qui se hâtent vers les hôpitaux du quartier. Dans la maison de retraite, savoir-faire et sang-froid, on prévient les familles hagardes, condamnées à l'immobilité, bras ballants. Gérer la mort à distance, plus qu'un métier, l'offrande d'un silence en guise de cautère, un peu de son humanité déposée sur une plaie vive.
Les portes battantes se sont ouvertes. Déjà, un infirmier prend en charge les arrivants, les urgences sont saturées, on aligne les brancards dans le couloir. L'interne note les noms, lui aussi devra appeler les familles. C'est l'étape la plus aride, annoncer qu'un père, une mère s'en est allé pour toujours, sans baiser ni caresse, sans même un regard. Les malades agonisent, dans un ultime effort ils susurrent le dernier râle, certains résistent, le médecin longe les lits improvisés, en choisit un, puis un second qu'on casera dans une chambre, on a appris à pousser les murs.
Pendant ce temps, le directeur négocie. Arc-bouté sur son téléphone, il demande, exige, il a besoin de tout : de lits supplémentaires, de matériel, de médicaments, ceux qui traitent et d'autres qui calment, insoutenable souffrance. Il supplie qu'on lui trouve des bras, une multitude de bras, besoins tentaculaires. Et de l'oxygène. On intube, on masse les corps flétris, sous cette peau tavelée bat un cœur accroché à la vie. On injecte, on perfuse, des potions et de l'espérance. Il en arrive encore, les malades affluent. Quand l'un sort, ils sont dix qui le guettent et espèrent son lit. On soulève le patient, ahans dans l'effort, cinq ou six soignants vont le retourner, attention aux tuyaux qui se coincent, aux fils emmêlés, sortis de nulle part.
Quand on n'a vraiment plus de place, que les reins sont en feu, les gestes empêchés par trop de fatigue, les âmes mortes, on achemine vers d'autres contrées, des pays accueillants, tous dans le bateau du malheur. Course de relais, le témoin est passé, on offre ses dernières forces au confort des malades. La solidarité brille au zénith. On porte, on transporte, avions affrétés et wagons équipés, on supporte sa peine, et on épargne une vie. La télévision égrène les millions de victimes anonymes, mais ici on a sauvé cet homme unique, là cette femme aimée, et l'équipe fait la ola avant de se remettre en ordre de marche.
À l'intérieur de la chambre, un vacarme mécanique se mêle aux bips des écrans, courbes vertes ou rouges qui chantent la vie ou sonnent le glas, dans les couloirs on allonge le pas, on mesure ses gestes, chacun connaît son rôle tant de fois répété. On apprend que la relève n'aura pas lieu, manque de personnel, épuisé ou décimé à son tour, alors on enchaîne les gardes. Jour et nuit se confondent, on ne sait plus la date ni l'heure, à peine si on reconnaît son collègue.
Là-haut, réunion de staff avec le grand ponte, le professeur fait sa part, il décide et tranche, épuisé comme les autres. Sur le tableau quadrillé par une secrétaire aguerrie, il ajoute des noms, en biffe d'autres à regret selon les caprices de la faucheuse, et malgré les ténèbres chacun continue à vivre, dehors on attend.
Clémence, la douce infirmière, enfile sa blouse et sa surblouse et sa charlotte et son masque et ses lunettes de protection, brave soldat en guerre contre une minuscule bestiole, un facétieux virus qui se joue des plus forts. La stagiaire la suit, fébrile, loin du métier rêvé, elle commence à douter, l'aide-soignante soigne, panse, nourrit ce que dans les cuisines on s'évertue à préparer malgré le déferlement de malades. Et dans le recoin décoré de plantes en plastique, l'aide sociale reçoit une veuve, un orphelin, cosmonaute éploré dans sa combinaison en papier, elle répète les démarches à effectuer. Difficile d'enterrer tant de morts.
Dans les sous-sols aveugles, une armée de lingères cuirassées affronte les draps souillés, elles se souviennent de leurs sœurs qui, sur les champs de bataille, ne perdaient pas une once de charpie. Aujourd'hui, elles trient, essangent et enfournent dans de gigantesques tambours bouillonnants ce qui n'a pas été abandonné aux éboueurs. Tous les invisibles sans qui l'hôpital ne tournerait pas rond.
Félicité est des leurs, elle essore sa serpillière saturée de détergent, frotte les sols ternis, la situation est grave, elle désinfecte portes et poignées, le carrelage des salles d'eau, elle remplit les fioles assoiffées de gel. Univers de sang et de sanies qu'elle éponge de ses mains gercées. Elle est un maillon de la chaîne, fière de contribuer à la survie des uns, au bien-être des autres et c'est elle encore qui, dans la salle de repos, apporte le café allongé ou le biscuit rassis. En souriant. D'instinct, elle sait que ce sourire sauvera le monde.
Sur la terrasse de l'hôpital, Marco fume une cigarette, la ronde des ambulances s'est figée, les retraités en de bonnes mains, c'est une trêve, pas davantage, il profite de l'instant et fait signe à Clémence derrière la vitre du couloir.
Un halo mauve descend sur la terre, le jour se lève. On entend vrombir l'hélicoptère, il va atterrir sur la piste balisée de jaune. Marco éteint sa cigarette. Aujourd'hui, c'est l'anniversaire de sa fille, il ne sera pas là pour l'embrasser.


° EHPAD : Établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes
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VERONIQUE PECHENET · il y a
C'est le synopsis d'un film futuriste ?
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Fleur A. · il y a
Merci de rappeler que nos hôpitaux et ceux qui y travaillent sont à bout de souffle
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Gilbert Legrand · il y a
un instant de vie, qui dure malheureusement, très belle reconnaissance
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Marie-Pierre Tachet · il y a
Merci pour ce texte bien construit qui permet de rendre hommage au travail d'une armée.
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Chantal Sourire · il y a
C'est le mot...une armée, merci Marie-Pierre !
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Jean-Pierre CHEVREUIL · il y a
Bravo pour ce reportage édifiant!
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Patricia Besson · il y a
En plein dans l'actualité et un bel hommage aux soignants. Très beau texte pleins d'émotions, écriture fine et juste. Bravo encore une fois Chantal j'aime beaucoup.
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Camille Berry · il y a
Une juste synthèse écrite avec le cœur, sans dogmatisme, de la situation actuelle de ceux qui soignent et personne n'est oublié...
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Françoise Mornas · il y a
Bel hommage aux soignants et aux petites mains qui, par leur dévouement, ont permis et permettent à l'hôpital de survivre et aux patients de bénéficier de soins et d'humanité. Belle écriture pour servir ce témoignage, beaucoup d'émotion générée par ce texte. Mais dans l'esprit de certains autres commentaires... un peu de contextualisation "hors émotion" aurait été la bienvenue pour rappeler que cette saturation des hôpitaux a des causes qui n'ont fait qu'accentuer une situation dramatique qui avait déjà été dénoncée bien avant la "crise" actuelle...
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Phil BOTTLE · il y a
Bel hommage à tous ceux et toutes celles qui en ces terribles moments ont fait passer les autres avant eux mêmes . Et ce n'est, hélas, je le crains, pas encore fini...
Ô, encore un jour,
Encore une heure s'il vous plaît.
Oui, de l'air, merci!

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Jacques F. · il y a
Terrible description à conserver pour raconter à nos petits enfants, si rien de plus grave n'arrive d'ici là. Certains d'entre eux auront un pouvoir décisionnel et il faudra pourvoir leur rappeler les problèmes posés par les compressions budgétaires. Mais ce site n'est pas le lieu d'un débat politique. Alors, tout simplement bravo une fois de plus!

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