5
min

Ceux qui écoutent Vincent Delerm

Image de Christian Pluche

Christian Pluche

2937 lectures

534

FINALISTE
Sélection Public

Kensington Square, album de Vincent Delerm. L’album emprunté à une amie et jamais rendu. Subtilisé peut-être mais jamais réclamé non plus. Un acte manqué, un achat fait par erreur. Un cadeau ou une promotion, trois pour le prix de deux. Un objet abandonné par sa propriétaire qui est entré dans mon quotidien.

Kensington Square. J’aime bien le nom sur la pochette grenat. Très sobre. Ceux qui écoutent Vincent Delerm, je les imagine fort bien, leur vie, leur quotidien. Leurs amours et leurs désirs. Des images me traversent la tête. Des images qui défilent au gré des chansons qui s’enchaînent. Sur mon autoradio. Sur ma chaîne hi-fi. Et parfois à la radio quand j’écoute une station bobo. Car je l’écoute en boucle cet album, comme envoûté par un maléfice hypnotique... Partout, et dès que je le peux... Kensington Square. Pourtant il m’agace Vincent Delerm, ceux qui l’écoutent aussi...

Leur nonchalance affichée, un détachement des choses et du quotidien. Comme dans un rêve, je les imagine. À Paris, sur les quais. Forcément à Paris, pas dans une banlieue minable ou dans l’ennui d’une ville de province endormie. À Paris, ils feuillettent des livres de la NRF, croisent Modiano en imper, flânent sur les quais. Sans rechercher un livre en particulier dans les caisses vertes des bouquinistes, pour flâner. Ils boivent des mojitos en discutant de tout et de rien, de leurs projets, de leur voyage au Brésil ou ailleurs...

Roulant dans la Bentley bleu pâle qui ne leur appartient pas ; à Kensington Square. Une Bentley empruntée à son père comme dans la chanson.
Mais comment fait-on pour simplement rouler dans une Bentley ? Improbable et incompréhensible situation pour un banlieusard comme moi, qui passe plus de deux heures dans les transports en commun. Chaque jour, aux mêmes heures, englué dans le quotidien de la banlieue. Des wagons tagués.
Tout est naturel, facile et léger, pour ceux qui écoutent Vincent Delerm. Comme ça. Ils aiment dire « comme ça » avec un petite geste qui fait pfft et ajoutent « tu vois ce que je veux dire ? ».

Emprunter une Bentley, flâner sur les quais, écouter de la musique baroque, des cd Deutsche Gramophone. Ils sont détachés de la vie de tous les jours, du quotidien. Des fins de mois qui arrivent trop tôt.

Au fait, qui est donc Scarlatti...

Moi c’est plutôt Peugeot 205 hors d’âge, sièges défoncés et carrosserie rouillée. Je ne verrouille même pas l’unique portière qui s’ouvre encore. Personne n’en voudrait de ma Bentley ! Même pas pour des pièces détachées... La peur du prochain contrôle technique...

Et pour Deutsche Gramophone, j’ai déjà du mal à écrire le nom, et je suis plutôt le spécialiste de la musique prêtée par des copains et jamais rendue. Je soupire en me rasant devant la glace. Je me coupe avec la vieille lame que j’ai trop fait durer. Les recharges sont tellement chères. Il parait qu’on les vole au supermarché...

Une Bentley bleue en Angleterre, dans une rue de Londres. Je ne suis jamais allé à Londres. Pourtant c’est facile avec le train qui part de la Gare du Nord. Hop on passe sous la Manche, tout confort. On peut même écouter Vincent Delerm sur son mp3. Un petit clin d’œil en passant près de Lille.

Au fait, une Bentley, ça doit aussi passer le contrôle technique ?

C’est à Mons-en-Barœul que l’album a été composé... Je mets trois petits points à la fin de mes phrases, un peu comme Vincent Delerm dans ses chansons. Je l’entends chanter, respirer les trois petits points dans la voix, dans le regard... comme ça.

Ils n’ont pas de problèmes de fin de mois ceux qui écoutent Vincent Delerm... Ils sont jeunes, habitent dans les beaux arrondissements aux premiers numéros. Pulls fins en cachemire gris à même la peau, minces et en jean qui a trop vécu, lui comme elle. Elle comme lui. Ils s’appellent Benoît ou Jean-Christophe, Chloé ou Anne-Charlotte... Comme dans les chansons de Vincent Delerm...

Un peu pâles, ils vont parfois à la campagne dans une vieille maison de famille. Cheminée et vieilles pierres où ils ont passé les étés de leur enfance. Nostalgies et souvenirs qui prennent des couleurs délicieusement pastel, tout en douceur, comme ça...

Les coups de gueule, les coups de colère, les coups tout court ne font pas partie de leur milieu feutré. De leur univers.

Les pulls en cachemire, c’est pas vraiment dans mes moyens, ou alors les offres promotionnelles des grandes surfaces, fabriqués en Chine et que tu peux offrir à ton petit cousin de cinq ans après trois lavages, de toute façon il préfère un maillot de foot aux couleurs de l’OM... et moi je transpire des aisselles. Pas ceux qui écoutent Vincent Delerm.

Un pull en cachemire avec des auréoles aux aisselles, ils ne connaissent pas ça, ceux qui écoutent Vincent Delerm. Moi, avec un pull troué, j’ai l’air d’un nouveau sans-abri, d’une cloche, eux ils sont chics, au dessus de ça... naturels dans leur insouciance affectée. Trop affectée peut-être. Où alors c’est moi qui ne comprends rien à cette insouciance. Cette légèreté.

Je les imagine dans le sixième ou septième arrondissement, flânant, déambulant boulevard Saint-Germain. Un journal sous le bras. S’attardant devant la vitrine de Zadig & Voltaire. Mais comment vivent-ils en vrai ? Connaissent-ils la vraie vie ou leur parvient-elle seulement par l’intermédiaire d’un journal parcouru en terrasse d’un café en échangeant des propos germanopratins ?
Ils ne peuvent quand même pas passer leur vie à déambuler dans les beaux quartiers, faire des courses, s’attarder à une terrasse de café à des heures improbables. Celles où les gens comme moi sont au bureau laissant pour eux seuls les endroits chics.

Que font-ils le reste du temps ?

Dès leur naissance et même avant, ils ont eu à portée de main les codes et les clés. Un trousseau bien garni. Même quand ils lâchent, comme par inadvertance, des gros mots, ceux ne sont pas les miens... Même dans les gros mots nous sommes différents.

Ils sont minces et élégants, jean et pull, signes de connivence et de reconnaissance. Mais il y a autre chose, une grâce, un détachement. Ils ne connaissent pas les courses à faire en poussant un caddie pour le mois, les relevés de banque sujet d’angoisse quand on ouvre l’enveloppe, espérant avoir encore un compte qui ne soit pas déjà trop dans le rouge.

Benoît, Jean-Christophe, Chloé ou Anne-Charlotte, je n’ai jamais eu d’amis avec des prénoms pareils ! Normal, nous ne fréquentons pas les mêmes arrondissements. Paris a des barrières invisibles qui coupent la ville en territoires aussi éloignés les uns des autres que le Chili de la Corée... Il y a des codes que l’on n’apprend pas dans la vie. On en hérite dès sa naissance ; après il est trop tard. Ou alors on a toujours un goût de déplacé, l’impression de ne pas être à sa place.
Ils sont à vélo dans Paris, ceux qui écoutent Vincent Delerm, c’est bon pour la Planète, c’est bon pour leur santé de faire un peu d’exercice, même s’ils n’en ont pas vraiment besoin. Pas de métro ou de bus. La voiture... quand on peut emprunter une Bentley on ne s’embarrasse pas d’une voiture à Paris.

Ceux qui écoutent Vincent Delerm ne sont pas de mon monde... Chez eux, le quotidien passe tranquillement, sans soucis. Insouciance de ceux qui sont bien nés. Les enfants de Kensington Square, ne connaissent pas la drogue, la violence et l’alcool. Des mojitos jusqu’à minuit, mais jamais la gueule de bois au réveil.

Ils sont les anges asexués de ce début de siècle, c’est l’amour copain-copain, pas de grandes passions, c’est trop déstabilisant ! Pas assez confortable. Désabusés.

Pas de chômage, pas de factures en attente qui s’accumulent dans la cuisine. La fin du mois qui arrive le quinze, pas de contravention et de problème de stationnement, de garde d’enfant (ont-ils des enfants), de patron rapace et de stress au boulot (qu’est-ce qu’ils font précisément dans la vie à part flâner ? question récurrente mais qui m’obsède).

Pas de caddie à remplir, pas de centre commercial à fréquenter le samedi après-midi. Pas de pâtes froides comme unique repas (ils disent dîner) quand on rentre un peu tard après un match avec les copains. Pas de crédit pour un logement en banlieue. Pas de banlieue du tout d’ailleurs. Pas de vacances en camping au bord de la mer...

C’est peut-être pour leur ressembler un peu que j’écoute cet album en boucle... Kensington Square, où je ne mettrai jamais les pieds, en jean et pull en cachemire, parce que je transpire des aisselles.

PRIX

Image de Eté 2016
534

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Serge Debono
Serge Debono · il y a
Je viens de le relire, et quelle belle réflexion drôle et pertinente. Bravo Christian ! Par contre,avant ma première lecture, j'étais en passe de céder à la tentation de découvrir l'univers de Vincent Delerm, et j'avoue que depuis, j'ai moins envie...pff... (Delerm Style !!) La peur de la Bentley et du pull en cachemire, sans doute. Au plaisir.
·
Image de Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
Merci Serge, rouler en Bentley dans un pull cachemire, une expérience à tenter non?
·
Image de J.M. Raynaud
J.M. Raynaud · il y a
rhoo vous êtes dur !!!!!!!!!!!!
·
Image de Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
Qui aime bien...
·
Image de Blue eyes
Blue eyes · il y a
Peut-être n'ont -ils jamais lu Philippe Delerm, son père qui n'a pas connu les Bentley, les pulls en cachemire ... qui faisaient rêver le fils pendant que le père se débattait en dépression, cache-misère de professeurs qui reviennent sur l'inutilité de leur enseignement-vocation, révocation de leurs capacités à enseigner parce qu'un jour, tout à coup au milieu d'une phrase, la frappe d'un ordinaire très éloigné de leurs convictions vient fracasser la mécanique d'une voiture très ordinaire, un professeur ... Alors Vincent se crée un univers aseptisé pour échapper à la lente construction du portique de son père pour renaître à la vie, différemment ... Pourtant, le temps les rattrape et réunit; les deux deviennent célèbres l'un pour l'endroit, l'autre pour l'envers, peut-être faudrait-il lire Philippe en écoutant Vincent pour entrer dans un secret de famille Balzacien ... Bravo, l'opposition parallèle des deux vies sur fond musical est parfaite ...
·
Image de Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
Quel beau commentaire et quelle belle analyse, un grand merci à nouveau !
·
Image de Blue eyes
Blue eyes · il y a
Cela n'est que la résonnance de vos écrits ! Merci à vous d'offrir tant !
·
Image de Roebben
Roebben · il y a
je vote !
·
Image de Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
Merci Roebben !
·
Image de Fantomette
Fantomette · il y a
Il faut savoir rester la personne que l'on est et ne pas chercher à envier les autres.+1
·
Image de Chablik
Chablik · il y a
Comme vous semble-t-il j'ai une histoire particulière avec Vincent. Sans me sentir tout à fait du même monde, je suis happé par cette classe, cette nonchalance et l'impressionnisme de ses chansons. Le tout parfaitement retranscrit dans ce texte qui adopte le caractère itératif d'un ruminement de pensées. Une réussite !
·
Image de Dizac
Dizac · il y a
Un régal ce texte ! Peut être un tout petit peu trop long à mon goût. Mais style, construction, et syntaxe parfaits pour moi!! Euh, je connais peu V Delerm, si ce n'est une voix bizarre qui me surprend, et la conscience que ses textes"parlent"au public plutôt branché. Ça fait réfléchir quand même!
·
Image de Charlotte Talon
Charlotte Talon · il y a
la aussi j'ai voté
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Sacré Delerm, dans sa Bentley à Londres ce fils à papa. Je préfèrerai toujours Renaud avec Place de ma mob : plus de talent plus de talent, poète d'la rue même si bo bo mais Renaud est un artiste, l'autre m'ennuie il est vide.
·
Image de Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
D'accord mais on peut toujours ranger la mobylette dans le coffre de la Bentley non ? :-)
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
si le mélange peut couler le coffre oui !
·
Image de Patrick Lanoix
Patrick Lanoix · il y a
Un ping-pong entre univers stylisé et quotidien délavé, c'est décidé, demain je me mets à écouter Vincent Delerm...
J'ai aimé cet humour ciselé qui saupoudre votre texte.

·
Image de Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
Un commentaire qui me touche, un grand merci Patrick ... et bonne écoute ! (sur youtube on trouve des morceaux avec Ibrahim Maalouf...)
·